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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Une Francophonie trop négligée

Le 24 mars 2018

Vendredi 16 mars

 Depuis qu’il a manqué son investiture pour être candidat du PS à l’élection présidentielle, Manuel Valls prétend que le parti est mort. 40.000 adhérents viennent d’élire leur nouveau Premier secrétaire au cours d’un scrutin qui était organisé en près de 4000 bureaux où il fallait se rendre pour exprimer sa voix, le vote par informatique n’étant pas admis. Olivier Faure en est sorti vainqueur. Cet ancien collaborateur de Jean-Marc Ayrault et de François Hollande, député de Seine-et-Marne et chef du groupe socialiste à l’Assemblée, est face à un travail intense. Il a la volonté de relever le défi. C’est l’essentiel. Il ne doit déjà plus prouver – n’en déplaise à Valls – que le PS n’est pas mort. Á lui de faire en sorte qu’il se porte mieux.

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 Un grand magasin de village. Le haut-parleur débite des réclames. « Parfois, les couches-culottes coûtent la peau des fesses… ! » Décidément, la mode du titrage façon Libération essaime jusque dans les recoins de la province profonde.

Samedi 17 mars

 Cette affaire d’espion empoisonné empoisonne les relations entre la Russie et les principaux États occidentaux. L’Allemagne, les États-Unis et la France se sont déclarés solidaires du Royaume-Uni. May renvoie 23 diplomates à Moscou ? Qu’à cela ne tienne, Poutine renvoie 23 diplomates britanniques à Londres. Et après, qu’est-ce qu’on fait ? Cette touchante solidarité accentue le parfum de guerre froide au moment où Vladimir Poutine va renouveler son bail au Kremlin  pour six ans. (C’est ainsi que les commentateurs finissent par s’exprimer. En fait, il y aurait lieu de dire : … au moment où le peuple russe va renouveler le bail de Vladimir Poutine…)

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 Dans le journal Le Temps (en quelque sorte l’ancêtre du Monde) du 17 mars 1928, on découvrait un Manifeste pour la défense de la beauté et de la salubrité de Paris. Le groupe signataire était conduit par Jean Giraudoux. On craignait que les Parisiens soient « enfermés bientôt dans une ville sans air et sans dégagement » car « il est aussi long de sortir de Paris que d’une ville en état de siège ». C’était 31 ans avant la naissance d’Anne Hidalgo.

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 L’Irlande est d’autant plus en fête à l’occasion de la Saint-Patrick que son équipe de rugby vient de remporter le tournoi des six nations en battant l’Angleterre à Twickenham. Tous les étrangers voyageurs participeront à la liesse populaire. Car pour un Irlandais, « il n’y a pas de touristes, il n’y a que des amis que l’on n’a pas encore rencontrés ». Si l’Union européenne optait pour cette affirmation en remplaçant le mot « touristes » par le mot « migrants », elle accoucherait d’un magnifique précepte chantant l’hospitalité.

Dimanche 18 mars

 Il n’y a pas eu de surprise à Moscou : les 107 millions d’électeurs ont réélu Vladimir Poutine avec plus de 70 % des voix. Le taux de participation ? Le seul qui pouvait être significatif ? On ne le connaît pas encore mais il ne voudra rien dire. S’il y a eu tricherie, c’est sur le nombre de votants que la malversation s’est accomplie. C’est, de toute façon, déjà secondaire. Le président indétrônable, qui entame un quatrième mandat auquel il convient d’ajouter deux autres en tant que Premier ministre, est reconnu comme le seul homme capable de rendre richesse et surtout dignité à son peuple. Un peuple qui ne badine pas avec le sentiment patriotique.

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 On meurt toujours en Mer méditerranée. Et on meurt aussi en Mer Égée. Quelques migrants, ça et là, sur des embarcations de fortune… Trois fois rien…

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 « Attention ! Le président va parler ! » L’effet d’annonce est peut-être le plus grand écueil qui guette en permanence Emmanuel Macron.  Le palais de l’Élysée avertit régulièrement le moment sacré où la parole s’épanchera, provoquant le changement, la commutation, l’innovation prononcée dans la hardiesse du renouveau. On apprend, grâce à un entrefilet de Journal du Dimanche (JDD), que mardi prochain, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, par un « discours fondateur » (ce sont les termes du palais…), le président annoncera « des mesures pour renforcer l’usage du français dans les enceintes internationales, les médias, sur Internet et dans le monde de l’économie. » Vaste programme aurait rétorqué un grand homme qui n’avait pas besoin de décret ou de discours fondateur pour défendre la langue qu’il utilisait du reste très bien. Que Macron fasse donc bien attention : si, ce qu’il dira mardi n’est pas suivi d’effet et si donc, s’agissant d’effet, on ne s’en tiendra qu’à l’annonce, il devra essuyer quelques reproches bien fondés, bien élaborés, et surtout bien énoncés. Rendez-vous le 20 mars 2019 pour un premier point.

Lundi 19 mars

 Dix mois après la présidentielle, le parti de Macron (La République en marche – LREM) perd de sa vigueur. Dans une élection partielle de Haute-Garonne Joël Aviragnet, le candidat du PS, pourtant pas une vedette, écrase son concurrent de la majorité présidentielle avec un score poutinien de 70, 31 %. L’explication du résultat réside sans doute dans l’implantation populaire. C’est un indice de plus qui prouve que le PS n’est pas mort. Qu’on se le dise. Et qu’on le redise à Manuel Valls…

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 Tout le monde debout. Le film de Frank Dubosc n’est qu’un divertissement mais il amuse bien. Il donne aussi l’occasion de revoir Alexandra Lamy, ravissante et Claude Brasseur, toujours vivant. Elsa Zylberstein montre qu’elle est une grande actrice dans un rôle ingrat, celui d’une secrétaire de direction attentionnée, vieille fille amoureuse de son patron. Ceux qui aiment Gérard Darmon lui trouveront trop d’embonpoint. Hormis cette petite famille sympathique, il convient d’évoquer la vedette principale du film : la chaise roulante pour handicapé. En la rendant objet de drôlerie et de quiproquos marrants, Dubosc aborde un peu l’humour par le biais de l’audace.

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 Deux perles à épingler, trouvées dans Le Figaro du ouiquenne :

  1. De Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale : « On n’a pas besoin d’avoir des grèves en France ». Jadis, les ancêtres de classe de monsieur Blanquer prétendaient que les nègres n’avaient pas besoin de chaussures car ils aimaient marcher pieds nus.
  2.  De Jean-François Kahn : « La droite n’est plus libérale et les féministes sont devenues staliniennes. » Là, on ne peut pas lui donner tort. Mais ne serait-ce pas une conséquence d’un pays gouverné au centre ? Les vieux clivages que J-F.K. combattit toute sa vie pourraient bien revenir au premier plan. Ils auront néanmoins procédé à une indispensable mue. En ce cas, le tout-au-centre aura été bénéfique mais pas durable. Attendre et voir…

Mardi 20 mars

 Après une garde à vue de plusieurs heures, Nicolas Sarkozy est mis en examen pour corruption supposée avec la Libye et recel. Sa campagne de 2007 aurait été financée par Khadafi. La République parrainée par un dictateur, ce serait dramatiquement cocasse. En 2012, la France avait besoin avant tout d’un chef d’État honnête, un président qui ne dirige pas le pays comme un gangster. C’est pour cela que François Hollande fut choisi. C’est pour cela qu’il insistait sur le fait qu’il serait « un président normal » et qu’il fut déjà raillé pour cette expression pourtant significative. Mais manifestement, être normal et honnête, cela ne suffit pas pour se faire réélire.

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 La Belgique est de moins en moins francophone. Ses grands journaux (Le Soir, La Libre Belgique…) ignorent quasiment la Journée internationale de la Francophonie alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles est toujours le troisième bailleur de fonds (le premier par habitant) à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Les anglicismes pullulent et de plus en plus de mots sont écorchés, y compris chez celles et ceux dont le métier est de transmettre, comme les présentateurs de journaux télévisés ou les responsables de l’Éducation. Le billet matinal de l’humoriste Bruno Coppens est construit sur « la journée sans viande ». On lui fait remarquer que c’est surtout la journée de la Francophonie, il feint de ne pas l’entendre, lui qui se réclame de Raymond Devos, superbe représentant de la belle langue française. On finit par regretter les belgicismes ; eux, au moins parviennent parfois à être intégrés dans l’usage. Á bon escient qui plus est. Et pourtant, des 27 capitales de l’Union européenne, Bruxelles est la seule francophone, à l’exception bien entendu de Paris…

Mercredi 21 mars

  On a donc vu ce qu’on allait voir : pour la première fois, un président de la République s’exprimait devant l’Académie française. Et pour un discours ambitieux : faire en sorte que la langue française ne soit plus la cinquième langue la plus parlée au monde mais la troisième. Pour qu’il en soit ainsi, Macron détaille une stratégie en trente points. Rien que ça… Bon. Donnons-lui le bénéfice du doute et ne le soupçonnons donc pas d’user d’un effet d’annonce… Au passage, on espère qu’il pourra aussi veiller à ce que la langue française demeure la première langue parlée… en France.

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 Stéphane Roques, le secrétaire général de LREM, le parti de Macron, est congédié six mois après sa nomination. On lui reprocherait un manque de fiabilité au plan idéologique et, partant, trop peu d’expérience politique. Tiens tiens…

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 Peut-être que Bruno Coppens avait  préparé son billet d’hier matin en consultant Wikipedia : le site encyclopédique renseigne le 20 mars comme Journée sans viande et Journée internationale de l’astrologie mais ignore la Journée internationale de la Francophonie.

Jeudi 22 mars

 La mémoire des dates est un domaine qui varie en fonction des sensibilités autant que des âges. Ainsi du 11-septembre qui, pour les femmes et les hommes de gauche de plus de 50 ans, rappelle le putsch au Chili contre Salvador Allende tandis que ceux qui étaient trop jeunes ou pas nés pour vivre l’attaque kamikaze contre les tours de Manhattan et le Pentagone ne se souviendront pas du 11 septembre 2001 comme un moment de leur existence. Aujourd’hui, Bruxelles commémore les attentats meurtriers de 2016 tandis que Paris évoque le 22 mars 1968 où la mèche allumée à l’université de Nanterre provoquera l’incendie de mai. Sur Europe 1 ce matin, répondant à une question de Patrick Cohen qui commentait son livre (Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu, éd. du Seuil), Patrick Rotman parle de « moment hystérique » au lieu d’ « historique ». Un lapsus qui lui collera désormais aux semelles.

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 Le Château Angelus, l’un des plus grands crus de Saint-Émilion, annonce qu’il traitera désormais ses 42 hectares de vignes selon les méthodes de l’agriculture biologique. Un fait divers qui pourrait bien être à la base d’une révolution dans le monde si prisé de l’œnologie.

 

Image: 

Avant Mai 68, le mouvement du 22 mars, ni parti, ni syndicat, fédère des anarchistes communistes, des socialistes et des communistes révolutionnaires, des situationnistes à travers une même conception de la lutte sociale. Photo © Jean-Pierre Rey

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