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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Macron règne et gouverne

Le 27 avril 2018

Lundi 16 avril

 Plus de deux heures et demie d’entretien hier soir entre Emmanuel Macron, Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. La table est dressée dans une salle du Trocadéro. La Tour Eiffel trône derrière le président, assis devant la baie vitrée. La diffusion est assurée en direct par BFM/TV, Mediapart et RMC. La forme est parfaite. Le fond ne révèle rien que l’on ne sait déjà. Rien. Ce matin, la presse n’est pas tendre. Ici on parle d’empoignade, là de pugilat. Partout, on considère que les échanges s’apparentaient à un combat. C’est ce que Macron voulait puisque c’est lui qui choisit ses interlocuteurs. Au-delà des impressions et des commentaires, une question restera pertinente, celle qui concernera la manière d’interviouver une personnalité du pouvoir. Ces tristes échanges virils auront au moins servi à cela : créer l’analyse et la discussion dans les écoles de journalisme.

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 L’année dernière, André-Joseph Bouglione, dresseur d’animaux depuis 30 ans (il en a 44),  décida de ne plus présenter d’animaux dans ses spectacles de cirque. Il avait perçu que cette spécialité circassienne serait bientôt interdite. Le livre qu’il publie ces jours-ci (Contre l’exploitation animale, éd. Tchou) relate sa décision et ses états d’âme. Quant à ses états de service, ils sont mis en cause par sa famille qui le traîne devant les tribunaux. Dans quelques années, des grands-parents raconteront à leurs petits-enfants qu’à leur âge, quand un cirque plantait ses tréteaux dans le village, on allait visiter sa ménagerie durant l’après-midi ; et les lions que l’on avait côtoyés dans leur cage, on les retrouvait le soir sur la piste entre les mains du dresseur qui les faisait sauter d’un plateau à un autre. Certains enfants écouteront, sceptiques. D’autres demanderont : « dis pépé, c’est quoi un lion ? »

Mardi 17 avril

 Macron pendant trois heures au Parlement européen. Une heure de discours, deux heures de débats. Belle, bonne et nécessaire prestation. Le moment est idéal : le Brexit est en cours d’accomplissement et Angela Merkel est reconduite. Ce que le président propose afin de redonner un coup de fouet à l’Union européenne, c’est surtout une réforme de la zone euro. Un budget propre, un ministre qui le gère. Macron n’est pas suivi comme un seul homme, on le savait. Le plus embêtant, c’est que la fraction dure du parti de Merkel le désapprouve aussi. Comme le président a beaucoup d’autres suggestions en réserve, la solution doit être de confectionner un paquet (un pakedge dit-on à Strasbourg – un pakedge deal même…) pour équilibrer l’ensemble et miser sur l’à-prendre-ou-à-laisser… L’autre impératif est de faire bouger les lignes (tiens ! cette expression n’a pas encore été anglicismisée…) avant le prochain scrutin européen. Ce sera le 26 mai 2019. Dans un an et un mois… « Treize mois pour réussir » doit se dire Macron à l’instar de Mendès-France. C’est là que l’on pourra jauger de sa véritable carrure. Pas à Notre-Dame-des-Landes.

Mercredi 18 avril

 Le nez contre la vitre, le constat est irréfragable : Emmanuel Macron est seul. Depuis une semaine, il occupe le terrain médiatique en grand professionnel de l’entretien, tantôt avec un bêta qui patauge dans les lieux communs, tantôt avec de faux pisse-vinaigre bien décidés à le faire trébucher (notons au passage que la partie est peut-être plus difficile à jouer avec le cireur de pompes qu’avec les pieds nickelés de la conversation). Sa parole est constamment relayée par les chambres d’échos. Lorsque le micro n’est pas accroché au revers de sa veste, il est devant lui, fixé à la tribune. Macron règne mais en même temps, il gouverne. Et pourtant, il ne récolte pas les fruits de ses engagements. Certes, c’est dû en partie au fait qu’il mise toute sa politique sur son pouvoir de persuasion. La négociation, pour lui, c’est un accueil courtois et chaleureux, café-croissant à volonté,  assorti d’un prière-de-noter. Toutefois, ses ministres sont nuls. Non pas qu’ils soient incompétents ; ils jouissent au contraire toutes et tous d’une bonne qualification et d’aptitudes à considérer les matières qu’ils gèrent. Mais la plupart d’entre eux débarquent dans la fonction. Ce sont des novices de la politique. Du reste, sans l’étrier dans lequel François Hollande lui a mis le pied, Emmanuel Macron serait lui aussi un novice. La politique est un métier. Il faut avoir labouré son pays depuis les  villes de province jusqu’aux villages éloignés des sentiers battus pour nourrir l’ambition de diriger la nation. Il faut avoir écouté le citoyen râleur autant que la pipelette du quartier pour comprendre la vie d’une société multiple et plusieurs fois séculaire. « Pour aimer la France, disait Simone Weil, il faut comprendre qu’elle a un passé. » Nicolas Hulot, couronné ministre d’État, qui refusa tant d’offres avant d’accepter celle de Macron, est depuis un an transparent. Il vient d’être incapable d’améliorer - ne pensons pas de régler … - la situation confuse qui s’installe à Notre-Dame-des-Landes où des centaines de policiers munis de grues et de grenades lacrymogènes ne parviennent pas à déloger les occupants de la ZAD. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, est certes un vieux briscard de la politique, mais s’il fut longtemps sénateur et maire de Lyon, il n’avait jamais détenu un maroquin. C’en est d’ailleurs de même pour Édouard Philippe, excellent maire du Havre mais comme égaré à Matignon, propulsé Premier ministre sans avoir connu d’autres portefeuilles. Un passage par la place Beauvau est souvent bien utile avant de gagner la rue de Varennes. Bref, Macron est seul à exercer le pouvoir. Une radioscopie de sa majorité parlementaire pléthorique ne ferait qu’amplifier le constat. Comme ses prédécesseurs, il doit posséder à l’Élysée une équipe dédoublée, sorte de gouvernement bis qui le seconde au mieux. Sera-ce suffisant ? On en doute mais en même temps, on se dit que son échec serait catastrophique pour la France et pour l’Europe.  

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 Á La Havane, Raul Castro cède le pouvoir à Miguel Diaz-Canel. Toute la presse souligne que la dynastie des Castro s’éteint, comme si on rayait de la carte soixante années d’une épopée dont on pourra encore longtemps évaluer les apports. Le nouveau président n’était pas né quand Fidel et ses barbudos renversèrent le dictateur Battista soutenu par les Etats-Unis. Mais il y a cinq ans que Raul l’a choisi comme dauphin. Voir Diaz mener une politique opposée à celle qui l’a promu serait surprenant. Et si les Etats-Unis voulaient profiter de ce changement pour se rapprocher de Cuba, avant de flatter le nouveau président, qu’ils commencent d’abord par lever l’embargo établi depuis 1964…

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 Tariq Ramadan, toujours écroué, est à la sexualité ce que Jérôme Cahuzac (qui risque de l’être) est à la finance : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. »

Jeudi 19 avril

 Notre-Dame-des-Landes est en lambeaux tandis que Notre-Dame-de Paris perd certains de ses attributs. Des chutes de pierres menacent les touristes. Des sites aux noms féminins en péril : beaux symboles d’une société masculine…

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 Jérôme Garcin rend hommage à Bernard Pivot qui vient de publier Lire ! (éd. Flammarion), un ouvrage conçu avec sa fille Cécile. Le président de l’académie Goncourt, qui aura 83 ans le 5 mai prochain, avait déclaré, son légendaire petit sourire en coin, qu’il souhaitait « mourir un livre à la main ». Garcin relève que le cher Bernard confirma cette réflexion en la gravant dans ces pages-là et le compare à Montaigne qui, s’il avait pu choisir sa mort, aurait préféré « à cheval plutôt que dans un lit ». Garcin, le moment venu, devrait prendre l’initiative de dresser la mortuaire dans une librairie ou une bibliothèque. 

Vendredi 20 avril

 Chaque année, les nazis allemands sont de plus en plus nombreux à célébrer l’anniversaire d’Adolf Hitler. Mais le constat navrant (peut-être un jour inquiétant …) ne tient pas tant au nombre qu’à l’âge. Autrefois, seuls ne se retrouvaient que de vieux nostalgiques. Á présent, on y découvre des jeunes gens dont même les parents n’étaient pas nés lors de l’incendie du Reichstag.

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 Comment faut-il traduire le communiqué de la Corée du Nord annonçant qu’elle ne procédera plus à des essais nucléaires ? L’information fait la une des médias. Mais ici on parle d’abandon, là de suspension, là encore d’interruption… L’avenir déterminera l’emploi du verbe propre. En attendant, on décèle dans cette décision plutôt la sagesse et la sérénité de Xi Jingping plutôt que l’esbroufe de Donald Trump.

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 Chaque étoile est un soleil. Il est donc probable que des planètes tournent autour d’elles. La NASA vient d’envoyer un télescope spatial susceptible d’en identifier. Ajouter à cette information la question « Et Dieu dans tout ça ? » devient ridicule ou, à tout le moins, dérisoire.

Samedi 21 avril

 Et si Kim Jong-un s’amusait à se moquer du monde ? S’il faisait seulement preuve d’habileté en jouant sur les mots sans vraiment modifier ses actes ? Chef d’un petit État de 25 millions d’habitants où la pauvreté n’a d’égale que la bêtise du système, le voilà au cœur du sort de la planète en prononçant quelques mots choisis. Un rire idiot.

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 21 avril 2002. Le mot de Lionel Jospin, défait, était juste. Ce fut un coup de tonnerre. Au premier tour de l’élection présidentielle, il obtenait 16,18 % des voix et il était coiffé par Jean-Marie Le Pen qui en totalisait 16,86 %, soit moins de 190. 000 suffrages de différence. On fut à la fois déçu, horrifié, apeuré. Des manifestations s’organisèrent tous les jours pour « sauver la démocratie ». Le vieux fasciste rigolait grassement. C’était son soir de gloire. Il savait pertinemment qu’il n’aurait aucune chance au second tour. Il ne le souhaitait d’ailleurs pas. De fait, il permit à Chirac de réaliser un score digne de celui que Louis-Napoléon Bonaparte avait atteint contre le pauvre Lamartine, 82 %. Le fascisme ne passa pas. En 2017, le Front national fut encore présent au second tour, avec Marine Le Pen cette fois, qui avait réuni plus de 20 % des suffrages, soit plus de 7,6 millions de voix. L’entre-deux tours fut calme. On savait que Macron l’emporterait. Lors du face-à-face, Marine fut lamentable. Elle obtint quand même 34 % des voix. On se dit « ouf ! » et on fit la fête. Marine « n’avait » réuni que 10,6 millions de voix. - Et le fascisme ? Il n’est donc pas passé ?… - Non, pas encore…

Dimanche 22 avril

 Andrea Nahles est confirmée à la tête du SPD. Elle sera l’interlocutrice prioritaire d’Angela Merkel. Deux femmes qui ont intérêt à s’entendre pour le bien de l’Allemagne donc aussi pour celui de l’Europe. Et dans leur famille politique, deux défis : celui, pour Merkel, de gouverner en tenant compte des ultras de la CDU ; celui, pour Nahles, de remettre le SPD à un niveau plus élevé dans l’opinion. Au bout du quinquennat, Merkel partira, quelle que soit la réussite de son dernier mandat. Nahles partira également, si elle ne remplit pas son contrat. Ou alors, elle remplacera Merkel. Ainsi va la vie politique, en Allemagne comme ailleurs. Ainsi nous la décrit-on en omettant de souligner la part des événements imprévus et d’insister sur le sens de l’Etat. Deutschland ûber Nahles.

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 Rien ne se profile à l’horizon du 5 mai pour le bicentenaire de la naissance de Karl Marx. En Europe du moins, car aux Etats-Unis, une jeunesse de plus en plus nombreuse, qui clame son insatisfaction et même son inquiétude du néolibéralisme, se réclame du philosophe de la lutte des classes. Une ritournelle inattendue.

Lundi 23 avril

 Il est de bon ton, dans les mondanités culturelles, de trouver que le duo Bacri-Jaoui s’essouffle. L’observation sociologique des manies et des tics de « tous ceux qui voudraient avoir l’air et qui n’ont pas l’air du tout » (Brel) reste néanmoins aussi pertinente que féroce. On le vérifie encore dans Place publique, une satire qui dépeint la pendaison d’une crémaillère dans une campagne proche de Paris, où se retrouvent des travailleurs de show-biz et de la télévision qui s’échangent tantôt mamours tantôt réflexions aigres-douces. Le bougon est, une fois de plus, magnifique dans son rôle d’animateur-vedette qui prend de l’âge.

                 

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