semaine 46
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Rêve ou cauchemar européen ?

Le 27 janvier 2018

Mardi 16 janvier

 Mohammed Ben Salman (MBS pour les intimes), prince héritier, homme fort d’Arabie saoudite, continue de casser les monopoles des grandes familles engoncées dans la corruption et de révolutionner l’économie de son pays, reposant jusqu’à présent uniquement sur les hydrocarbures. Il emprisonne l’écrémage de l’aristocratie de son pays. Á 32 ans, il se prépare à un règne novateur mais absolu. S’il réussit, les grands équilibres entre pays arabes, chiites et sunnites vacilleront. S’il échoue, on ne donnera pas cher de sa peau.

                                                                       *

 Macron à Calais pour expliquer sa politique migratoire. Courageux mais superfétatoire. Les migrants veulent aller en Grande-Bretagne et ils choisissent le chemin le plus court. La vraie solution, c’est d’affréter un boat people décent et sûr et d’aller les déposer sur les plages britanniques quand le Royaume-Uni aura officiellement quitté l’Union européenne et que la frontière sera de nouveau, comme jadis, de l’autre côté de la Manche.

                                                                       *

 En prélude à la campagne présidentielle française, le jeune philosophe Raphaël Glucksmann avait publié un livre émouvant sur le roman français (Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes, Allary éd., 2016) Il donne à présent des conférences sur Le récit européen, sorte d’exercice préparatoire à la rédaction d’un ouvrage plus ou moins identique à paraître à l’automne, en prélude à la campagne pour les élections européennes. Un élan utile, sans aucun doute, mais plus périlleux à bâtir que le précédent. Et puis, plutôt que « le récit », les peuples des 27 ont vraiment besoin du rêve. Le rêve européen, même s’il est d’abord porteur de paix, reste perfectible. Il n’engendre pas le cauchemar, il crée des insomnies.

                                                                       *

 Jean-François Revel est un peu à la mode ces temps-ci. On le considère comme un rebelle, ce n’était en fait que grognon spirituel. On réédite ses essais; il s’est pourtant souvent trompé dans ses analyses qui débouchaient sur des prédictions. On cite certains de ses aphorismes en préceptes ou en principes. C’est parfois un peu construit. Mais bah ! Il ne fut pas le seul à pérorer ou à se tromper. Il y a quand même parfois matière à réflexion dans ses mots d’esprit. Ainsi, lorsqu’il affirme que « la France est le pays le plus révolutionnaire des conservateurs », on se dit que le président actuel correspond assez bien à cette description.

Mercredi 17 janvier

 Le dossier de construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes était pourri. Le réaliser ? L’abandonner ? L’exemple-type d’un cas où le politique doit choisir entre deux mauvaises solutions. Macron a décidé de ne pas construire l’aéroport, ainsi que le souhaitait son ministre d’État Nicolas Hulot. Le problème, c’est que le 6 avril 2017, sur France 2, en pleine campagne électorale, qui plus est face à Bruno Retailleau, président du Conseil régional des Pays de Loire, il avait déclaré qu’il respecterait le résultat du référendum par lequel, à 55 %, les électeurs s’étaient prononcés pour la construction. Le renoncement était sans doute le prix à payer pour que Nicolas Hulot fasse partie de son premier gouvernement. Les commentaires vont aller bon train. Une seule chose est à retenir : Emmanuel Macron n’est pas exceptionnel. Il vient de démontrer qu’il est un homme politique comme les autres : il dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit… Le plus souvent possible mais pas toujours.

                                                                       *

 La plus grande réussite de Macron depuis son élection : à présent, tout le monde use de l’expression « en même temps » au sein d’une explication. L’emploi excessif de « voilà » reste à souligner.

                                                                       *

 « Le panislamisme est en sommeil – et pourtant nous devons compter avec la possibilité que le dormeur se réveille si jamais le prolétariat cosmopolite d’un monde occidentalisé se révolte contre la domination occidentale… » Cette prévision a été écrite en 1947, il y a 70 ans, par l’historien anglais Arnold J. Toynbee. En cette période calée entre la Libération et la constitution de l’ONU, cet avertissement n’avait pas dû être très entendu.

Jeudi 18 janvier

 Commentant la crise de civilisation, Glucksmann cite le poète Hölderlin : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »  Debray citait autrefois Toynbee, comme en écho : « Quel est l’effet de chocs soudains ? Notre formule proposée : plus le défi est grand, plus puissant est le stimulant. »

                                                                       *

 Robert Solé, dans Le 1 du 10 janvier : « Si vous comprenez quelque chose au Moyen-Orient, c’est qu’on vous l’a mal expliqué. »

Vendredi 19 janvier

 Après avoir conclu un nouvel accord à Londres avec Theresa May à propos de la politique d’immigration, Macron reçoit Merkel à l’Élysée afin de montrer son souhait de la voir amorcer un quatrième mandat. Il aurait même insisté auprès des sociaux-démocrates allemands pour les inciter à conclure un accord de gouvernement. Le congrès du SPD se prononcera dimanche. Si une nouvelle grande coalition peut voir le jour en Allemagne, le couple-moteur de l’Union européenne aura un boulevard devant lui pour préparer une relance à soumettre aux électeurs des 27 d’ici un peu plus d’un an. Quelques atouts majeurs, et plus d’excuses.

                                                                       *

 Exercice de style au départ d’un aveu de La Rochefoucauld : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que la mélancolie gâte… » Mélenchon : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que la fatuité gâte… » Delon : « J’ai de l’esprit, mais un esprit que le dédain gâte… » Etc. Trump. Non, pas Trump…

Samedi 20 janvier

 Après avoir connu le succès au Festival d’Avignon et ensuite au Théâtre du Petit Montparnasse à Paris en occupant la scène du 6 septembre au 6 janvier, Pascal Racan, incarnant Charles de Gaulle, et Michel de Warzée dans le rôle de Winston Churchill se produisent à la Comédie Volter de Bruxelles. Aussi vrais que nature, ils interprètent Meilleurs alliés, une pièce écrite par Hervé Bentégeat et mise en scène par Jean-Claude Idée, un dialogue en forme de confrontation se déroulant durant les journées historiques du débarquement de Normandie, les 4, 5 et 6 juin 1944. C’est époustouflant d’authenticité, émouvant de réalité, grinçant de ferveur, réjouissant de finesse. La réservation est déjà complète jusqu’à la mi-février. La Fondation Charles de Gaulle est enthousiaste au point de la faire monter en Chine. On ne voit pas très bien quand le jeu s’arrêtera. Il n’y a d’ailleurs aucune raison pour que cela s’arrête.

                                                                       *

 « Sapiens est un pirate de l’évolution » Cette affirmation devrait être soumise à la fois au pape François et aux professeurs étatsuniens qui enseignent le créationnisme. Elle est du débonnaire Yves Coppens, paléoanthropologue de 83 ans, qui sait de quoi il parle, et qui la donne en commentaire dans la présentation de son livre Origines de l’homme, origines d’un homme (éd. Odile Jacob).

                                                                       *

 Brigitte Bardot au Monde : « Sans les animaux, je me serais suicidée. » C’est bien la preuve que la vie est bête…

Dimanche 21 janvier

 Le congrès des sociaux-démocrates allemands approuve la constitution d’une grande coalition sous la direction d’Angela Merkel. C’est un moment très décisif pour l’Europe, qu’Emmanuel Macron attendait. Á présent, ce sont les Européens qui attendent le couple franco-allemand. Sans tarder. Avec l’élection de Trump et le Brexit, l’époque est vraiment propice à des avancées. Au boulot !

                                                                       *

 Si l’on sait que des dossiers sont préparés dans les rédactions pour être prêts, le moment venu, à commémorer la disparition d’une célébrité (les biographies commentées des nonagénaires Charles Aznavour, Jean Daniel, Edgar Morin… n’attendent plus que leur signal…), on doit une pensée à l’éditorialiste contraint, lui, de réagir sur l’instant de l’annonce. Ce fut le cas le mois dernier à propos de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday et dès le début de l’année avec France Gall. Ce l’est aujourd’hui avec le décès de Paul Bocuse. « Réagir à chaud » est une expression malheureuse pour rendre hommage en quelques lignes à un grand cuisinier. Certains chroniqueurs n’ont pourtant pas hésité à l’employer. Maladresse due à la précipitation. Dans le numéro 28 de Médium (juillet-septembre 2011), Jean-Marcel Bouguereau avait signé un excellent article intitulé Le goût est un tout qu’il avait tenu à terminer par une parole de Jean-Claude Carrière. Aujourd’hui, celle-ci résonne bien comme un salut à monsieur Paul : « Outre le plaisir, évidemment, qui est indéfinissable, le goût est pour moi une sorte d’aide-mémoire. J’aime distinguer et identifier les goûts, un après l’autre, et tout ce qu’ils apportent avec eux. Chaque goût est un signe de reconnaissance, un signe de piste. Ils forment ainsi un long chemin, et ils sont la preuve que je suis vivant. La mort n’a pas de goût. »

                                                                       *

 Médium est une revue qui n’est vraiment pas assez connue. Est-ce parce qu’elle est dirigée par Régis Debray ? Transmettre pour innover est son slogan, son principe d’action, de rédaction. Bulletin de médiologie, elle fourmille de repères susceptibles d’accompagner des commentaires de l’actualité. Ainsi, le Premier ministre Édouard Philippe vient d’annoncer que la France renonçait à organiser l’exposition universelle de 2025. Extrait du Pense-bête de Régis Debray publié dans le numéro 26 de janvier-février-mars 2011 : « L’exposition universelle de Shanghai, où 191 pays se présentent sous leurs meilleurs atouts, aura été la plus chère depuis la création de l’événement, il y a cent cinquante ans. Il faut se serrer la ceinture, nous dit-on en France. L’État est au bord de la faillite. Plus de bourses pour les étudiants étrangers, divisons par trois les frais de représentation, prenez le métro messieurs. Mais 50 millions d’euros investis dans un pavillon français (dont 10 millions seulement du secteur privé, qui renâcle au bassinet), dont chacun devine qu’il ne restera rien dans un an. Après l’exposition de Séville, écœuré par le gâchis d’argent et de temps, j’avais fait un rapport aux autorités françaises visant à les convaincre de ne plus mettre les petits plats dans les grands pour des pouët-pouët sans lendemain ni profit. » Qui sait ? Peut-être que ce rapport a été délogé de sa poussière pour être porté à la connaissance du Premier ministre…

                                                                       *

 Les Heures sombres, film de Joe Wright, retrace les journées de mai 1940 au cours desquelles Winston Churchill fut désigné Premier ministre contre l’avis de son parti et au regret du roi George VI en parvenant à imposer une volonté farouche de continuer le combat contre la toute puissante Allemagne dont les armées déferlaient sur l’Europe comme par enchantement. Le roi revoit son jugement après avoir médité les conséquences de sa fuite éventuelle au Canada ; Chamberlain et Halifax, qui veulent négocier une paix avec Hitler deviennent minoritaires dans leur parti, et celui qui n’avait à promettre que du sang, des larmes et de la sueur est soutenu par le parlement comme par tout un peuple. On connaît la suite de l’histoire. Gary Oldman est physiquement transformé pour accomplir un travail admirable en Churchill, et Kristin Scott Thomas est parfaite dans le rôle de Clemmie, l’épouse, Clementine Churchill, qui laissera elle aussi son nom dans l’épopée au point d’avoir inspiré des biographes comme Philippe Alexandre et Beatrix de l’Aulnoit (Clementine Churchill, La Femme du lion, éd. Taillandier, 2015).

Lundi 22 janvier

 Dans moins d’un an, les débats qui émailleront la campagne pour les élections européennes devraient, cette fois-ci, faire apparaître (ou renaître) nettement le clivage gauche-droite que certains acteurs et commentateurs voudraient considérer comme obsolètes. La démocratie ne pourra qu’en sortir renforcée. Déjà des sujets prégnants affleurent qui génèrent des appréciations opposées, témoignages de valeurs et d’opinions contrastées. Deux exemples :

1. L’économie va mieux, la croissance pointe à l’horizon, annonçant une réduction des taux de chômage. Or, les statistiques démontrent que le nombre d’emplois à pourvoir égale environ 40 % du nombre de chômeurs. La droite commente : normal, les chômeurs se complaisent dans leur état ; il faut les contraindre à travailler en les menaçant de perdre leurs indemnités. La gauche dit : personne n’est chômeur à plaisir, c’est une question de qualification, augmentons les formations professionnelles. 

2. La politique d’immigration. Il y a fort à parier que c’est un nouveau paradigme. Le cas de l’Allemagne est exemplaire. Le pays accueillit plus d’un million de réfugiés en moins d’un an. Le taux de chômage est au plus bas. Les entreprises embauchent des réfugiés. La droite dit : soyons lucides et raisonnables ; pour l’heure, 1 réfugié sur 7 a trouvé un emploi. La gauche dit : 1 sur 7 en si peu de temps, c’est déjà énorme ; la mutation est une opération de longue haleine… Ce n’est qu’un début.

Mardi 23 janvier

 Emmanuel Macron est attendu demain à Davos. Brigitte prépare les valises comme autrefois Liliane faisait celles de Georges Marchais. En ce qui concerne l’itinéraire pour gagner le gotha du capitalisme, pas de problème : il connaît le chemin.

Mercredi 24 janvier

 Le professeur Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, affirme que « L’avenir de l’Union européenne se joue sur le dossier des migrants. » Ce qui est certain, c’est que les phénomènes de migrations constituent le plus grand événement sociétal de cette première moitié de siècle et qu’ils ne sont en effet pas prêts de s’atténuer. Il importe donc que l’Union européenne se dote d’une politique migratoire en tenant compte de cinq paramètres essentiels :

1. L’émocratie. Ce néologisme construit en tant que mot-valise (émotion+démocratie) est de plus en plus utilisé. Il reflète une manière de gouverner selon l’émotion populaire et comme les mouvements de droite extrême flattent souvent l’opinion et le bon sens, sa pertinence s’accroît dans l’expression du suffrage universel. On ne saurait trop rappeler que l’on ne fait pas de la bonne politique avec de bons sentiments.

 2. Le devoir d’hospitalité. C’est un principe auquel le pape François est très attaché au point de l’évoquer quasiment dans toutes ses prises de paroles ces temps-ci. Toutes celles et tous ceux qui l’admirent et qui se revendiquent chrétiens sont cependant souvent sourds quand leur souverain pontife évoque cette attitude-là.

 3. Le devoir de solidarité. Á la générosité individuelle, sympathique mais trop mince par rapport aux besoins, doit s’adjoindre un comportement plus net de la part des institutions ; communes, provinces, régions et, bien évidemment, les États. C’est ici que s’établit le socle d’une véritable politique migratoire.

 4. La coopération au développement. L’analyse est désormais ancienne (disons depuis les années de décolonisation) et démontrée. Les pauvres gens du tiers-monde qui abandonnent tout et qui, au risque de leur vie, émigrent vers l’Europe n’accomplissent pas ce voyage par plaisir. Aider leur pays natal à se développer, c’est leur assurer une garantie de progresser dans leur cadre naturel et de prospérer au sein de leurs groupes familiaux et sociaux. Mais l’écart entre les pays riches et les pays pauvres ne fait que s’accroître et les budgets de coopération au développement se réduisent comme peau de chagrin.  

5. Les guerres, les dictatures. Il serait heureux d’apprendre qu’aucun foyer de violence n’existe encore sur la planète mais l’Histoire enseigne que cet état de fait n’a jamais existé. Celui ou celle qui abandonne son pays parce qu’il est en danger a le droit d’être recueilli, aidé, sécurisé, secondé pour commencer une nouvelle tranche de vie. Cinq paramètres pour une politique, ce sera, qu’on n’en doute pas, le point central des débats de la campagne pour les élections européennes. Avec un facteur aussi évident que paradoxal : plus l’Europe se fortifiera, plus elle acquerra l’image d’un eldorado et plus elle tentera donc les migrants potentiels. Avec aussi une notion éthique si justement contenue dans la fameuse phrase de Rocard que l’on oublie souvent de citer dans son intégralité : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle se doit d’en prendre sa part. »

Jeudi 25 janvier

 Romain Gary parlant de ses copains français, en juillet 1940. La Promesse de l’aube, encore : « Il va sans dire qu’ils n’étaient pas tenus par l’idée naïve que ma mère se faisait de la France. Ils n’avaient pas à défendre un conte de nourrice dans l’esprit d’une vieille femme. Je ne puis en vouloir aux hommes qui n’étant pas nés aux confins de la steppe russe d’un mélange de sang juif, cosaque et tartare, avaient de la France une vue beaucoup plus calme et beaucoup plus mesurée. » « L’idée naïve… » Par bonheur, à Londres, un général fougueux et têtu avait la même que la vieille femme au conte de nourrice…

Image: 

« Meilleurs alliés », un face-à-face orageux entre deux monstres de l’Histoire. Photo © Théâtre Montparnasse.

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN