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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Réfugiés: où est l'Europe du coeur?

Le 18 mars 2018

Jeudi 8 mars

 Donald Trump annonce qu’il rencontrera Kim Jong-un avant la fin mai. Cette mise en évidence est pour le chef de la Corée du Nord  une victoire extraordinaire qui lui confèrera une notoriété dont on ne pouvait pas imaginer le commencement d’un début. L’erreur pourrait porter à conséquence si le fou a désormais le sentiment de jouer dans la cour des grands mais elle révèle aussi l’inexpérience, l’incompétence ou le déficit d’influence qui caractérisent les conseillers du président des Etats-Unis.

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 Le typhon madrilène souffle encore dans certaines chaumières. Un match de football perdu et l’humeur des Français vacille. Pas de tous les Français, heureusement. La sagesse retrouvée devrait permettre une analyse basée sur des évidences, celle-ci en particulier : le football est un sport d’équipe, c’est d’abord la cohésion de celle-ci qui compte. Introduire dans le onze un magicien du ballon ne conduit pas nécessairement à des victoires assurées. Et puis, la plus pertinente évidence reste celle qui dégage le beau et savoureux constat : non, l’argent ne peut quand même pas tout.

Vendredi 9 mars

 Historien, ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi organise à Bastogne un colloque de haute qualité consacré au terrorisme, parrainé par le nouveau Musée de la Guerre qu’héberge la ville ardennaise. Après qu’il eut rappelé les origines du mot et son actualité, n’hésitant pas à railler l’expression « terrorisme diplomatique » employée par le gouvernement israélien, il invita Régis Debray à donner la leçon inaugurale, magistrale comme il se doit. « Un terroriste sans presse, c’est un acteur sans public ». Est-ce pour cela que la presse ne devrait pas évoquer les attentats ? Inimaginable, impossible, bien entendu. Le sujet est complexe ? Quelques belles personnalités réputées le cernèrent avec acuité : un psy, Tobie Nathan ; un magistrat, André Vandoren ; un journaliste, Paul Taylor ; un professeur de science-po, Frédéric Encel ou encore un brillant géo-stratège, Gérard Chaliand ; spécialistes de la délicate question dans leur domaine débattèrent avec des citoyens très intéressés, attentifs. Les tables rondes sont toutes instructives. Aucune d’entre elles, malheureusement, ne comportait un invité d’origine musulmane. L’ancien Premier ministre français Manuel Valls était chargé de tirer les conclusions. Son festival de lieux communs tranchait avec la qualité de tout ce qui avait été discuté. Heureusement pour lui, le bourgmestre de Bastogne était plus fat. Engoncé dans un tailleur de petit mec sûr de lui, il rata une belle occasion de se taire. Mais à l’impossible nul n’est tenu.

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 L’actualité d’Elie Barnavi était double aujourd’hui. En effet, dans  Regards,  la revue mensuelle du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles, il signait un article très précis et bien échafaudé sur la situation politique de son pays. Netanyahou, le début de la fin donne un portrait judicieux d’Israël. « Bibi » va tomber, peut-être même qu’il ira en prison, mais l’après ne se présente pas sous de bons auspices : les partis extrémistes et religieux s’implantent bien tandis que la gauche, selon Barnavi est « tétanisée ». En comité restreint, il va jusqu’à prétendre que « les travaillistes sont minables à jamais ». Là-bas non plus l’Histoire ne dégage pas des élans d’optimisme quant à la fraternité, produit imaginaire d’un beau mariage harmonieux entre la liberté et l’égalité.

Samedi 10 mars

 Macron est en Inde. On évoque des contrats pour plusieurs milliards d’euros. Jusqu’à preuve du contraire, pour l’heure, ce n’est que la confirmation de ceux qui avaient été conclus par François Hollande en janvier 2016 lors de son deuxième voyage dans ce pays au cours du quinquennat.

                                                     

 Si Laurent Ruquier veut que son émission On n’est pas couché conserve un intérêt et un attrait malgré son ancienneté, il doit se séparer de Christine Angot, écrivaine moyenne et contradictrice désespérante. Cette émission vieillit plus vite qu’à son rythme parce que Christine Angot la fait vieillir. Ruquier n’aurait du reste jamais dû la promouvoir dans son arène.

Dimanche 11 mars

 Á propos de la possible rencontre entre Kim Jong-un et Donald Trump, Pascal Boniface, directeur de l’Institut des Relations internationales et stratégiques (Iris) déclare au Journal du Dimanche : « Trump peut vouloir ce sommet mais je ne suis pas sûr que le Pentagone le laissera faire. » « Le laissera faire »… Le président des Etats-Unis d’Amérique serait donc sous les ordres de l’administration de la Défense… Intéressant à creuser.

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 Puisque Marine Le Pen voulait absolument changer le nom de son parti, le Front national (FN), il y avait une manière superbe de réaliser la mutation sémantique dans un beau compromis : changer le nom mais conserver le sigle. En introduisant le mot France et le mot « neuf » par exemple. France nouvelle (FN) aurait dégagé une volonté de modernité pour la nation. Marine Le Pen préfère Rassemblement national. L’expression sent la naphtaline, mais comme les idées qu’elle transporte ont le même parfum, pourquoi pas ?

Lundi 12 mars

 Le président Xi Jinping, désormais plus ancré dans ses baskets que feu Mao-Tsé-Toung, « apprécie les intentions positives de M. le président Trump afin de parvenir à une résolution pacifique du problème de la péninsule coréenne. » Flatté, Trump s’est empressé de twitter le message en ajoutant : « La Chine continue de nous aider. » Quelquefois, la candeur et la naïveté révèlent l’ampleur de la connerie.

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 François Hollande accorde une longue interviouve au Monde en matière de politique internationale. Il veut s’exprimer sur la Syrie et expliquer ce qui fut son comportement eu égard à ce dossier chaud lorsqu’il était au pouvoir. Et en effet, l’Histoire retiendra qu’il fut prompt à intervenir afin d’éviter l’éclatement d’une guerre civile, tandis que Barack Obama opéra un recul in extremis, préférant ouvrir des négociations avec Poutine. Mais puisque le mal est fait et qu’il ne semble pas s’estomper, c’est un autre conflit présent dans la zone qui préoccupe Hollande, et en particulier l’attitude de la Turquie qui combat les Kurdes. « La Turquie, cet allié qui frappe nos alliés » souligne l’ancien président. Le Monde a d’ailleurs choisi cette réflexion comme titre à la une. Eh oui ! Car la Turquie du sultan Erdogan est membre de l’OTAN. Toujours membre de l’OTAN dirions-nous…

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 « On dirait que les préjugés, les bassesses et les mensonges n’ont pas fait de mal à l’espèce humaine, tant on se montre sévère pour la philosophie, la liberté et la raison. » (Germaine de Staël. De la littérature considérée dans ses rapports avec des institutions sociales). Quelle formidable actualité pertinente en cette pensée qui date de 218 ans !...

Mardi 13 mars

 Autrefois, Christophe Bourseiller jetait des pavés dans les mares. Désormais, il préfère les coups de pied dans les fourmilières. Il avait visité les charlatans, les pseudo-historiens, tous ces spécialistes de l’élucubration qui abusent de la crédulité des braves gens pour raconter les faits du passé à leur manière : Jésus-Christ était gaulois, Jeanne d’Arc était un homme, le Titanic n’a pas coulé, etc. (Et si c‘était vrai, éd. Librairie Vuibert). Ces supercheries ne présenteraient guère d’intérêt si elles n’étaient pas reconnues véridiques par une tranche de la société. Quand on sait que le créationnisme est enseigné dans certains États américains de manière tout à fait officielle, on n’est plus aussi tenté de rejeter d’un revers de main toutes ces sottises. Bourseiller vient de creuser une autre veine du même type, cette fois sous la forme d’une enquête sérieuse bien argumentée. Le voici qu’il nous livre des comportements bizarres que nos héros et nos maîtres auraient adoptés. Et s’ils étaient tous fous ? Enquête sur la face cachée des génies (éd. Librairie Vuibert) pose la question lancinante d’un lien qui pourrait exister entre la folie (disons l’extravagance absolue) et le génie. Les exemples ne manquent pas. Dali bien sûr, qui se prenait pour Dali. Les gestes incongrus de Gérard de Nerval sont connus. Qu’il se balade nu dans les Jardins du Palais royal en tenant un homard vivant en laisse, c’est encore concevable lorsque l’on sait qu’il terminera sa vie chez le docteur Blanche. Que Vincent Van Gogh mange les toiles qu’il ne considérait pas réussies, c’est difficile à imaginer… Mais Proust ! Le grand, le bon, l’éclatant Marcel ! Voilà que nous apprenons que son occupation favorite était de décapiter des rats dans les bordels ! Si Bourseiller n’est pas un fumiste, son enquête a de quoi poser un autre problème : et si l’on se contentait de savourer l’œuvre sans se demander comment vivait celui ou celle qui l’avait écrite ou peinte ? Oui, mais le style, c’est l’homme !...

Mercredi 14 mars

 Herlind Kasner est une femme heureuse ce matin. Au Bundestag à Berlin, du haut de ses 89 ans, elle a savouré le record de sa fille Angela Merkel, élue chancelière pour la quatrième fois consécutive. Elle aura dû prononcer une phrase qui, traduite en français, pourrait s’apparenter à : « Pourvou què ça doure ! »

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 Après l’incursion dans les élections américaines et quelques broutilles d’espionnage industriel, voici l’empoisonnement d’un agent de renseignements et de sa fille en Grande-Bretagne. La Russie de Poutine semble avoir le monde entier à sa portée par le biais de la toile qu’elle maîtrise comme l’araignée construit la sienne. Theresa May, appuyée par son parlement, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Elle expulse 23 fonctionnaires liés à l’ambassade de Russie de Londres. Bien entendu, on comprend qu’elle saisisse l’occasion pour fortifier sa notoriété chancelante et apparaître en rassembleuse an nom de la patrie en danger. Soit. Mais s’il s’avère que le ver poutinien est réellement dans le fruit britannique, celui qui va se faire réélire dans trois jours pour six ans à la tête de son vaste pays sera devenu plus dangereux pour l’Occident que les pires stratèges du communisme soviétique.

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 Patrice Blanc-Francard parle de son amour du jazz qui l’a conduit à entrer dans le cercle des auteurs de Dictionnaires amoureux (éd. Plon). Il évoque La Nouvelle-Orléans dont il connaît l’histoire comme sa poche jusqu’à ce qu’il avoue n’y être jamais allé. Trois fois il devait accomplir le voyage, trois fois il dut renoncer (l’accouchement de sa femme, un avion bloqué au sol, un impératif de business en rendez-vous…). Il débite des anecdotes comme un habitant alimenterait la nostalgie d’une époque révolue. Car aujourd’hui, dans cette ville mythique, le jazz n’existe plus que pour le touriste. Aucun véritable intérêt musical ne s’y dégage à un point tel que chez les vieux jazzmen qui ont besoin de gagner leur vie et qui connurent les belles heures, si on les prie de jouer On the sunny side on the street, ils réclameront 10 dollars de plus tant ils en ont marre de la routine. Blanc-Francard est un journaliste musical de 75 ans. Il n’est pas historien, la polémique le rebute, la politique ne l’intéresse pas beaucoup. C’est donc presque au hasard d’un propos qu’il souligne le tricentenaire de La Nouvelle-Orléans, une célébration que la France ne semble pas assumer. La France est le pays du passé qui ne passe pas, comme disait Henry Rousso. Fêter - ou même simplement évoquer - la fondation de La Nouvelle-Orléans en 1718, c’est rappeler aussitôt que Napoléon Bonaparte l’a vendue pour 10 millions de dollars aux États-Unis le 3 mai 1802 (+ 5 millions pour la Louisiane), une décision prise sans la soumettre à l’Assemblée nationale. Pas fière Marianne, quand on imagine aujourd’hui ce que serait cette implantation territoriale…

Jeudi 15 mars

 Vladimir Poutine se paye le luxe, à quelques heures du scrutin présidentiel, de laisser entendre qu’il pourrait quitter le pouvoir avant la fin de son prochain mandat. Fatigué ? Amoureux ? Que nenni. Précautionneux, pour assurer que le successeur ainsi maîtrisé ne soldera pas la longue période de son règne et surtout ne fera pas le ménage de manière trop brutale. Entendons : mettre en prison certains qui auront soutenu Poutine et qui se seront enrichis grâce à lui. Quand on abuse du pouvoir, on n’est jamais assez prudent à l’heure d’en remettre les clefs.

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 En 2016, l’Union européenne avait versé 2 milliards d’euros à Erdogan afin qu’il maintienne les réfugiés syriens sur ses terres frontalières du pays ravagé par la guerre civile. Celle-ci demeurant plus meurtrière que jamais, il importe de renouveler le contrat. Malin, le sultan augmente l’ardoise : ce sera désormais non plus 2 mais 3 milliards. Comme l’Histoire, l’actualité offre souvent des convergences loufoques, sortes de hasards troublants qui prennent la superfluité des choses à rebours. En 1958, le père Dominique Pire fut lauréat du prix Nobel de la Paix pour son travail en faveur des réfugiés après la Seconde guerre mondiale. Il avait créé une organisation qu’il dirigeait sous le nom : L’Europe du cœur au service du monde. Que l’Église catholique ait la bonne idée de rééditer le discours que le Père Pire prononça il y a 60 ans à Oslo et quelques personnalités politiques se disant chrétiennes risquent de se trouver en légère contradiction avec les paroles du prêtre.

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 Pour le clan Hallyday, qui commence aujourd’hui son long parcours judiciaire, cette pensée de Nietzsche : « A-t-on remarqué à quel point la musique rend l’esprit libre ? Donne des ailes aux pensées ? Que, plus on devient musicien, plus on devient philosophe ? »*

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 Du droit d’importuner vu par l’autre sexe : « C’était une affaire d’hommes. Et puis Ève est arrivée… » (Jacques Martin)

L’Homme, dénominateur commun

 

Voici l’extrait du discours du Père Pire lors de la réception de son prix Nobel de la Paix en 1958 :

 « Je n’écoute pas les pessimistes qui disent que tous les Prix Nobel de la Paix n’ont jamais empêché les violences. Je crois que le monde progresse spirituellement. Lentement, sans doute, mais il progresse. A peu près à la cadence de trois pas en avant et deux en arrière. L’important c’est de faire le pas supplémentaire, le troisième pas. (…) Ils se trompent ceux qui pensent que je ramène tous les problèmes de la souffrance au drame des Displaced Persons. En aidant quelques réfugiés européens, je vois derrière eux tous les réfugiés d’Europe que je n’aiderai pas, et tous les réfugiés des quatre coins du monde. Derrière ce flot de réfugiés, je vois d’innombrables souffrances : les affamés, les sans-abris, les emprisonnés et tant d’autres misères. (…) Si profondes que soient nos différences, elles restent superficielles. Et ce qui nous différencie est infime, comparé à ce que nous avons de semblable. La meilleure façon pour nous de vivre en paix, de nous estimer et de nous aimer est donc de garder l’esprit fixé sur notre dénominateur commun. Celui-ci porte un nom magnifique : l’Homme. »

 

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