semaine 25
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Satan : le retour !

Le 01 mars 2019

Samedi 23 février

 Marlène Schiappa, ministre de l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, avait estimé qu’il y avait des « convergences idéologiques » entre les participants à La Manif pour tous et les terroristes islamistes dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Elle a présenté ses excuses. Qu’elle sache que l’on est las, que l’on en a marre de voir des politiques déraper pour ensuite, un moment de honte étant vite passé, présenter ses excuses. Que valent-elles ces excuses ? Et d’abord, qu’avait-elle besoin d’aller figurer dans Valeurs actuelles ?

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 Les Césars ont récompensé surtout les drames sociaux, mais plutôt socio-familiaux (femmes battues – Nos batailles -, abus sexuels – Les Chatouilles - …) Celui qui réussira un film bien bâti sur les Gilets jaunes aura toutes ses chances l’an prochain. En attendant, on peut déjà penser à l’acte XVI, le XV est bien ardent, les Champs-Élysées ont encore la jaunisse.

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 Le professeur Giuseppe Pagano, de l’université de Mons, dialogue avec le journaliste du Vif Pierre Havaux à propos de son dernier livre, Introduction à la pensée de Keynes (éd. Ellipses). Ses propos suscitent l’interrogation : Et si les théories de Keynes revenaient au premier plan ? L’ultralibéralisme s’essouffle, on pourrait bien retrouver un nouvel horizon d’audace économique… Pas en Europe au cours de ce premier semestre, élections obligent. Mais à l’automne ou à l’hiver prochain, lorsque la social-démocratie aura touché le fond et qu’elle ne pourra plus que rebondir… Et lorsque les démocrates américains annonceront un programme anti-Trump…

Dimanche 24 février

 L’Algérie bouge. Le peuple ne supporte pas d’être la risée du monde entier. Plus que les éditorialistes, ce sont en effet les dessinateurs de presse, les caricaturistes qui ont commenté la candidature à un cinquième mandat de Bouteflika. L’homme n’est plus en état, et il n’est pas éternel. Si son entourage en a donc été réduit à cette solution, c’est que le régime a perdu de son homogénéité. Les Algériens en ont compris l’opportunité de descendre dans les rues. Pour l’heure, ils s’opposent à la candidature de Bouteflika. Dans la foulée, ils en seront vite à remettre le régime en cause. Pour l’heure, la protestation est on ne peut plus pacifique. Les premières envies d’une démocratie plus ouverte s’expriment sans coups de gueule. La fièvre des Gilets jaunes n’a pas franchi la Méditerranée. Si l’impétuosité est l’apanage de la jeunesse, elle peut aussi s’accorder à la sérénité. L’Algérie est un pays jeune. 45 % des Algériens ont moins de 25 ans. Pourvu que le vieux pouvoir en soit conscient !

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 Avec son livre Maudites (éd. Albin Michel, 2015), Jeannette Bougrab voulait trouver dans la laïcité le chemin de liberté pour les femmes arabes. Dans un entretien à L’Écho républicain (le 15 juin 2015), elle déclarait : « Les Occidentaux voient le monde arabe comme monolithique et immuable. Or, il y a encore trente ans, dans bien des pays arabo-musulmans, les filles portaient des mini-jupes. Le cinéma égyptien des années 1950 montrait des femmes à l’allure occidentale. Depuis, dans nombre de ces pays, des femmes ont le visage brûlé à l’acide ou prennent une balle parce qu’elles refusent la domination masculine. » Près de quatre ans plus tard, elle pourrait tenir le même langage. Pourtant, ce sont les femmes qui portent l’espoir de la modernité dans ces pays-là. Parce que pareille oppression finit par provoquer l’explosion.

Lundi 25 février

 Tout ça pour ça. Le pape François tire les conclusions du synode exceptionnel qu’il a convoqué pour quatre jours de débats au Vatican sur les abus sexuels qui, apparemment, se multiplient au sein de l’Église au point de la ronger de l’intérieur. Aucune réforme fondamentale n’est évoquée. Une attention plus soutenue, des sanctions plus nettes, plus rapides et plus sévères sont envisagées, des condamnations sans équivoque seront prononcées si de nouveaux cas se produisaient. C’est bien le moins. Les belles métaphores ne sont pas oubliées : « Il importe d’affronter le Mal en conscience et de protéger les enfants contre les loups voraces. » Mais François veille aussi aux paroles qui amortissent le choc : c’est le diable qui s’immisce dans nos rangs, luttons contre lui. Il s’attache aussi à établir des comparaisons avec le monde profane. Partant, il confère au droit canon un pouvoir d’autorité qui devient insupportable. On ne peut pas communiquer médiatiquement afin de montrer ses travaux et les résolutions qui en résultent tout en se réservant ensuite la possibilité de respecter un code de bonne conduite différent de celui que la chose publique s’est donnée. Alea jacta est. Le pontificat de François ne restera pas dans l’histoire de l’Église catholique comme celui d’une étape neuve, d’un tournant fondamental au plan des mœurs. Reste, pour ceux qui, chrétiens ou non, avaient pensé à une sorte de révolution sereine, l’idée que la stratégie du pape serait de se baser demain sur les travaux du synode afin de bousculer la direction du Vatican et de chambarder la curie. On verra ce qu’en pense le Diable.

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Greenbook et Roma sont les deux grands vainqueurs des Oscars. On les avait vu venir de loin. Peut-être que ces deux excellents films subiront vite un coup de vieux. Dans chacun d’eux en effet, l’automobile joue un rôle primordial.

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 De nouveaux noms commencent à émerger dans le cadre des manifestations algériennes. Rachid Nekkaz en serait un à retenir. Il a 47 ans et il est très suivi par la jeunesse, grâce à Internet. Internet : il est probable que Bouteflika ne connaisse pas l’existence de ce mot-là.

Mardi 26 février

 C’est pas nous c’est le Diable ! Les paroles du pape François prononcées en conclusion du synode dimanche sont désormais imprimées dans la presse. La phrase-clef vaut la peine d’être reproduite : « La personne consacrée, choisie par Dieu pour guider les âmes vers le salut, se laisse asservir par sa propre fragilité humaine, ou sa propre maladie, devenant ainsi un instrument de Satan. » Les victimes des prêtres pédophiles devront se débrouiller avec cette constatation. L’expression « Tout ça pour ça » prend davantage encore de sens. C’est consternant.

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 Á la Commission européenne, le report du Brexit commence à faire son chemin. Theresa May fait savoir qu’elle laissera au Parlement le soin d’en décider tandis que Jeremy Corbyn, chef de l’opposition, envisage désormais un nouveau référendum. Oui mais le 26 mai, il est prévu d’organiser des élections afin de renouveler le parlement européen au suffrage universel, comme cela se tient tous les cinq ans…

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 Benoît Hamon présente une partie de sa liste pour les élections européennes et signale qu’il veut « créer la surprise. » Il est âgé de 51 ans. Il s’engagea très tôt en politique et devint président du Mouvement des Jeunes socialistes (MJS). Il fut ministre et candidat à l’élection présidentielle. C’est dire qu’il peut revendiquer non pas une certaine expérience mais plutôt une expérience certaine. Comment, dès lors, si ce n’est par un égocentrisme hypertrophié, peut-il être à ce point aveugle quant au désastre électoral que la gauche se prépare à subir ?

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 En dialoguant avec Pascal Vrebos (2) : « Nous sommes déjà l’oubli que nous serons. » (J.L. Borges).

Mercredi 27 février

 Pendant que Donald Trump rencontre Kim Jong-un pour la deuxième fois en huit mois, Michael Cohen, son ancien avocat, déploie contre lui une charge explosive devant la Chambre des députés à Washington. Le glorieux, fantasque et, en définitive, incompréhensible rendez-vous des Folamour a lieu à Hanoï. Ce n’est pas la première fois que des ondes contradictoires voltigent entre le Vietnam et les Etats-Unis d’Amérique.

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 Les entretiens de Nanni Moretti avec la presse ont toujours une saveur liée à une lucidité réfléchie. Dimanche, au JDD, il confiait que « la démocratie est une plante qu’il faut arroser tous les jours. » Aujourd’hui, dans Le Monde, il souligne que « la mémoire n’est pas le fort du peuple italien. » Il sera bientôt à l’affiche des cinémas. Rendez-vous est pris.

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 Jean-Claude Idée a écrit et mis en scène un spectacle intitulé Les Combats de Célestin Freinet. Il avait été motivé par le cent-vingtième anniversaire de la naissance (15 octobre 1896) et le cinquantième de la mort (8 octobre 1966) de cet admirable pédagogue qui – si l’on ose dire – fit école. Six jeunes comédiens (élèves du reste de J-C. Idée…) sont chargés d’élaborer la biographie vivante de Freinet. Cette perspective crée une dynamique heureuse qui développe scène par scène un intérêt pour l’homme autant que pour les nouveautés pédagogiques inventées au fil des saisons et des jours. Comme Ovide Decroly, Célestin Freinet a désormais laissé son nom à de nombreuses écoles où la citoyenneté semble ressortir à la méthode de vie, plus qu’à un cours ex cathedra. Avec Maria Montessori, ces deux éducateurs passionnés bousculent les codes de l’enseignement traditionnel. Sans vouloir établir une hiérarchie, encore moins un palmarès, on a le sentiment que ces établissements scolaires-là sont indispensables à notre société.

Jeudi 28 février

 Deux fois par an, Donald Trump permet à Kim Jong-un d’occuper la première place dans l’actualité mondiale. Le Coréen aimerait que cela dure. Il se doit dès lors de conserver le contact sans aboutir d’emblée à un résultat trop harmonieux. Bien éduqué par les Chinois, Kim excelle dans ce jeu relationnel subtil. Les deux compères d’Hanoï se sont donc quittés sans tomber d’accord. Le monde devrait-il s’en alarmer ? En tout cas, la dépêche ne l’a pas ébranlé. Jacques Chirac, au temps de sa splendeur, usait d’une expression très raffinée devant ce type d’annonce. Il constatait : « Ça m’en touche une sans qu’elle fasse bouger l’autre. » On percevait illico l’importance qu’il accordait à la nouvelle.

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 Á l’élection présidentielle sénégalaise, le président sortant Macky Sall est donné gagnant dès le premier tour. Les quatre opposants crient à la manipulation. On a entendu pareille protestation, il y a quelques semaines, du côté de Kinshasa. Les perdants protestataires ne saisiront toutefois pas le Conseil constitutionnel. Ça aussi on l’a entendu il y a quelques semaines du côté de Kinshasa… L’Afrique serait-elle en train de pencher vers une nouvelle conception d’un régime démocratique ?

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 Faut-il que Viktor Orbán ait vraiment dépassé les bornes pour qu’à trois mois des élections européennes, plusieurs partis membres du PPE (Parti populaire européen) demandent d’exclure le sien !...

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 En Belgique, les adolescents sèchent les cours le jeudi pour « sauver la planète ». Ils étaient encore 12.000 au total, principalement à déambuler dans les rues d’Anvers, de Bruxelles, et de Huy. Les lycéens français ont quant à eux reçu l’offre de François Hollande : « Parlons d’Europe si vous le souhaitez ! » a-t-il lancé via internet. Bien entendu, les invitations n’ont pas manqué de lui parvenir. Il était aujourd’hui au lycée Poincaré de Nancy. Dans un cas comme dans l’autre, on côtoie une génération qui semble bien engagée dans la politique, la vraie, celle qui régit la res publica. Les tendances et les partis viendront plus tard et c’est très bien ainsi.

28 Février 2019,

Image: 
Le diable caracole dans un vitrail de la Sainte Chapelle à Paris. Photo © Wikipédia.

Commentaires

Portrait de Claude Javeau
Pertinent et bien écrit comme d'habitude. Ça fait du bien de te lire...

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