semaine 39

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Tous les Terriens sont des métis

Le 17 juin 2018

Vendredi 8 juin

 En 2011, Diane Ducret avait publié Femmes de dictateurs (éd. Perrin) qui connut un gros succès de librairie et fut publié en de nombreuses langues. Elle avait réussi une prestation remarquée dans l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier. On se souvient qu’elle avait porté un coup dur aux féministes – bien que ce n’était pas son but… - en signalant qu’Hitler avait reçu plus de lettres d’admiratrices que les Beatles et les Rolling stones réunis et que Mussolini en empilait de 30 à 40 mille par mois, certaines étant d’humeur torride. Naulleau et Zemmour avaient apprécié. Par les médias sociaux (qui n’ont pas encore vu l’émission mais qui ont été alertés par l’auteure en personne après l’enregistrement de l’émission), on apprend que demain, sur ce même plateau, elle se fera égratigner par Yann Moix qui n’aurait pas du tout aimé son dernier livre, La meilleure façon de marcher est celle des flamants roses (éd. Flammarion) Ce livre est-il écrit en une eau de la même couleur que celle de ces volatiles ? Réponse demain soir où, de toutes façons, l’on s’attardera davantage sur le livre que Christiane Taubira viendra présenter : Baroque sarabande (éd. Philippe Rey). On sait déjà que c’est une illustration de la littérature par une défense des grands auteurs. Peu d’entre eux doivent ressembler à des flamants roses ; beaucoup, en revanche, ont dû nous apprendre à marcher, parfois même à notre insu.

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 Le livre le plus vendu en France durant l’année qui suivit les attentats fut le Traité de la Tolérance de Voltaire. Aujourd’hui, 1984 d’Orwell et les livres de Camus font souvent référence dans les débats et les analyses. Et demain ? Malcolm Lowry et Francis Scott Fitzgerald ? Parce qu’attention ! Les Misérables ne sont jamais très loin…

Samedi 9 juin

 On est tenté de ne plus s’étonner de rien avec Trump. Mais ce qu’il vient de déclencher risque d’avoir une portée inestimable pour l’instant, immesurable aussi. Arrivé en retard à la réunion du G7 au Canada, il en repartit plus tôt. Il avait du reste prévenu de cette négligence désinvolte quant à ses horaires. Les partenaires, en regrettant ses moments d’absence, espéraient aboutir néanmoins à un communiqué commun au plan commercial. Les conseillers des sept pays occidentaux les plus riches avaient consacré des centaines d’heures à la rencontre. Les chefs d’État et de gouvernement s’appliquèrent pendant près de 48 heures à convaincre le président des États-Unis. Un accord survint. Tandis que Trump montait dans son avion pour gagner Singapour, Justin Trudeau, Premier ministre canadien et hôte du sommet, annonçait tout sourire en conférence de presse qu’un accord avait été conclu. Quelques minutes plus tard, dans son avion, Trump déchirait le document et le faisait savoir en ajoutant que de nouvelles taxes douanières allaient être prises  prochainement. Au-delà de la grossièreté, ce geste protectionniste à l’égard de ses partenaires est inqualifiable. Il faut que l’Union européenne se conforte plutôt que de se réconforter. Macron et Merkel ont là un devoir de vacances indispensable et historique.

Dimanche 10 juin

 Que les Européens se le disent : l’insécurité devant les risques d’attentats islamistes va se poursuivre. Et qu’ils sachent que les migrations deviendront de plus en plus denses. Il faut s’attendre à ce que des millions d’Africains débarquent dans les décennies à venir. Ces deux constats ne relèvent pas de prédictions catastrophistes, elles résultent d’études sérieuses, comme celle de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent (éd. Grasset). Il importe d’en convaincre les électeurs qui se réfugient dans les partis populistes dont les solutions simplistes ne peuvent conduire qu’à des confrontations tragiques. Comme il importe aussi d’enseigner aux jeunes générations que les migrations font partie de la vie de la planète depuis que l’humanité existe, qu’il n’y a rien de nouveau dans les mouvements de masses sinon qu’ils sont plus perceptibles parce qu’ils sont plus amples. Du reste, les mouvements migratoires ne s’effectuent pas qu’envers l’Europe. Les Congolais de l’ouest qui fuient leur pays (la République démocratique du Congo) tant ils y vivent dans une triste pauvreté traversent le lac Albert sur des embarcations de fortune pour gagner l’Ouganda et y espérer une vie meilleure.

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 Rafael Nadal  remporte le tournoi de Roland-Garros pour la onzième fois. Comme il se doit, le journal L’Équipe lui consacre toute sa une. Sauf un petit espace en haut à gauche où il est écrit : Les Bleus à l’heure russe. Eh oui ! Les medias audiovisuels sont déjà prêts aussi à entrer dans ce que l’on appelle La grande fête du football ; leurs programmes de la soirée dominicale le prouvent. Attention ! Les Etats-Unis n’ont pas été sélectionnés pour la phase finale ! Qu’au moins un membre de chaque rédaction soit chargé d’observer l’agenda et les actes de Donald Trump pendant le mois qui vient ! Ce serait une nécessaire prudence, une sage attention.

Lundi 11 juin

 Cette photo de famille réunissant les chefs d’État les plus importants d’Asie autour de Xi Jingping en Chine dans le cadre de l’Organisation de Shanghaï, quel contraste avec un G7 démembré ! A la droite du président chinois, on y voit Poutine réjoui et dans le groupe qui, depuis 2015, admit l’Inde et le Pakistan, coucou ! Parmi les observateurs invités, il y a l’Iran…

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 Un bateau emmenant 629 migrants dont deux femmes enceintes, une douzaine d’enfants en bas âge et plus de cent mineurs. Ils fuient la Libye.

 Après avoir appelé au secours l’ONG française SOS-Méditerranée, Matteo Salvini, nouveau ministre italien de l’Intérieur, interdit à tout port d’accueillir les malheureux. On peut souligner l’hypocrisie propre à l’extrême droite et le comportement de Salvini qui, toute honte bue, en rejetant le problème sur le voisin maltais, se vante d’avoir changé le cours des choses en faveur de l’Italie. On peut s’étonner que l’Italie, qui fut par essence de tous temps, un pays d’émigrants (aussi bien aux Etats-Unis - ce qui donna des Al Capone mais aussi des Al Pacino, Robert de Niro ou Frank Sinatra – qu’en Europe, - ce qui donna des Lino Ventura, des Yves Montand, etc) que l’Italie donc, devienne un refouloir de vies en péril. On peut souligner que Pedro Sanchez le nouveau Premier ministre espagnol, socialiste, plus sensible que le populiste italien aux questions humanitaires, décide d’accueillir le bateau en son port de Valence. On peut, une fois de plus (c’est tellement facile et confortable) accuser l’Europe de se défausser devant le drame. On peut répéter combien Nicolas Sarkozy, en suivant les conseils et la sollicitation de Bernard-Henri Lévy, a fichu la pagaille meurtrière en Libye. On peut commenter tout cela et c’est ce qui se passe dans les médias qui, du reste, font leur métier. Mais ce qu’il faudra aussitôt préciser, c’est qu’il y aura demain un autre bateau, après-demain aussi, et les jours suivants, et les jours d’après… Il faudra aussitôt démontrer que le comportement de Salvini ne pourra pas résister à la durée, que cette musculation abjecte le dépassera. Il faudra aussitôt reconnaître que Pedro Sanchez, si sensible soit-il au problème, ne pourra pas l’assumer longtemps de cette manière-là. Il faudra aussitôt rappeler que la responsabilité de l’Europe l’oblige à bâtir une politique ferme et positive qui tient compte du changement de paradigme et non pas réagir au coup par coup. Il faudra cesser d’évoquer la culpabilisation de BHL et de  Sarkozy. C’était en 2011. Certes, ils ont commis une faute grave, mais c’est désormais à classer dans les erreurs de l’Histoire. On ne résout rien en campant sur le la-faute-à-qui ?.  Il faudra aussitôt affirmer que les migrations, n’en déplaise aux populistes d’extrême droite comme d’extrême gauche, ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité. Tous les Terriens sont des métis et « Je est un autre », l’affirmation de Rimbaud, vaut également pour les études ethnologiques.

Mardi 12 juin

 On a donc droit ce matin, en provenance de Singapour, à une poignée de mains et des sourires entre Kim Jong-un et Donald Trump qui ont signé un document par lequel la dénucléarisation intégrale de la péninsule coréenne sera entreprise. Pour l’heure, il n’y a pas lieu de dire autre chose que d’en prendre acte. Tout commentaire ne pourrait éviter soit un optimisme que l’avenir dénoncerait peut-être comme naïf et béat, soit un scepticisme raisonnable qui serait apprécié comme trop frileux, soit une mascarade de plus si cette rencontre n’aboutissait en fait à rien, les deux protagonistes déchirant l’accord à la suite d’un incident ultérieur étranger au sujet. On verra bien. Les jurés du prix Nobel de la Paix sont eux aussi dans le wait and see… Ce qui est certain, c’est que grâce à Trump, le petit dingue, le zozo dangereux que le peuple affamé est contraint d’aduler acquiert aujourd’hui une stature internationale. Il joue dans la cour des grands ; il n’a plus qu’un seul maître à respecter : Xi Jinping qui, de Pékin, observe les événements avec une satisfaction jouissive.

Mercredi 13 juin

 Donc, si l’on devait suivre Trump, il faudrait réintégrer Poutine dans le G7, redevenu dès lors le G8. Ce qui signifierait que le président russe serait à la fois membre du groupe des principaux chefs d’État occidentaux et membre du groupe des principaux chefs d’État asiatique. Qui fait mieux ? 

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 La République française est un modèle en tant que nation garantissant le bien-être social de ses citoyens. Son président est-il occupé à la démembrer ? «On met un pognon dingue dans les aides sociales », « ceux qui naissent pauvres restent pauvres » sont-elles des réflexions d’un chef d’État que l’on doit  rendre publiques ? Lorsqu’il constitua son gouvernement, beaucoup d’observateurs se laissèrent influencer par la liste, le nombre de ministres réputés de gauche, plus nombreux que ceux réputés de droite. Le leurre était pourtant facile à déceler : l’important n’est pas l’identité de la personne mais l’ampleur de son département. En ce sens, la réalité s’impose très aisément. Ce gouvernement favorise les grandes fortunes et son président donne le ton et l’encourage. Le mot de Hollande (« Emmanuel Macron n’est pas le président des riches, il est le président des très riches ») prend une signification qui n’a plus rien de provocant. Elle est – comment dirait-on ? – « normale »…

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 Le grand cirque des ballons ronds va commencer au pays des tsars. Si les pauvres de Macron coûtent selon lui trop cher, ceux de Poutine ne seront pas visibles. Du panem et du circenses à en être bourré, saturé, gavé. Place à la fête, rien qu’à la fête… C’est pourquoi, si les pronostics iront bon train durant un mois, en fait, on connaît déjà le grand vainqueur, c’est évidemment Vladimir Poutine en personne.

Jeudi 14 juin

 Black and white pur. Dans le Briançonnais, aussi bien du côté italien que du côté français, la neige qui fond dévoile des cadavres d’Africains, sans doute des migrants exténués, happés par le froid. Faudra faire attention quand le Tour de France passera par là… Déjà que se baigner dans la Méditerranée, c’est barboter dans un cimetière… Tout fout l’camp !

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 On connaît la réponse de Sacha Guitry à celui qui lui demandait « Quoi de neuf ? » « Molière » tomba dru, sans plaisanter. En ces temps incertains, un observateur politique pourrait plagier le dandy théâtreux en répondant : « Orwell » à une question équivalente. Depuis quelques semaines, la référence à 1984, ce maître-ouvrage publié sept mois avant sa mort ne cesse d’être mentionnée dans les analyses les plus inspirées. D’après Pierre Ducrozet dans Le Monde des Livres, une nouvelle traduction par Josée Kamoun, publiée chez Gallimard, reflète encore davantage l’intérêt de l’ouvrage. Résumons-nous : en 1949, tandis que la guerre froide pointe le museau, George Orwell imagine en un roman d’anticipation une guerre nucléaire aboutissant, à l’image du stalinisme, à l’avènement de régimes totalitaires. C’était 34 ans avant. Nous voici 34 ans après… La guerre nucléaire n’a pas éclaté mais sa probabilité gagne du terrain. Il n’y a pas un Big Brother mais des bigs brothers (nota bene : il y aura lieu de prévoir des bigs sisters pour garantir la parité…) Quant aux totalitarismes, ils sévissent sur les 2/3 de la planète mais ayant retenu les nombreuses critiques objectives engendrées par le stalinisme, ils sont devenus plus raffinés. Désormais, les dictatures se sont apparentées aux démocraties. Le néologisme qui en naquit, démocrature, identifie bien ce qui se vit en Chine, en Russie, en Turquie et dans bien d’autres pays. Il va bientôt falloir raconter tout cela aux enfants avant que l’un d’eux, adulte, n’invente des lettres martiennes comme on eut jadis des lettres persanes.

Vendredi 15 juin

 Les patrons de boîtes de nuit autant que les curés (messe d’hommage à la Madeleine à 11 heures, autour de ses grands succès au cours de laquelle applaudissements et sifflets se concurrencent lorsqu’est prononcé le nom de Laetitia…) pensent encore à commémorer Johnny Hallyday qui aurait eu 75 ans aujourd’hui. Laissons dormir l’idole. S’il s’agit de souhaiter un heureux anniversaire, attitude déjà suspecte en soi, pensons plutôt à l’exprimer à Guy Bedos qui, malgré ses 84 ans, est bien vivant, lui.

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 Anise Koltz, Goncourt de la poésie 2018 (Somnambule du jour, éd. Gallimard) : « Notre langue est sacrée. Veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. » Georges Bernanos, en 1944 dans son essai La France contre les robots (éd. Le Castor astral) : « Vainqueurs ou vaincus, la Civilisation des machines n’a nullement besoin de notre langue. La langue française est une œuvre d’art, et la Civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires que d’un outil, rien davantage. » Bernanos avait vu juste, mais les « machines » n’ont pas éradiqué la poésie et Anise Koltz est là, bien vivante.

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 Dans Mon ket, François Damiens crée des situations invraisemblables en des moments de vie ordinaire. Il les pimente par l’usage de la caméra cachée. Une grosse farce qui aurait parfois besoin d’une cure d’amaigrissement.

 

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