semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas ! »

Le 07 novembre 2020

Samedi 31 octobre

« L’ennemi ne nous pardonne pas d’être ce que nous sommes. » Pour Alain Finkielkraut, ce n’est pas la République la cible, c’est carrément la civilisation française. Raison de plus pour aller au combat.

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 La Côte d’Ivoire vote. Elle devrait offrir un troisième mandat de cinq ans à son président, Alassane Ouattara, qui avait, dès 2016, veillé à modifier la Constitution afin de disposer de cette possibilité, une méthode qui a fait ses preuves à Pékin et à Moscou, et dont plusieurs chefs africains se sont déjà inspirés. De Bruxelles où il attend son procès en appel, Laurent Gbagbo – qui présidait la Côte d’Ivoire avant Ouattara et qui n’avait pas voulu reconnaître sa défaite en 2011, s’accrochant au pouvoir – donna un entretien exclusif à TV5 Monde dans lequel il répétait à qui mieux mieux : « Il bafoue la Constitution ! »  On ne sait que dire tant l’exclamation est énorme. On ne peut que partir dans un grand éclat de rire, car pour être gonflé, il est fameusement gonflé celui-là.

 Historien de profession, Gbagbo sait prononcer les mots qui conviennent aux bons moments. Il « comprend la colère des opposants et la partage » ; cette colère qui sème la violence dans les rues d’Abidjan. L’inconnue de ce scrutin réside plus dans la houle que peut provoquer le verdict des urnes que dans la nature des résultats.

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 Un puissant tremblement de terre provoqua avant-hier quelques dizaines de victimes, des centaines de blessés ainsi que des nombreux disparus sous les décombres des immeubles effondrés à Samos et à Izmir. La France a proposé son aide à la Grèce et à la Turquie. Erdogan fait mine de ne pas avoir reçu l’offre. Deux jours plus tôt, le club de football d’Istanbul (qualifié de « FC Erdogan »…) avait subi la loi du Paris Saint-Germain sur son propre terrain. Peut-être valait-il mieux que la rencontre se déroule à huis-clos. Le virus avait du bon ce soir-là. Et voilà que le Ciel se réveille et déclenche un séisme. Erdogan aurait-il perçu quelques leçons de modestie à travers ces faits-là ? Ce n’est certes pas une question de « santé mentale » comme celle qu’il attribue à Macron mais les faits sont là : rien n’est jamais acquis, nulle part, y compris dans les pays de l’islam. D’ailleurs, le sultan le sait.

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Pérégrination cérébrales

 Comment vivre sereinement, coincé entre les chiffres ravageurs du covid et l’approche de Toussaint ? La journée est printanière, une promenade s’impose sous un ciel diaphane dans les pâturages lumineux et les sentiers forestiers jaunâtres.

 Toutes les conversations restent empreintes d’un vocabulaire de saison. L’état d’esprit n’est jamais très éloigné du sentiment de mort. Cimetière, décès, coma, agonie, angoisse, tombe, sépulture, trépas, dernier, posthume, souffle, poussière, gêne, fin, ultime… Autant de substantifs et d’adjectifs qui se faufilent dans les échanges.

 Á gauche le virus, à droite la Toussaint. Terminus. Tout le monde descend. Entre les deux : Halloween ! A-t-on remarqué que la caricature de Pierre Kroll représentant le covid-19 ressemblait à un masque d’Halloween ? Citrouille aux yeux percés, aux dents de prognathes…

 Dans « L’Armée des ombres » de Jean-Pierre Melville, le surnom d’un des Résistants est Le Masque.

 Il faudrait un jour rendre hommage à Miguel de Unamuno. Les généraux de la très catholique ( ?!) armée franquiste clamaient Viva la Muerte ! C’était le Allah Akbar ! de l’époque. Le 12 octobre 1936, dans l’amphithéâtre de l’université de Salamanque dont il est le recteur, en zone franquiste, Unamuno prononce son dernier discours. Il dénonce le pouvoir dictatorial et l’atteinte à l’intelligence que les fascistes entretiennent pour fortifier leur domination. Son exposé est interrompu par les slogans « Viva la Muerte ! » et « Á bas l’intelligence ! » C’est à la fin de cette allocution historique fort chahutée que l’orateur lança la formule devenue célèbre : « Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas ! » Certains militaires le mirent en joue. L’évêque de Salamanque, pourtant catalan, ne broncha pas. C’est l’épouse de Franco qui se leva, prit le bras du recteur, et sortit avec lui tranquillement afin de lui permettre de fuir. Unamuno ne se remettra jamais de cet épisode. Il mourut d’un arrêt cardiaque le 31 décembre. Salud, Don Miguel !

 Relire ce discours et méditer ce « Viva la Muerte » à l’aune de nos épreuves actuelles.

 Le soleil luit. Se souvenir de Vauvenargues : « La pensée de la mort nous trompe car elle nous empêche de vivre. » Il savait de quoi il parlait, lui qui mourut à 31 ans…

 Retour à la maison. Lire ou relire René Char. Écouter ou réécouter Georges Brassens chanter « Les Funérailles d’antan ».

Dimanche 1er novembre

 Macron a donné un entretien à la chaîne Al Jeezira. Il s’est montré très didactique, expliquant que l’on pouvait, dans son pays, dire, dessiner, parler comme on le désire, en toute liberté. Et il ajouta qu’il n’était pas nécessairement d’accord avec tout ce qui se dit, s’écrit ou se dessine, qu’il est même parfois choqué (il dit comprendre que l’on puisse être choqué…), mais qu’il n’interdit pas pour autant l’expression. Après avoir expliqué aussi ce qu’était la laïcité à la française, il précisa « Je n’ai jamais vu quelqu’un condamné à mort au nom de la laïcité française. » Il semble que cette excellente prestation n’ait pas convaincu des partisans d’Erdogan. Á Ankara, ce soir, certains d’entre eux vocifèrent sur la place publique, brûlent des drapeaux français et des photos d’Emmanuel Macron. Leur président les a tellement travaillés au ciboulot, ces pauvres gens…

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 La fille d’Albert Camus, 75 ans et de l’humour, celui qui permet de ne pas se prendre au sérieux. Au JDD : « J’ai de la chance, je pourrais être la fille de Paul Claudel… »

Lundi 2 novembre

 L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) prend la Nouvelle-Zélande en exemple pour sa gestion stratégique du virus, axée sur le traçage organisé par téléchargement et le dynamisme de la Première ministre Jacinda Arden, qui a choisi dans ses plans deux principes qui se sont avérés gagnants : « Frapper fort, frapper vite ! » et « Éradiquer plutôt qu’atténuer », appliqués dans un contexte de contrôle des frontières, certes plus aisé à réussir grâce à l’insularité (quoique le Royaume-Uni, grande île contrôlant rigoureusement ses frontières, ne parvient pas à de bons résultats…)

 On dit que l’importance numérique de la population facilite aussi le combat contre le virus. Peut-être. Avec un nombre d’habitants plus ou moins équivalent (5,5 millions), la Slovaquie vient d’entreprendre une campagne de tests visant à connaître la situation face au covid de la totalité de la population. Un traçage à 100 %. C’est inédit et unique. On verra bien…

 En attendant, qu’on ne tourne pas autour du pot : Jacinda Arder gouverne avec conscience permanente et talent assuré. Du reste, les Néo-Zélandaises et les Néo-Zélandais viennent de lui donner quitus.

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 En France, les règles de reconfinement n’ont pas inclus les librairies dans la liste des magasins et boutiques autorisés à ouvrir. L’alimentation spirituelle n’est pas jugée nécessaire par monsieur Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, malgré l’insistance de madame Roselyne Bachelot, ministre de la Culture. Dans les grandes surfaces, on a laissé les objets et produits interdits à la vente dans leurs rayonnages, en les ligotant autour de rubans colorés délimitant les zones inaccessibles à la clientèle. Parfois, un écriteau précise : « Il est interdit d’acquérir des livres ». On n’aurait jamais cru que l’on pût côtoyer pareil panneau en France.  

 Par solidarité avec les libraires et pour éviter que des firmes d’achat en ligne comme Amazon (déjà très favorisée depuis le début de la crise sanitaire) ne profitent au maximum de la période la plus rentable de l’année, les jurys des différents prix (Goncourt, Médicis, etc.) ont reporté leurs délibérations sine die ; à l’exception du Femina qui couronna Serge Joncour pour « Nature humaine », un roman consacré à l’agriculture soumise au réchauffement climatique paraît-il. Bref, en ce cas, on dira plutôt un roman de saison (éd. Flammarion).

 L’association France urbaine - qui réunit autour d’Anne Hidalgo quelques maires de grandes villes - a écrit au président de la République afin de solliciter la réouverture des librairies et de considérer le livre comme « bien essentiel ». La maire de Paris annonce qu’elle prendra des initiatives permettant aux librairies de s’installer sur les marchés publics, dans les parcs et les jardins.

 Des étals de livres au Luxembourg ou aux Tuileries, voilà qui pourrait perdurer au-delà de la période pandémique, et augmenter l’image poétique de Paris que reflètent les bouquinistes des quais de Seine. 

Mardi 3 novembre

 Le jour de gloire est arrivé aux États-Unis, mais pour qui ? Biden ou Trump ? Que ce soit d’abord pour la démocratie vivante dans une nation apaisée, c’est le souhait qui doit surmonter tout frisson, toute angoisse.  

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 Le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France – loi 1901) dont le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin demande la dissolution a comme objectif de repérer des actes ou des propos discriminatoires à l’adresse de musulmans. Ses objectifs seraient devenus secondaires. Le CCIF diffuserait désormais des textes de hérauts de l’islamisme. Tandis qu’une attaque terroriste islamiste vient de causer quatre nouvelles victimes à Vienne, capitale de l’Autriche, l’on s’aperçoit que ce poison-là continue de se répandre dans toute l’Europe occidentale. L’on distingue des policiers en sentinelle autour des écoles pendant les cours. Est-ce dans un pareil cadre que les enfants, adultes en puissance, grandiront demain ?

Mercredi 4 novembre

 La nuit n’a pas donné son verdict entre Biden et Trump. Deux certitudes compliquent l’évaluation du scrutin. La vague bleue démocrate n’a pas eu lieu. Le résultat sera très serré car les sondages ont négligé le noyau dur des électeurs de Trump. Parmi tous les titres forcément approximatifs qu’une revue de presse matinale révèle, c’est celui du journal flamand Het Laatste News qui résume le mieux la situation :  « Les États-Désunis d’Amérique ». Peu avant minuit, l’Europe ne connaissait pas encore le nom du vainqueur. On comptait encore, notamment au Michigan et en Pennsylvanie, deux États décisifs. Il est probable que les Étatsuniens soient au même degré d’information quand surviendra, quelques heures plus tard, celle du marchand de sable.

 Á Moscou et à Pékin, on doit suivre cette cacophonie burlesque avec le sourire d’une satisfaction tranquille, presque placide, signe d’une imperturbable jouissance.

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  « … La paix a des ennemis qui tentent de nous atteindre pour torpiller le processus de paix. Je voudrais dire sans détour que nous avons trouvé chez les Palestiniens aussi un partenaire pour la paix : l’OLP, qui était notre ennemi, et qui a cessé de s’impliquer dans le terrorisme. Sans partenaire pour la paix, il ne peut y avoir de paix. Nous exigerons qu’ils accomplissent leur part de travail, comme nous accomplirons la nôtre, pour la paix, afin de résoudre l’aspect du conflit israélo-arabe le plus complexe, le plus long, et le plus chargé en émotions : le conflit israélo-palestinien. » C’était les derniers mots prononcés à la tribune par Yitzhak Rabin avant d’être assassiné, il y a tout juste 25 ans. Israël se souvient. Euh… Disons plutôt que quelques Israéliens se souviennent. La paix, tellement répétée dans le discours, la paix, elle, se souvient.

 Au sein de toutes les chroniques s’inscrivant dans ce triste anniversaire, Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël à Paris, souligne : « Je le dis avec toute la force dont je suis capable : n’abandonnez pas la solution à deux États, car il n’y en a pas d’autre. » Et parce que : « Quand deux peuples se battent pour un bout de terre, la seule solution est le partage ». Des conflits peuvent parfois se régler sans qu’une guerre ne survienne. La logique et le bon sens finissent par triompher. Cela s’appelle la diplomatie. 

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Le gouvernement français dissout l’association des Loups gris, un mouvement islamiste ultranationaliste turc qui bénéficie depuis longtemps d’une permissivité. Première réaction des commentateurs : Erdogan ne sera pas content. Et alors ?

Jeudi 5 novembre

(Comment présenter des vœux de 72e anniversaire à Bernard-Henri Lévy ? En libyen peut-être…)

 Erdogan désirait façonner une jeunesse pieuse et conservatrice. D’après Le Point, c’est raté. La jeunesse turque aspire à une modernité comme celle que l’Occident génère. Sans doute, mais le phénomène de brisure entre le milieu urbain et le milieu rural, si prégnant partout – l’élection américaine vient aussi de le démontrer – doit toutefois sûrement peser dans ce vaste pays aux fortes influences islamiques.

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 Quel que soit le vainqueur de l’élection, depuis hier, les États-Unis sont sortis des Accords de Paris. Donald Trump en avait déterminé l’échéance in tempore non suspecto, bien qu’il connût déjà, au moment de sa décision, la date du scrutin. S’il est réélu, il maintiendra sa décision et renforcera les industries aux énergies polluantes ; si Joe Biden l’emporte, il réintégrera cette importante communauté soucieuse de rendre la planète plus propre. Il le fera car il a trop souligné, durant la campagne, sa volonté de réintégrer les fameux Accords, étape historique dans la marche de l’humanité. Mais cela prendra quelques mois… 

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 L’évolution fulgurante des effets spéciaux en matière cinématographique devrait motiver un réalisateur de film d’animation à réaliser une adaptation de « Gargantua ». On y découvrirait des scènes d’anthologie… Celle, par exemple, où depuis les toits des tours de Notre-Dame, le héros « tira en l’air sa mentule » après avoir détaché « sa belle braguette »… Comme il aurait été utile, de là-haut, le jour où l’église prit feu !

Vendredi 6 novembre

 Dire que le spectacle donné au monde par le pays le plus puissant pour élire son président est affligeant relève désormais d’un lieu commun tant, depuis trois jours, les opérations de dépouillements oscillent entre le burlesque et le tragique, toujours dans le mauvais goût. Trump a usé de mensonges et de fake news tout au long de son mandat ; il n’y a pas de raison pour qu’il s’abstienne de cet usage au moment où se joue la réélection à laquelle il aspire. Ses arguments de mauvais perdant hystérisent les foules de ses partisans les plus endiablés qui vocifèrent en hurlant le mot d’ordre de leur chef : « Qu’on arrête de compter ! » C’est une tache sur la démocratie que de prôner pareille attitude, et cela ne peut qu’exciter les esprits des plus fanatisés au point que les tensions commencent à faire réagir de hautes personnalités républicaines soucieuses qu’un patriotisme élémentaire ne soit point griffé. Car dans les rassemblements frénétiques, on distingue de plus en plus d’hommes armés, prêts à entrer dans une autre forme de protestation…

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 Macron annonce qu’il va doubler le nombre de fonctionnaires de police aux frontières, et plus particulièrement avec l’Espagne. On peut lui rappeler que jadis, en effet, les arabes venaient d’Espagne, mais n’oublions pas que Charles Martel était parvenu à les arrêter à Poitiers (en 732, c’est loin…), tandis que son fils, Pépin le Bref, les repousserait ensuite plus loin de la Septimanie en les chassant de Narbonne. Si Macron veut s’inspirer de cette période, il doit y associer la Belgique car Charles Martel, fils de Philippe de Herstal, était né à Andenne (en 688).

 Dépassant ce cadre-là, Macron annonce que l’on va revoir Schengen. Là, on avance dans des supputations beaucoup plus délicates. Né le 14 juin 1985 entre cinq États (Le Benelux plus l’Allemagne et la France), l’Accord de Schengen ouvre aujourd’hui la libre circulation des biens et des personnes à 22 États de l’Union et 4 associés (Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse) auxquels se sont joints, presque de facto, Monaco, San Marino et le Vatican. Ce n’est pas amoindrir les qualités comme les capacités du président français que d’émettre un doute quant à une révision positive de l’Espace Schengen dans un contexte où les migrations d’une part, et la crise sanitaire d’autre part, ont tendance à encourager les replis et donc à renforcer la réapparition des frontières. Mais la le dynamisme et la volonté de ce jeune homme sont inépuisables. Pour s’occuper des frontières, il n’a pas de limites.  

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 Le bulletin météorologique annonce un samedi de lumière.

Image: 
Miguel de Unamuno a dit aussi : « La véritable science enseigne, par-dessus tout, à douter et à être ignorant. » Photo © https://historiaybiografias.com/biografia-de-miguel-de-unamuno/

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