semaine 39

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Sacrifier la France à la bagatelle »

Le 09 mai 2018

Mardi 1er mai

 André Breton estimait qu’une idée reste sans valeur si elle n’éveille pas un sentiment.

 Dans les discours de la Fête du Travail, combien d’idées seront émises qui n’éveilleront point de sentiment ?

 Et combien de sentiments seront perçus qu’une idée n’aura pas éveillés ?

                                                           *

 Les bilans de Mai’68 continuent de déferler sur les ondes. Et une fois encore, il importe de souligner que si des spasmes sociétaux engendrèrent des formes libératrices dans les mœurs, la pilule contraceptive ne figurait point dans le palmarès. Elle était apparue en pharmacie dès l’année précédente, grâce à la loi que Lucien Neuwirth, député gaulliste, fit adopter contre son camp, avec l’appui de la gauche (la contraception par voie orale figurait d’ailleurs dans le programme du candidat Mitterrand lors de la campagne de 1965). Á cet égard, il convient aussi de corriger une autre idée reçue que plusieurs commentateurs distillèrent (voir Calepins, 7 avril 2018). Dans leur livre Jamais sans elles. Des femmes d’influence pour les hommes de pouvoir (éd. Plon, 2015), Patrice Duhamel et Jacques Santamaria précisent que c’est Yvonne de Gaulle, recevant beaucoup de lettres de femmes en détresse, qui convainquit son mari de légiférer en la matière, aussi étonnant que cela puisse paraître. Catholique pratiquante, elle veillait même à ce que des personnes divorcées ou coupables d’adultère ne fréquentent pas l’Élysée. Mais c’est pourtant elle qui influença le Général car c’est lui qui était radicalement opposé à cette réforme, comme le relate Alain Peyrefitte (C’était De Gaulle, éd. Gallimard, 2002) : «La pilule ? Jamais ! (…) On ne peut pas réduire la femme à une machine à faire l’amour ! (…) Si on tolère la pilule, on ne tiendra plus rien ! Le sexe va tout envahir ! (…) C’est bien joli de favoriser l’émancipation de femmes, mais il ne faut pas pousser à leur dissipation (…) Introduire la pilule, c’est préférer quelques satisfactions immédiates à des bienfaits à long terme ! Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle ! » Sacrifier la France à la bagatelle ! L’expression émailla les histoires et anecdotes concernant le Général. Contrairement à bien d’autres, celle-ci ne fut sans doute pas apocryphe puisqu’elle revint encore dans ses propos lorsque le projet Neuwirth fut soumis au Conseil des Ministres. De Gaulle en usa pour rejeter l’idée que la pilule pourrait être remboursée par la sécurité sociale : « Les Français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle !...» Et là, Yvonne n’intervint pas.

Mercredi 2 mai

 Conférence de François Hollande à l’occasion de la présentation de son livre. L’ancien président ne dit pas un mot de la France de Macron. Il s’en tient à des évocations de son quinquennat et souligne quelques moments forts en les commentant, ainsi qu’on les trouve dans son ouvrage, au demeurant agréable à lire, écrit sur un ton parfois confidentiel mais sans volonté de dévoiler des secrets ou des propos intimes. Ce sont des leçons qu’il tire – et non pas qu’il donne – de son expérience (Les Leçons du pouvoir, éd. Stock). On est à Bruxelles. Hollande parle donc beaucoup de l’Europe. De ses participations au Conseil européen, de ses tandems avec Angela Merkel et de ses contacts avec les autres dirigeants des pays membres, il transmet des réflexions et des perspectives qui lui confèrent la carrure d’un grand défenseur de l’Union. Son credo est intéressant : « L’Europe finit toujours par prendre la bonne décision, mais trop tard. En conséquence, les peuples doutent. Il lui faudra convaincre et rassurer mais pas en usant de l’institutionnel. Un nouveau traité n’arrangerait rien ». C’est effectivement ainsi que l’on ressent les choses mais comment réformer le système et son fonctionnement sans passer par une refonte au plan institutionnel ? On aimerait lui poser la question. Trop tard, l’heure est passée. Il doit se rendre à la librairie Filigranes pour une séance de signatures. Quand il aura terminé son parcours de représentation, sans doute acceptera-t-il de redescendre dans l’arène (on sent qu’il est en manque) et se produira-t-il dans une ou deux émissions de télévision à grande audience. L’automne l’attend au tournant…

Jeudi 3 mai

 Il l’avait déjà dit mais il le répète. Le pape François : « En Occident, le premier des terrorismes, c’est celui de l’argent ». S’il le redit encore, on ne verra plus un seul banquier à la messe.

                                                           *

 GAFA. Cet acronyme (Google, Apple, Facebook, Amazon) est promu à une belle carrière. Pour l’heure, il est surtout évoqué pour sa place immense et ses brassages juteux dans le domaine de la finance. Mais Gafa est à mentionner aussi dans le cadre du mouvement des idées. L’argent plus les paroles, deux notions qui, associées, conduisent au pouvoir absolu. Gafa, c’est notre nouveau Big Brother.

                                                           *

 Á la manière du Figaro, le journal conservateur La Libre Belgique pose chaque jour une question à ses lecteurs. Celle d’hier était : Pensez-vous que les conséquences de Mai’68 sont positives pour la société actuelle ? Plus de 8200 lecteurs ont répondu. Résultat : oui : 52,3 % ; non : 40 % ; sans avis : 7,7 %. Cette majorité déroutante prouve, comme l’Histoire le démontre souvent, qu’avec le temps, ce qui paraît farfelu, impossible et qui inquiète finit par être non seulement accepté mais même approuvé ; le cas échéant souhaité. Comme le disait Giuseppe Verdi : « Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès. »

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 L’Olympique de Marseille élimine Salzbourg et se qualifie pour la finale de la petite Coupe d’Europe de football. Le 16 mai, ce sera plus difficile contre l’Athletico de Madrid. En attendant, la Canebière et le Vieux Port sont en liesse. L’OM, c’est une légende. Contrairement au club parisien, il n’a pas besoin de l’argent du Qatar pour briller.

Vendredi 4 mai

 « Sortir de la politique du câlin envers les illégaux ». Voilà comment monsieur Théo Francken, secrétaire d’Etat à l’Immigration, entend poursuivre la gestion de son département. En Belgique, ces jours-ci, quelques politiciens ont, à juste titre, déclenché des indignations pour des propos inconvenants, des insultes à l’égard de femmes, ou encore des dérapages verbaux proches du négationnisme. Les médias en firent leurs gros titres ; parfois les tribunaux furent saisis. Cette expression tout aussi indigne et méprisante, de monsieur Francken sera digérée, presque passée sous silence par ses partenaires gouvernementaux, comme toutes celles qu’il a déjà exprimées. Normal, c’est un nationaliste flamand. Il pèse trop lourd dans l’attelage.

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 Le mari d’un membre de l’Académie Nobel s’étant révélé pour viols et agressions sexuelles, ladite Académie annonce qu’elle ne décernera pas de prix Nobel de Littérature cette année. Qu’est-ce donc que cette hypocrisie puritaine ? Alfred Nobel a créé un prix Nobel de la Paix afin de faire oublier qu’il construisit sa fortune colossale en inventant une nouvelle arme de destruction massive…

Samedi 5 mai

  Puisque l’on ne cesse de se fixer sur Mai’68, on se souviendra qu’en ce mois-là, tandis que la Sorbonne commençait à bouillir, le Premier ministre Georges Pompidou se prélassait dans les montagnes d’Afghanistan, peu sûres désormais, trop fréquentées par les talibans. Pour l’heure, le Premier ministre Édouard Philippe est bien à Matignon, mais il est transparent. Le président, lui, foule les sols de l’Océanie, tentant, après avoir paradé en Australie, de convaincre la Nouvelle-Calédonie que ses ancêtres étaient bien les Gaulois. Á Paris et dans les grandes villes de France, la République est en marche, mais ce n’est pas celle de Macron. Ce sont les cheminots, les étudiants, les syndicats, les adhérents et les sympathisants de "La France insoumise" chère à Mélenchon. Air France est en grève, la SNCF aussi, et des universités sont occupées. Voici comment Hollande  décrit celui qu’il avait recruté comme conseiller durant les premières années du quinquennat dans son livre Les Leçons du pouvoir : « Il faut parfois le retenir dans son élan. Il croit volontiers que tout dossier peut être réglé dès lors qu’on s’y attaque avec fougue, que tout risque de conflit peut être surmonté par un dialogue direct entre personnes de bonne foi, que toute difficulté peut être dépassée par une forme d’impétuosité. Il est sûr que le réel se pliera de bonne grâce à sa volonté dès lors qu’elle s’exprime. » S’inspirant de Victor Hugo qu’il joue au restaurant étoilé La Scène Thélème (Hugo au bistrot) Jacques Weber dénonce « l’insupportable situation dans laquelle on patine quand on accepte le fatalisme de l’inhumain et le pragmatisme du libéralisme. » Faute d’entendre la rue, Macron entendra-t-il Hugo lui demandant : « Quel effort demandez-vous aux riches ? » La réponse ne doit plus trop tarder car le feu couve.

                                                           *

 La fièvre commémoratiste a oublié le bicentenaire de Karl Marx. Une citation, juste pour l’évocation :

 « Il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. »

          (Lettre à Ruge, septembre 1843)

Dimanche 6 mai

 Il y avait Cinematek, il y avait Bozart, voici Kanal. Ce ne sont pas des belgicismes, ce sont des mélanges franco-flamands destinés à éviter un bilinguisme considéré comme lourd à Bruxelles. Pourtant l’opéra s’intitule La Monnaie / De Munt et l’ensemble fonctionne très élégamment grâce à un logo raffiné. Soit. Kanal, nouveau centre d’art contemporain,  est malgré son nom de baptême boudé par les personnalités flamandes dont Zuhal Demir, la ministre chargée des musées restés en gestion fédérale. Ceux-ci possèdent beaucoup d’œuvres en réserves mais l’Etat belge est ainsi constitué que toutes les collaborations potentielles entre régions ne vont pas de soi. Les fondateurs de Kanal se sont alors tournés vers le Centre Pompidou de Paris qui, lui aussi, possède énormément d’œuvres en réserves. Puisque, comme Le Louvre, il a déjà essaimé dans plusieurs endroits à l’étranger, puisqu’il a même un projet de décentralisation dont Metz fut le premier point de chute, pourquoi refuserait-il Bruxelles ? Et pour le plus grand bonheur des francophones, Kanal-Pompidou est né. On l’inaugurait en cette fin de semaine : succès sur toute la ligne, la foule est au rendez-vous (près de 22.000 visiteurs en deux jours) et on n’enregistre que des satisfactions. La France démontre depuis Mitterrand – Lang que la Culture est un facteur de développement économique et toute l’Europe en profite. C’est l’printemps à Bruxelles aussi, grâce aux artistes !...

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 « Picrocholine. Adjectif féminin du grec pikros, amer ; et de kholé, bile. » Et Larousse commente : « Guerre picrocholine. Guerre opposant Picrochole à Grandgousier et à Gargantua dans Gargantua, roman de Rabelais ; conflit entre des institutions, des individus, aux péripéties souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant. » Dans sa tribune au Journal du Dimanche (JDD), Anne Sinclair qualifie ainsi les querelles entre groupuscules d’extrême-gauche après Mai’68. Elle n’est pas la première à utiliser cet adjectif enfoui dans notre savoureuse littérature. Le terme revient de temps en temps dans les commentaires mondains et les dîners en ville. Souvent pour briller sans doute. Sinclair, elle, a choisi la signification parfaite pour décrire son paysage politique. La référence à Rabelais serait-elle de retour dans les conversations ? Cela ferait du bien à notre société brutale et pusillanime.

                                                           *

 Le Français, caricaturé par l’Anglais, une blague qui, paraît-il, plie en quatre le Royaume-Uni :

Lors d’un naufrage, un Anglais s’adresse à un Français qui monte dans un canot de sauvetage : « Monsieur ! Il reste des femmes à bord !... » Réponse du Français : « Si vous croyez que j’ai la tête à ça en ce moment… »

Lundi 7 mai

 Après sa brillante réélection, Vladimir Poutine est officiellement réinvesti. Surprise de taille : il choisit de renommer Medvedev au poste de Premier ministre. Parfaite illustration du théorème de Lampedusa : « Tout change parce que rien ne change ». L’ours russe est un guépard.

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 « Une parole forte mais des gestes faibles ». Un an après son élection, voilà ce qui revient souvent dans l’opinion à propos d’Emmanuel Macron. Son principal atout pour gouverner, c’est la puissance des extrêmes, à gauche comme à droite Ou, inversement, la faiblesse de la droite et de la gauche classiques, républicaines, avec une majorité présidentielle peu expérimentée donc une Assemblée nationale brinquebalante. Celle-ci tiendra-t-elle pendant la totalité du quinquennat ? Si oui, le principal ennemi de Macron, ce sera lui-même. C’est déjà un peu le cas. « Candidat ‘ni de droite ni de gauche’, président bien de droite » commente Alain Auffray dans Libération. Comme disait Mitterrand : « Un centriste, c’est quelqu’un qui n’est ni de gauche ni de gauche ».

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Yvonne de Gaulle, en 1968, lors d’une réception au palais Beauharnais Paris. Photo © Bundesarchiv

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