semaine 08
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Si tu veux la paix, prépare... la paix!

Le 07 janvier 2017

Dimanche 1er janvier

 En Afghanistan, une femme a été décapitée parce qu’elle se baladait devant les vitrines alléchantes sans son mari. Coup de rétroviseur : Abbeville, 28 février 1766. Un jeune homme de 19 ans est condamné pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables ». Son crime ? « Être passé à vingt-cinq pas d’une procession sans ôter son chapeau, sans se mettre à genoux, et d’avoir rendu le respect à des livres infâmes au nombre desquels se trouvait le dictionnaire philosophique du sieur Voltaire. » Le chevalier de La Barre est torturé puis exécuté le 1er juillet 1766, un exemplaire du dictionnaire de Voltaire cloué sur le torse avant d’être jeté au bûcher.

 La différence entre leur fanatisme religieux et le nôtre ? 250 ans.

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 Istanbul. Carnage dans une discothèque durant la nuit de réveillon. Le meurtrier fou était déguisé en Père Noël. Recep Erdogan est une fois de plus humilié. S’il ne s’agissait, chez les victimes, d’innocents fêtards, le désarroi et l’ire du sultan seraient drôles, prêteraient à ricanements. Il n’y a de sacré que la liberté de rire de tous les sacrés.

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 Avant d’entamer le long et périlleux voyage auquel nous invitent les 364 jours périlleux qui s’annoncent, réapproprions-nous une tranche de passé à conserver à l’esprit, d’abord et surtout jusqu’au 7 mai, date du second tour de l’élection présidentielle, mais aussi après : « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme… » Suivront, en ce 26 août 1789, une série d’articles intimidants dont le premier est et restera unique au monde : « Les hommes naissent libres et égaux en droits… » Et plus loin : « L’Assemblée nationale proclame « la nécessité de porter assistance à tout peuple désirant briser ses chaînes. »

Lundi 2 janvier

 Le très sympathique, très érudit et très expérimenté Antonio Gutteres successeur de Ban-Ki-moon à la tête de l’ONU, prend des risques. Il veut faire de 2017 « une année pour la paix ». On est de tout cœur avec lui mais on ne voudrait pas que cette toute première déclaration ne déclenche pas de l’ironie chez quelques dirigeants qui comptent et que la gâchette démange souvent.

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 François Hollande est en Irak. D’abord à Bagdad et ensuite au plus près des lignes de front où il rend visite aux forces françaises. « Combattre l’État islamique en Irak, c’est prévenir le terrorisme sur notre propre sol » est la phrase que l’on retiendra de cette visite brève et néanmoins spectaculaire.

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 L’effondrement du communisme a engendré des fortunes colossales en des temps très courts, notamment par les privatisations à outrance de tout et de n’importe quoi. Un équilibre entre les fonctions de l’État et celles des initiatives privées s’avère urgent à rétablir. En Slovénie, le gouvernement de centre-gauche vient de s’y atteler avec les grands moyens. Le droit à l’eau potable est désormais inscrit dans la Constitution. Lublijana considérée comme capitale verte, avait bien besoin de pareille réforme.

Mardi 3 janvier

 La Roumanie a voté. Elle montre la voie du futur défi européen : un président libéral et un Premier ministre social-démocrate. Ces deux identités devraient se retrouver à la tête de tous les exécutifs des 28 lorsqu’un compromis est indispensable à la gouvernance. La gauche roumaine a remporté brillamment (et donc largement) les élections législatives. Klaus Iohannis, le chef de l’État ne pouvait que choisir un formateur de gouvernement dans le camp des victorieux. Il s’appelle Sorin Grindenau, il a 43 ans, il a été ministre des Communications, et vient de Timisoara, la ville où naquit la révolution qui écarta Ceausescu en décembre 1989. Deux noms à retenir, une évolution à suivre et une espérance : un des anciens pays satellites de l’empire communiste semble recouvrer un équilibre démocratique en se distanciant des extrêmes. Puisse par exemple la Hongrie voisine en prendre de la graine.

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 Quel que soit le verdict de la primaire de la gauche la candidature de Peillon aura été utile : il permet à la gauche de recouvrer son honneur et il replace la laïcité au cœur du débat républicain. Ce n’est pas rien. Qu’en pense Jean-Pierre Chevènement ?

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 On n’en a pas fini, loin de là, avec les méditations autour du concept de post-vérité. Voici que Le Monde lui consacre son éditorial, considérant que la nouvelle ère qui se crée renferme un défi fondamental, à la fois du côté de ceux qui disent et commentent les faits, (les journalistes), et ceux qui en sont les acteurs (les politiques). Dès lors : « Le défi majeur que la société post-vérité constitue, en fin de compte, est celui de la crédibilité de l’information, qui est au cœur du fonctionnement démocratique. Ce défi-là concerne tous les lecteurs et citoyens. Leur exigence sera notre meilleure alliée. » Conseil aux futurs avocats : spécialisez-vous dans le domaine du droit de réponse ; il va y avoir du boulot !

Mercredi 4 janvier

 Certes, la République démocratique du Congo (RDC) n’est pas à feu et à sang : un accord de transition a été trouvé entre les partisans de Kabila et ceux de Félix Tshisekedi, le fils d’Étienne, le vieux lion socialiste. Mais la situation est très fragile ; l’Église catholique, habituée à s’immiscer dans les affaires publiques, espère veiller à ce qu’une alternance pacifique se fasse jour. Le processus de transition devrait avoir cours durant toute l’année. Les partisans de Kabila l’ont signé en ajoutant « sous réserve ». On ne sait trop ce que cela signifie, hormis que des coups tordus se préparent.

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 Le grand orchestre du Splendid à 40 ans, un bel âge mûr. L’occasion de se brancher sur Youtube et de revoir le succès qui fit leur célébrité : Salsa du démon, avec le cher Coluche dans le rôle de Belzébuth. Montrer ces quelques 4 minutes de spectacle-là aux enfants et leur apprendre le texte, d’autant plus facilement digéré qu’il est délirant et fantasmagorique, servi par un rythme – si l’on ose dire – endiablé, serait considéré de nos jours comme pédagogiquement très déplacé, voire, dans certains cercles, condamné. Celles et ceux qui, enfants,  trois décennies plus tôt, ont dansé en regardant la bande de copains déjantés à la télévision sont aujourd’hui des adultes de bonne compagnie.

Jeudi 5 janvier

 Il est assez inouï que l’on découvre encore de nos jours des planètes en notre propre système solaire. Et voilà qu’un savant irlandais vient de nous découvrir un nouvel organe : le mésentère. Certes, cette partie de l’anatomie humaine était connue depuis Léonard de Vinci mais elle était assimilée aux fibres intestinales. Désormais, il conviendra de la considérer comme organe à part entière. De nouvelles pistes s’ouvriront dans l’art de traiter la digestion. On doute fort cependant qu’un traitement du mésentère puisse éviter la gueule de bois.

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 L’événement culturel berlinois aurait dû être cet hiver l’exposition d’une soixantaine d’œuvres d’art contemporains en provenance du Musée de Téhéran. L’initiatrice de ce musée fut Farah Diba, l’épouse du Shah, aujourd’hui âgée de 78 ans. Craignant qu’elle n’assiste à l’inauguration, les autorités iraniennes ont, après beaucoup de tergiversations, décidé d’annuler ce projet. Tous les régimes qui ont voulu nier l’Histoire ont fini par disparaître dans leurs contraintes et leurs contradictions. Celui des ayatollahs n’échappera pas à la règle. Ce n’est pas la vieille dame amoureuse de l’art qui le révoquera, ce sont les jeunes filles et les femmes tentées par la modernité, lassées d’être étouffées par les interdits qui les concernent.

Vendredi 6 janvier

 Chaque jour, Donald Trump se met une personnalité, une institution à dos. Á croire que ça l’amuse. Aujourd’hui, sa tête de Turc est chinoise, c’est le yuan, qui ne cesse de s’affaiblir face au dollar. Mais attaquer le yuan, c’est s’en prendre à la Chine… Bon. N’y pensons pas trop.

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 François Fillon se définit comme « gaulliste et chrétien » (Journal de TF1). Sur LCI, Henri Guaino s’étrangle : « C’est une faute morale » (pas de point d’exclamation. Guaino n’élève jamais la voix ; ou alors il pète les plombs et trouve l’ire) Il se demande comment lutter contre le communautarisme, comment on pourrait rejeter des listes électorales composées par exemple de musulmans sous l’étiquette de leur foi. Sans vraiment s’attribuer une donnée militante, Guaino affirme l’existence de la République laïque. Cette péripétie mérite d’être retenue : elle est le signe que des débats plus denses et plus profonds naîtront dans la campagne autour de ces sujets-là.

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 La population musulmane de Londres est soupçonnée de fraude électorale. Pour s’en prémunir, le gouvernement pourrait instaurer l’usage de la carte d’identité, brisant ainsi une des caractéristiques propres à la citoyenneté britannique. Les habitants du Royaume-Uni n’ont, en effet, pas de carte d’identité. Cette réforme n’intéresserait pas le continent s’il ne se disait que l’obsession des migrants de franchir la Manche n’était justement motivée par le fait que cette pièce identificatrice n’existe point en Grande-Bretagne. En 2017, beaucoup de migrants vont migrer. Il y aura ceux qui, Syriens ayant tout abandonné, retourneront au pays, il y aura ceux qui ne considéreront plus le Royaume-Uni comme la Terre permise ; et il y aura ceux qui, à l’heure actuelle, ne savent pas encore qu’ils vont devenir migrants.

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 Jean-Claude Carrière a ressenti un jour le besoin de méditer sur la paix. Il en a bâti un livre (La Paix, éd. Odile Jacob, 2016). Le parcours de la réflexion oscille entre l’anecdote, le champ philosophique, les références littéraires et des questions socratiques jamais dénuées de bon sens. Car parler de la paix, c’est évidemment réfléchir à l’absence de guerre. Et du coup, l’auteur nous confie l’embrouillamini qui habite sa pensée lorsqu’il la promène à travers les siècles. Pareille exploration du sujet pourrait conduire à l’emphase. On ne la trouve pas ici, au contraire ; on serait plutôt en présence d’un érudit qui s’invente une naïveté utile. Ainsi, au fameux proverbe hérité des Romains « Si tu veux la paix prépare la guerre », Carrière se demande s’il ne vaudrait pas mieux substituer « Si tu veux la paix prépare la paix »… Bon sang on n’y avait pas pensé !

 

                                                          

 

 

 

 

 

 

 

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