semaine 38
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Sartre: «Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait»

Le 25 février 2019

Samedi 16 février

 Á Montparnasse, des Gilets jaunes reconnaissent Alain Finkielkraut sur le trottoir. Ils commencent à lui crier des injures antisémites qui les excitent au point que des CRS aident le philosophe à s’éloigner des agresseurs, craignant que ceux-ci ne passent de la violence verbale à la violence physique. La scène est affligeante et même si Macron, son ministre de l’Intérieur Castagner et de nombreux responsables politiques s’insurgent, le vent de l’antisémitisme souffle fort sur la France.  Il serait temps que les Gilets jaunes aient la sagesse d’arrêter leurs manifestations. Il serait temps, pour les braves gens qui souhaitaient  protester contre les taxes et les contraintes fiscales, de réaliser que des casseurs, des radicaux de tous ordres, de simples malfaiteurs sont occupés à dénaturer leur initiative. Les témoignages du type « ce n’est pas nous, ces gens-là ne sont pas des gilets jaunes, etc. » lassent les Français qui, désormais, d’après les sondages, ne soutiennent plus majoritairement les manifestations du samedi. Á Lyon, une voiture de police avec une dame au volant et un collègue masculin comme convoyeur a été abîmée à coups de barres de fer. Ces images violentes ne devraient pas restaurer la sympathie que l’opinion publique semblait témoigner. Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur ne s’étend pas sur l’information mais le bruit court que les forces de police commencent à être elles aussi lassées d’aller à l’affrontement tous les samedis. Celui-ci était le quatorzième. C’est insoutenable. Quelque chose doit se produire qui mettra fin à cette triste période du quinquennat. Quoi ? La réponse dépend là aussi de la responsabilité du président de la République.

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 Édouard Philippe pour succéder à Juppé l’an prochain à Bordeaux ? Décidément, cette ville est vouée à être dirigée par d’anciens Premiers ministres ! Chaban-Delmas en aurait tiré fierté tandis que Stendhal, très admiratif de « la plus belle ville de France », considèrerait cela comme une logique du destin.

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 Si Giorgio de Chirico fut très vite voué aux gémonies par les surréalistes, Breton en tête, bien entendu, Magritte ne cacha jamais l’émotion que sa peinture lui procura, précisant même qu’il avait compris, grâce à Chirico, qu’il était plus important de peindre l’idée, la pensée que provoque un objet ou un paysage plutôt que l’objet ou le paysage même. Á l’exception d’une exposition rétrospective à la Galerie Brachot au printemps 1976, rarement les œuvres de Giorgio De Chirico furent montrées en Belgique. Le musée des Beaux-arts de Mons vient de corriger cette carence et propose un accrochage très évocateur assorti d’un film où le témoignage de l’artiste permet de guider le visiteur vers une connaissance de cet étrange explorateur des sentiments. Quelques œuvres de Paul Delvaux, Jane Graverol et René Magritte viennent parfaitement signifier la parenté des travaux et rehausser l’intérêt de l’ensemble.

Dimanche 17 février

 Tandis que François Ozon a reçu, à la Berlinale, le Grand Prix du Jury pour son film Grâce à Dieu, traitant des problèmes de pédophilie dans l’Église (le genre « inspiré d’une histoire vraie » est très fréquent ces temps-ci dans les créations cinématographiques…), le pape convoque une Conférence mondiale des évêques jeudi à Rome pour traiter de ce sujet qui devient fléau. Souligner que la pédophilie a toujours existé, déjà bien présente et assumée dans l’empire romain, qu’il n’y a donc rien d’exceptionnel à la constater de nos jours, qu’en conséquence, le clergé du XXe siècle n’était pas plus sadique ou criminel que ceux des siècles précédents, c’est d’emblée s’exposer à la vindicte, l’humiliation et l’outrage. Il convient de lutter contre la pédophilie, certes, mais il importe aussi d’être conscients que nous vivons une époque où la pudibonderie enveloppe une société qui se cherche une morale neuve.

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 Á Rotterdam, un médecin travaillant dans une clinique de fertilité y aurait laissé 200 fioles de son propre sperme alors que le chiffre légal est de 25 maximum. Il serait donc aujourd’hui le père de 200 enfants… Les frères et les sœurs se cherchent afin de se reconnaître. Cette histoire ne serait qu’anecdotique si elle n’annonçait des périodes futures où ce type de déviance pourrait devenir monnaie courante.

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 En dialoguant avec Pascal Vrebos. « Bientôt ce sera la fin de tout. Il y aura un nouveau ciel et une nouvelle Terre » (Apocalypse, XXI, I)

Lundi 18 février

 On attend que des membres des Gilets jaunes s’offusquent, s’indignent de ce qui s’est passé à Montparnasse autour de Finkielkraut, un acte antisémite de plus en fait, après beaucoup d’autres tout aussi infâmes. Non, la protestation antisémite n’est pas une protestation comme les autres. Non, une opinion construite sur le racisme n’est pas une opinion comme les autres. Elles n’appartiennent pas au débat démocratique et on ne leur doit pas l’exigence de la tolérance. (Bon sang comme on a l’impression de ressasser des évidences lorsque l’on clame cela…) On attend que des membres des Gilets jaunes se désolidarisent bien fort de ce poison. Bien fort, pas en une déclaration presque discrète, entre les dents sur un rond-point… On attend… Leur silence, pour l’instant, est assourdissant.

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 Fait rare, après avoir été acquitté pour le meurtre éventuel de sa femme, disparue en 2000, Jacques Viguier a dû subir un an plus tard un nouveau procès d’assises, le parquet ayant interjeté appel. Il changea d’avocat et fit appel à Éric Dupond-Moretti pour sa défense. Antoine Raimbault vient de réaliser un film poignant sur cette affaire qui remua la ville d’Albi en 2010 (Une intime conviction). Bien que l’on sache comment l’histoire s’achève, on reste collé à la trame tant elle est bien articulée. Olivier Gourmet y est magistral. Cet homme devient, à 56 ans, un grand acteur. Quel chemin parcouru depuis que les frères Dardenne lui avaient offert son premier rôle dans La Promesse en 1996 !...

Mardi 19 février

 Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán dépasse les bornes. Il organise des campagnes publicitaires dénigrant l’Union européenne et se moque (vulgairement bien sûr…) de Jean-Claude Juncker. Il aurait mieux sa place chez les conservateurs eurosceptiques plutôt qu’au Parti populaire européen (PPE). Mais celui-ci, en perte de vitesse, aura besoin de toutes ses composantes pour rester le principal groupe dans le futur parlement. Alors on s’efforce de minimiser la querelle de famille. La tâche s’avère ardue.

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 Comme autrefois, de manière encore plus violente qu’aujourd’hui, on opposait la bourgeoisie et le prolétariat, aujourd’hui, la césure qui énerve et qui mobilise se conçoit entre les élites et le peuple. Il faudra des bibliothèques entières pour définir les élites, et plus encore le peuple tant sont nombreux – et pas, justement,  que les élites – qui prétendent parler en son nom. Les nuances existent, et même les différences. Mais il y a des sujets qui les supplantent, comme le démontra  - certes en sa finalité – l’Affaire Dreyfus. Le racisme, l’antisémitisme est de ceux-là. Ceux qui prétendent que la lutte des classes ressortit à l’histoire ancienne se trompent. La société est toujours fractionnée en plusieurs catégories et même en groupes qui peuvent virer à l’oligarchie. C’est le cas de manière plus flagrante encore dans les mondes économique et financier que dans le domaine politique. Les séparations oppresseurs/opprimés ou exploiteurs/exploités sont peut-être désormais exagérées. Ce qui, en revanche, est certain, c’est qu’il y a des salauds dans toutes les classes sociales.

 Mercredi 20 février                              

 Le fameux dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des Institutions juives de France) n’aurait pas pu mieux tomber pour permettre à Emmanuel Macron de livrer un morceau d’éloquence que l’assemblée ovationna. Ce que le président devrait pourtant méditer, c’est la nature des provocations et des injures. Sommes-nous dans une nouvelle période d’antisémitisme ou plutôt dans une nouvelle période de l’anti- ? Les Français ont de tous temps cultivé la passion de l’égalité, même pour l’aduler par la violence, quitte à gonfler le paradoxe. Le président a considérablement froissé cette passion de l’égalité. Du coup, il a réalimenté les antis de toutes sortes. Il se fait que l’antisémitisme fut, dans la panoplie des antis, la plus spectaculaire manière de se faire entendre. Il se fait qu’Alain Finkielkraut passait par là… Il se fait qu’il entretient un discours réactionnaire. Est-ce vraiment parce qu’il est juif qu’il fut insulté ? L’avocat de son principal agresseur, toujours en garde à vue, plaide le fait que son client n’est pas antisémite. La question peut paraître iconoclaste mais on n’oserait parier que Macron ne se l’est point posée, lui qui annonce devant les membres du CRIF que la loi punira demain l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme… Être opposé à la manière de gouverner de Netanyahou serait-il donc demain aussi condamnable que de dessiner une croix gammée sur une tombe juive ? Monsieur le Président, vous avez piétiné le deuxième substantif de la triade républicaine. Partant, vous avez réveillé l’instinct du Mal. Il ne faut pas classer les citoyens en fonction de leur religion ou de leur culture. Méditez un peu ce que Jean-Paul Sartre écrivait dans Réflexions sur la question juive (1946) : « Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ».

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 Quand on naît à Dresde en 1932, on est plongé dans une société dominée par le nazisme triomphant et, enfant, on ne peut imaginer qu’il puisse exister une autre forme de vie que celle dans laquelle on se meut. Lorsque les vainqueurs de la guerre ont éradiqué le nazisme et qu’il ne reste rien de Dresde, on évolue dans les ruines tandis que le régime communiste va reconstruire la ville et imposer son propre mode de vie, aussi cadenassé que le précédent. Entretemps, l’adolescence est arrivée, confirmant ce que le jeune âge avait déjà révélé : une passion pour la création artistique. Inspiré de la vie de Gehrard Richter, peintre de 87 ans reconnu et très coté, vivant à Cologne, le film de Florian Hencken von Donnersmarck Werk ohne autor reflète admirablement les aléas d’un parcours existentiel complexe que l’académie de Düsseldorf et Josef Beuys en particulier vont transformer en ascension prodigieuse. L’amour est le pivot de cette fresque. L’amour de la liberté qui vainc l’oppression, l’amour de la femme qui partage les jours de vaches maigres, et bien entendu l’amour de l’art, passion à jamais inassouvie. C’est un grand et beau film parce qu’il présente le grand et le beau dans la marche de la vie et la raison du temps. Comme le disait Elisabeth à son petit neveu Kurt, le héros : « Ce qui est vrai est beau. » Et l’on pourrait ajouter : ce qui est vrai est grand.

Jeudi 21 février

 Le pape François joue son pontificat. Il réunit au Vatican pour quatre jours de réflexions 114 dirigeants de l’Église, présidents de conférences épiscopales, avec l’objectif de parvenir à des « mesures concrètes » pour endiguer les abus sexuels, ce fléau qui gangrène l’Institution. La curie est minorisée. C’est très significatif et c’est inédit. Le jésuite François s’est toujours affirmé contre la levée du célibat pour les prêtres. Il est donc peu probable que ces journées aboutissent à pareille réforme. Mais un bouleversement des pratiques est néanmoins à prévoir. Car semblable à la montagne qui accouche d’une souris, si tel n’était pas le cas, cette assemblée se déprécierait aux yeux de monde, et François aussi, mais quant à lui, au regard de l’Histoire.

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 L’opposition israélienne annonce faire liste commune pour battre Benyamin Netanyahou aux élections législatives du 9 avril. On ne connaît pas encore son programme mais gouverner l’État hébreu sans le concours des partis religieux serait déjà un immense progrès.

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 Toutes les femmes devraient préférer le 21 février au 14. C’est en effet le jour anniversaire de Sacha Guitry (1885), l’homme qui les vénéra peut-être le mieux. Á 13 ans déjà, il était tombé amoureux d’une comédienne. Il avait dépensé toutes ses économies à l’acquisition d’un gros bouquet de violettes et par des stratagèmes bien étudiés, il était parvenu jusqu’à sa loge où la femme de chambre l’introduisit. Lorsque la belle reçut le bouquet de ses mains tremblantes, elle lui toucha la joue en lui disant : « Tu remercieras bien ton papa. » Guitry raconte cette scène dans ses mémoires comme le début de ses adorations féminines. Cela vaut plus que toutes les hypocrisies de la Saint-Valentin. 

Vendredi 22 février

 Car c’est un 22 février, en 1944, que Robert Desnos fut arrêté par la Gestapo. Né le 4 juillet 1900, il mourut le 8 juin 1945 au camp de Terezin. En apprenant la triste nouvelle, Louis Aragon écrivit l’un de ses plus beaux poèmes.

 Car c’est un 22 février, en 1944, que la bête immonde vint emporter un poète somptueux, un prince de la Liberté d’être, il importe aujourd’hui de lire La Complainte de Robert le Diable ou d’écouter Jean Ferrat qui mit le poème en musique et qui l’interpréta.

 Car c’est un 22 février, en 1944, que Robert Desnos fut emmené loin de Paris, la ville où il savait cultiver l’amour des choses et s’aboucher avec la magie des rêves, il importe d’écrire ici le refrain de cette complainte éternellement tragique :

 Je pense à toi, Desnos, qui partit de Compiègne

Comme un soir en dormant, tu nous en fis récit

Accomplir jusqu’au bout ta propre prophétie

Là-bas où le destin de notre siècle saigne.

  En ces temps de regain de l’antisémitisme, il importe, aujourd’hui, de se souvenir que Louis-Ferdinand Céline avait écrit à la Kommandantur afin de dénoncer « ce youtre de Desnos ».

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 Y aura-t-il un acte XV des Gilets jaunes demain ? Un trop-plein d’inquiétude pourrit l’intranquillité. Ne pas s’habituer à la violence.

Image: 

Dernière photo connue de Robert Desnos au camp de concentration de Theresienstadt, 1945. Photo © Wikipedia

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