semaine 51
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Trump qui roule…

Le 21 juillet 2018

Lundi 9 juillet

 La confusion est totale au Brésil. Un juge défait ce qu’un autre juge a fait : Lula reste en prison, ce qui provoque un élan de mobilisation populaire qui, en fait, n’avait jamais complètement cessé depuis son incarcération d’avril. Une Justice imprécise et bancale, c’est le facteur le plus déterminant pour déclencher une insurrection

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Macron devant le Congrès comme il s’y était engagé, pour expliquer sa politique et ses projets. Beaucoup de mots et d’emphase. Il veut imiter la pratique étatsunienne en livrant l’équivalent d’un « discours sur l’état de l’Union ». Mais l’exposé n’est pas soumis à débats. Les parlementaires sont juste priés d’écouter. Et la Constitution n’a pas prévu que le Congrès soit une institution qui contrôle. Aucun vote n’est donc envisagé pour approuver ou contredire les propos présidentiels. Aucune mission n’est attribuée à une instance issue de l’Assemblée afin de contrôler, jusqu’à juillet prochain, la tenue des engagements livrés à l’auditoire. Bref, c’est du vent, un exercice d’éloquence, du spectacle. On est à Versailles, le faste transforme la solennité en magnificence.

Mardi 10 juillet

 France – Belgique en demi-finale du Mondial. Les plus hautes autorités des deux pays (de Macron au roi Philippe en passant par quelques Excellences…) sont, fébriles, en tribune d’honneur. Dans les moindres villages des deux pays, les drapeaux pendent aux fenêtres et les citoyens les plus passionnés se sont bariolé le visage aux teints tricolores. Le match est palpitant. Les plus belles individualités sont dans le camp belge mais la meilleure harmonie collective est chez les Bleus qui l’emportent 1-0. Dans les rues et les places publiques françaises, l’euphorie se transforme en délire tandis que de l’autre côté, c’est la tristesse qui provoque le désarroi, la dépression, l’abattement. Ce n’est qu’un jeu certes, mais le plus pratiqué dans le monde, et c’est aussi la compétition sportive la plus suivie dans le monde. Si beaucoup de psys ont eu l’occasion d’analyser le comportement frénétique du supporteur, on reste toujours ébahi par la pauvreté de ses propos (« on a gagné », ben oui, on le sait… « on est les plus forts », sans doute puisque vous avez gagné… « on va en finaaaale ! » … oui, en effet, telle est la règle…) Et bien entendu les « yeah » et les « wouh ! » à satiété, ainsi que les concerts de klaxons et les bousculades pour passer, un quart de seconde, devant quelques millions de téléspectateurs. Vedette d’un instant, comme l’avait prédit Andy Warhol. « Maman ! Tu m’as vu à la télévision ? » Seules les couleurs changent. Sinon, rien ne ressemble plus à un supporteur d’une équipe qu’un supporteur d’une autre équipe. Bah ! S’il s’agit d’un défouloir nécessaire pour éviter des conflits, que le panem et circenses bien desservi par l’outil audiovisuel continue de s’accomplir.

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Une anecdote de plus concernant le général de Gaulle. En commentant la réédition de plusieurs titres de Joseph Kessel pour le mensuel de Cérésa Service Littéraire, Bernard Morlino écrit : « En janvier 1943, Joseph Kessel (1898 – 1979) osa dire à de Gaulle : ‘ Mon général, comment croyez-vous que tout cela va se terminer ? La réponse fusa : ‘ Mon cher, c’est fini, c’est gagné. Il n’y a plus que quelques formalités à remplir ‘ ». « Quelques formalités »… En janvier 1943 ! Un acteur visionnaire est toujours animé d’une obsession nourrie par un subtil mélange de folie, de conviction inébranlable et d’une déraisonnable analyse des faits qui le poussent à poursuivre son but en négligeant les difficultés.

Mercredi 11 juillet

 Si Theresa May le pouvait, elle raierait le Brexit de sa gestion gouvernementale. Mais elle ne le peut pas. Le peuple s’est prononcé. Réaliste, elle choisit de bâtir un Brexit mou en prévoyant des contrats et des traités de partenariat que l’Union européenne accueille favorablement. Du coup, les membres de son gouvernement partisans d’un Brexit rigide démissionnent. Le plus illustre d’entre eux, Boris Johnson, ministre des Affaires étrangères, claque aussi la porte. Cette grande gueule n’en restera pas là. Ce serait étonnant qu’il s’en aille cultiver son jardin.

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 Tous les tatoués ne sont pas footballeurs et tous les footballeurs ne sont pas tatoués. Il y en a cependant beaucoup plus dans cette corporation-là que dans d’autres. Les arbitres, par exemple, ne sont pas tatoués. Se demander pourquoi relève donc du bon sens.

Jeudi 12 juillet

 Pour Trump, une journée sans tancer quelqu’un doit être une journée perdue. Puisqu’il est à Bruxelles pour une réunion de l’OTAN, sa bile se déverse sur les Européens qui devraient davantage cotiser à la vie de l’Institution en augmentant leur contribution et donc la part de leur budget consacrée à la Défense. Il n’a pas tort. Tous les pays membres de l’OTAN s’abritent sous le parapluie américain sans respecter leur engagement financier. Mais c’était en somme une situation convenue. En contrepartie, l’économie étatsunienne y trouvait son compte. L’Europe est-elle capable d’assumer elle-même sa propre défense ? C’est, avec le phénomène des migrations, le défi qui l’attend dans les prochaines années. Car pousser un peu plus le raisonnement de Trump, c’est se demander si l’OTAN, créée le 4 avril 1949 pour faire face à l’Union soviétique et ses satellites, a encore sa raison d’être. En supposant que l’Union s’en donne la capacité, la nouvelle configuration ne serait pas encore aussi simple à imaginer. Á la réunion du Directoire à Bruxelles figure par exemple Recep Erdogan puisque la Turquie est membre de l’OTAN. Imaginons des États-Unis qui abandonnent leur rôle protecteur de l’Europe et une Europe qui se constitue en force militaire unie, que devient la Turquie ? On peut être persuadés que Recep Erdogan a sa petite idée. Il se verrait bien chef d’une union militaire islamique.

Vendredi 13 juillet

 Deux statistiques côte à côte :

  1. Des milliers de chiens qui erraient dans les rues auraient été abattus pour assurer le bon accueil des supporteurs sur les lieux russes de la Coupe de Monde.
  2. Plus de 500 migrants ont péri le mois dernier en Méditerranée. Cela porte à plus de 5000 le nombre de noyés au cours du premier semestre.

 Bah ! Quand la balle sera au centre et que l’arbitre sifflera le début de la partie, ces chiffres morbides seront oubliés…

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 Trump use tellement de fausses informations qu’il les applique à lui-même. En visite au Royaume-Uni, hier il sermonne Theresa May en se mêlant de politique intérieure, tandis qu’aujourd’hui, il la complimente. Les Londoniens n’aiment pas. Ils étaient 250.000 à défiler en ayant pour la plupart choisi l’humour (« la politesse du désespoir » selon Chris Marker) pour contester la présence de cet hurluberlu en leurs murs. Mais ce cyclothymique est le président des États-Unis d’Amérique, l’homme le plus puissant du monde, et ça, c’est plus désespérant que rigolo.

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 Tocqueville (1805 – 1859) : « Les démocraties n’affrontent les problèmes du dehors que pour des raisons du dedans. » Judicieux constat que les libéraux européens qui gouvernent feraient bien de méditer, à l’heure de la mondialisation.

Samedi 14 juillet

 Non, François Hollande ne dédicacera pas son livre aujourd’hui ; il respectera la Fête nationale. Non, François Hollande ne fera pas le tour des plages ; il respectera les évasions balnéaires de ses concitoyens. Mais il reprendra son périple en septembre. Pour l’heure, il a visité 54 librairies, son livre atteint un tirage de 140.000 exemplaires ; il envisage d’y ajouter deux chapitres pour le passage en livre de poche ; on estime qu’il a dû dialoguer avec environ 17.000 personnes. Même Le Canard enchaîné en est baba. C’est dire qu’il se passe quelque chose… Vraiment.

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 Le porte-drapeau de la CSU et de surcroît ministre de l’Intérieur Hans Seehofer n’a pas fini, dirait-on, d’empoisonner la vie d’Angela Merkel. On pensait son éructation anti-migrants apaisée ; voici qu’il se fait photographier en position de fraternité active, mains nouées, avec deux personnalités d’extrême droite aux affaires : le président autrichien et l’ineffable collègue italien Salvini. Celui-ci continue de fermer l’accès des ports de son pays aux embarcations de réfugiés. Il doit avoir déjà quelques centaines de noyés sur la conscience mais cela ne l’ébranle pas. Pire : il doit y puiser satisfaction et confirmation de bonne tenue pour sa ligne politique.

Dimanche 15 juillet

 Le mois de la Coupe du monde de Football s’achève. Hier, l’équipe belge (Diables rouges) a conquis la médaille de bronze en battant l’Angleterre (2-0). Bien qu’atterrissant à 2 heures cette nuit en provenance de Saint-Pétersbourg et sortant par une porte dérobée dans l’aéroport de Zaventem, elle fut accueillie par des supporteurs qui tenaient à toucher les joueurs comme on vénère un saint. Après avoir été reçus au palais royal, sur un bus à impériale comme celui que prenaient, fiancés, le grand-père et la grand-mère de Jacques Brel, les héros sont attendus à 15 heures sur le balcon de l’Hôtel de ville de Bruxelles. Dès 11 heures, ce somptueux cœur de la capitale européenne est noir de monde. Le parcours vers l’Hôtel de ville annonce une mobilisation inouïe de supporteurs sous une chaleur accablante. Á 15 heures, ceux-ci sont récompensés : leurs idoles apparaissent au balcon. On chante, on crier, on communie.  Deux heures plus tard, à Moscou, la France remporte le trophée en battant de coriaces Croates (4-2). Et des scènes de liesse identiques se déroulent aux Champs-Élysées qui se remplissent vite par l’afflux de dizaines de milliers de personnes qui avaient suivi le match sur grand écran au Champ-de-Mars. Les images de Zagreb sont pareilles : bien que vaincus, les joueurs de retour au pays seront célébrés par leurs compatriotes demain. L’heure est donc de nouveau à la question : qu’est-ce qui motive tous ces gens à se déchaîner derrière le drapeau de leur patrie à l’occasion d’un tournoi de football ? Et son corollaire : cette sorte d’union sacrée perdurera-t-elle dans l’évolution des sociétés concernées ou l’engouement était-il feu de paille, suscité seulement par la compétition sportive ? Des réponses existent déjà aux deux questions. Elles méritent cependant d’être encore remises en débats. Il y a vingt ans, la France black - blanc – beur avait redonné corps à l’image républicaine. Cela n’empêcha point l’extrême droite de progresser encore. L’observation de la Belgique vaudra aussi l’analyse. Ce petit pays hétéroclite, fondé contre nature, continûment au bord du séparatisme, vient de vivre en harmonie grâce aux exploits de son équipe nationale en Russie. Discrètement, lorsque les commentateurs décomposent le phénomène, il leur arrive de compter la proportion de joueurs flamands et de joueurs francophones. Le sélectionneur, lui, est espagnol. Cet après-midi, du balcon de l’Hôtel de ville, Roberto Martinez s’est adressé au peuple belge en anglais. Mercredi dernier, à l’occasion de la fête de la Communauté flamande le président du parlement éponyme et idoine a évoqué la victoire des Éperons d’or, lorsque le peuple de Flandre a bouté le roi de France hors de ses terres. C’était en 1302. Le football n’avait pas encore été inventé.

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 Les oreilles de Bachar-al Assad vont tinter demain, depuis Helsinki, où Poutine et Trump vont se rencontrer. Il s’agira notamment de redessiner la Syrie en trouvant le scenario qui satisferait tous les pays de la région (Arabie saoudite, Iran, Israël, Turquie, etc.) Bref, un casse-tête diplomatique auquel le président américain ne paraît pas prêt. On se souvient qu’au début du premier septennat de Mitterrand, tandis que la guerre faisait rage dans l’ex-Yougoslavie, Ronald Reagan ne connaissait pas les protagonistes, étant dès lors incapable de les situer sur la carte. Trump pourrait bien illustrer pareil syndrome. On imagine mal également voir Bachar-le-sanguinaire continuer à diriger le pays. Sur ce plan-là, on sait le problème simple : si l’on garantit à Poutine son emprise sur la Syrie, on pourra discuter. Dans le cas contraire, ce sera le blocage et le non possumus total. Le maître de la Russie, impassible, va négocier avec son quatrième président des Etats-Unis. Il était en effet déjà l’interlocuteur de Bill Clinton avant de connaître George W. Bush et Barack Obama. C’est loin encore du palmarès d’Elisabeth II d’Angleterre, mais pour l’avenir du monde, c’est beaucoup plus significatif.

 

Image: 
Melania Trump, Vladimir Poutine et Donald Trump posent avec la balle offerte par le président russe à son homologue américain, le 16 juillet 2018 à Helsinki (Finlande). Photo ©| SPUTNIK / REUTERS

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