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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Paul Delmotte
Regard hérétique par Paul Delmotte

Faut-il renverser les statues d'Abraham Lincoln?

Le 01 octobre 2017

Les affrontements du 12 août à Charlottesville avaient pour origine un projet de démantèlement d’une statue dédiée au général Robert E. Lee, chef des armées confédérées lors de la Guerre de Sécession américaine. Depuis, les images de destruction ou d’évacuation de monuments dédiés à des «héros» sudistes se sont enchaînées. Voilà qui devrait susciter quelques réflexions, notamment sur les perceptions de l’Histoire que l’on nous inculque.

La littérature, le cinéma et, il est vrai, une bonne dose d’angélisme n’ont cessé de nous présenter la Civil War, la guerre civile américaine (1861-1865), comme un conflit entre «abolitionnistes» (les «nordistes») et esclavagistes (les «sudistes»). Réglant ainsi la question des «bons» et des «méchants».

Or, les choses furent loin d’être aussi simples. Et l’Histoire enseignée est toujours celle des vainqueurs. Rappelons que ce n’est qu’en septembre 1862 - quatorze mois après le début des hostilités - avec la Proclamation d’émancipation des Noirs par le président républicain Abraham Lincoln, que la lutte contre l’esclavagisme devint un but de guerre. Tactiquement toutefois, rappelle Howard Zinn[1]: Lincoln offrait au Sud un délai de quatre mois pour cesser sa rébellion, faute de quoi il mettrait en œuvre le Décret de Confiscation adopté au mois de juillet précédent.

Une guerre pour l’Oncle Tom ?

Ce que nous appelons en Europe Guerre de Sécession américaine fut en effet en premier lieu une guerre entre deux sociétés. Entre deux économies. Et entre deux élites, observe Howard Zinn. Elle opposa pendant quatre ans vingt-trois États dits de l’Union (dont quatre restaient esclavagistes![2]) à onze États confédérés[3]. Et fut le point d’orgue d’une accumulation de tensions entre un Nord plus peuplé (22 millions d’habitants), voué à l’industrialisation, protectionniste et tourné vers le marché intérieur, et un Sud ne comptant que 9 millions d’habitants (dont 4 millions d’esclaves noirs recensés en 1860), esclavagiste, voué aux cultures d’exportation (canne à sucre, tabac, puis coton) et tourné vers les marchés extérieurs, en priorité vers l’Europe. L’historien britannique John E. Hobsbawm voyait dans le Sud «pratiquement une semi-colonie de l’Angleterre»[4], mais dépendant du Nord pour les produits manufacturés et les services financiers. A la veille de la guerre, le Sud produisait 716 000 des 850 000 tonnes de coton consommés chaque année dans le monde, les trois-quarts à destination des filatures anglaises. En 1790, le Sud ne produisait qu’un millier de tonnes de coton, nous dit Zinn[5]. En 1860, un million. Les profits attendus du coton expliquent notre Révolution industrielle, et celle-ci a bien été boostée par l’esclavage…

Plus exactement, deux évolutions exacerbèrent les tensions. D’abord, les choix que posa une Frontière (avec les «nations indiennes») sans cesse repoussée vers l’Ouest. À chaque gain territorial, se posait en effet la question du régime économique qu’adopterait le nouvel Etat. Le sujet avait fait l’objet de nombreux arrangements. Ainsi, en mars 1820, ledit Compromis du Missouri avait permis de maintenir l’équilibre du nombre: le Maine était détaché du Massachusetts pour «contrebalancer» le choix du Missouri en faveur de l’esclavage et l’on décida que les futurs États créés sur le territoire de l’ancienne Louisiane française - Louisiane, Mississipi, Alabama[6] – seraient abolitionnistes ou esclavagistes selon qu’ils se situeraient au nord ou au sud du 36°30’ parallèle…[7] A l’approche du demi-siècle, la question des nouveaux Etats resurgit aux lendemains des conquêtes territoriales consécutives à la guerre contre le Mexique (1846-1848). Une guerre qui fut d’ailleurs perçue par les abolitionnistes comme une opération sudiste visant à étendre son système à l’Ouest et à s’assurer une mainmise sur le Fédéral.

Pesa également la nécessité pour le Nord de consolider une union que la constitution ratifiée en 1787 par les premiers Etats nord-américains – les Treize colonies affranchies de la tutelle britannique suite à la Guerre d’indépendance (1775-1783) – vouait à la précarité. La Guerre de Sécession traduisit aussi la vieille querelle – aussi ancienne que l’Indépendance – entre «souverainistes» de chaque Etat et fédéralistes. Au Nord, l’esclavagisme avait été aboli en 1808[8], dans le sillage de l'interdiction, la même année, de la traite atlantique[9]. Le développement du capitalisme industriel – le take off (le «décollage») y eut lieu dans les années 1840 - et d’un marché national homogène indispensable à l’écoulement de la production y renforça les besoins d’une Union renforcée… et d’une généralisation du salariat. Plus, la nécessité pour le Nord de vendre ses machines se heurtait à l’économie esclavagiste du Sud (qui avait ignoré la décision de 1808). Et les tentatives du Nord d’instaurer des droits de douane vitaux pour sa jeune industrie se voyaient contrecarrées par le poids politique des États du Sud, libre-échangiste, au Congrès.

La montée des sentiments abolitionnistes au milieu du siècle ne peut donc être détachée de la prégnance croissante, au milieu du siècle, de la question de l’esclavage dans la vie politique étasunienne[10]. Ni, à l’évidence, des raisons beaucoup plus prosaïques de cette présence. «L’abolitionnisme militant, écrit Hobsbawm, ne fut jamais suffisamment puissant pour déterminer à lui seul la politique de l’Union [et] l’industrie du Nord s’inquiétait certainement davantage de voir la nation partagée entre partisans et ennemis du libre-échange qu’entre partisans et ennemis de l’esclavage». La question est donc de savoir «pourquoi il conduisit à la sécession et à la guerre civile plutôt qu’à une quelconque formule de coexistence»[11]. «La plupart des nordistes, écrit Zinn, ne se souciaient pas assez de l’esclavage pour accepter de faire des sacrifices en vue d’obtenir son abolition, et en tout cas, pas le sacrifice d’une guerre». Plus, au fur et à mesure que la guerre entraînait des difficultés pour les Blancs du Nord - surtout chez les pauvres, davantage soumis à la conscription - les Noirs en devenaient des boucs émissaires[12].

La guerre, fille de la Conquête

Le Sud, poursuit Hobsbawm, «faisait de son mieux pour compenser les avantages qu’avait sur lui le Nord en le coupant de son hinterland, en s’efforçant d’établir un système de transports et de communications orienté vers le Sud et basé sur le Mississipi plutôt que tourné vers l’Est [et] dans la mesure du possible, en monopolisant l’expansion vers l’Ouest. Il lui fallait être un obstacle pour le Nord tout en poursuivant une politique expansionniste vers l’Ouest».

La fin des guerres napoléoniennes et la Révolution industrielle britannique stimula fortement la demande de coton en Europe. Dans le Sud étasunien, le coton évinça le tabac comme principale source de richesse. La demande en esclaves africains s’accrut en conséquence, la cueillette du coton nécessitant beaucoup de main-d'œuvre. D’autre part, parce qu’épuisant rapidement les sols, la culture du coton accéléra aussi la quête de nouvelles terres à l’Ouest. Ainsi, le Sud envisagea même l’annexion de Cuba.

Sans doute ce besoin d’expansion territoriale du Sud explique-t-il la meilleure qualité, reconnue par tous, des officiers sudistes. Beaucoup d’entre eux avaient en effet fait leurs armes lors de l’insurrection des colons étasuniens du Texas contre le Mexique (1835-1836), puis dans la guerre contre le Mexique. D’autre part, issus d’un monde plus rural et plus pauvre, les soldats confédérés – en grande majorité de petits cultivateurs ne possédant pas d’esclaves - s’avérèrent meilleurs tireurs et meilleurs cavaliers que ceux du Nord.

Howard Zinn nous rappelle aussi que les autorités étasuniennes, pas seulement au Sud, étaient bien conscientes du risque d’un soulèvement général des esclaves, comme le laissaient craindre de nombreuses révoltes, parfois bien organisées, aussitôt écrasées. Et de ce qu’une telle insurrection pouvait en entraîner une autre, bien plus vaste, de toutes les couches défavorisées[13], à la fois contre les possédants esclavagistes du Sud et les possédants capitalistes du Nord. «Les rares occasions, rappelle Zinn, au cours desquelles des Blancs pauvres avaient aidé des esclaves – même à se révolter - avaient suffi à imposer la nécessité de les dresser les uns contre les autres». «En cas de guerre généralisée, en revanche, ajoute-t-il, ceux qui la conduiraient pourraient en maîtriser les conséquences». Ce ne fut pas John Brown[14], conclut Zinn, mais Abraham Lincoln, qui finalement affranchit les esclaves.

La Guerre de sécession fut meurtrière et dévastatrice. Le Nord perdit quasiment un soldat sur cinq, le Sud un sur quatre. Les chiffres régulièrement avancés, comme chez Hobsbawm, font état d’un total de 359 000 tués pour le Nord, dont 38.000 soldats noirs, et de 285.000 pour le Sud. Entre 38 à 40% des effectifs. Mais ce bilan était déjà considéré comme trop bas, surtout pour les armées sudistes[]. []En 2011, l'historien et démographe J. David Hacker établit un nombre de 20 % supérieur, avançant le chiffre de 750 000 morts. Sur quelque 30 millions d’Américains. Par ailleurs, beaucoup moururent d'épidémies et de maladies, notamment dans les camps de prisonniers où périrent selon Hacker quelque 56.000 hommes, quatre fois plus dans les rangs sudistes. Quoiqu’il en soit, la Guerre de sécession a causé la mort d’un nombre de soldats supérieur aux pertes américaines dans tous les conflits qui ont suivi[15].

Champ d’application de nouveaux moyens de guerre - cuirassé, sous-marin[16], fusil à répétition, télégraphe, chemin de fer -, le conflit accentua les différences économiques entre le Nord et le Sud. La faiblesse industrielle de la Confédération nuit considérablement à son effort de guerre et son arriération en matière d’infrastructures entraîna pour sa population de graves pénuries alimentaires. Aggravées par le blocus maritime nordiste, la coupure de ses liaisons avec le Mexique et la fuite d’un demi-million d’esclaves. Une situation à laquelle contribua la décision du Sud de mettre fin à ses exportations cotonnières, ses principaux revenus, afin de faire pression sur l’Angleterre en quête d’un appui. En vain, le Royaume-Uni choisit de recourir à d'autres sources d'approvisionnement, comme l’Egypte. Le Nord, par contre, vit son industrie se renforcer à la faveur de la guerre, tandis que ses exportations céréalières au départ du Middle-West connurent une croissance exponentielle.

Mythes et amalgames

C’est, bien naturellement, en partie sa fin brutale qui a hissé Abraham Lincoln au rang de héros de la gauche libérale étasunienne[17], son nom étant désormais indissociable de la lutte abolitionniste.

Pourtant, observe André Kaspi[18], l’administration présidentielle ne comptait pas que des partisans de l’Emancipation. En mars 1861 encore, le président déclarait : «je n’ai pas l’intention d’interférer, directement ou indirectement, dans la question de l’esclavage dans les Etats où il existe. Je n’ai pas le droit légal de le faire et d’ailleurs, je n’en ai pas non plus le goût». A l’été 1861, il avait désavoué le général John Fremont qui avait annoncé l’affranchissement des esclaves des propriétaires combattant l’Union. Et c’est, rappelle Kaspi, pour des raisons diplomatiques et pour tenir compte de l’opinion abolitionniste britannique que Lincoln aurait décidé, une fois rassuré par la victoire de ses troupes à Antietam (septembre 1862), de ne pas tenir compte des oppositions au sein de son cabinet. La Proclamation d’émancipation, quelques jours après la bataille, permettait en outre de flétrir la cause de la Confédération. Plus, l’édit n’octroyait la liberté qu’aux esclaves vivant en territoire confédéré et, preuve supplémentaire que la question ne relevait pas fondamentalement des principes, le million d’esclaves des Etats restés au sein de l’Union comme ceux du Tennessee, déjà occupé par les nordistes, restaient maintenus en servitude.

Certes, Lincoln avait déjà clairement fait connaître, dès sa campagne électorale, son opposition à l'esclavage, invoquant des principes moraux auxquels il croyait certainement, tout en se cloîtrant dans un légalisme résolu. Mais, on l’a vu, le rejet de l’esclavage ne découlait pas que de principes moraux. Et, comme il le déclara lui-même, l’objectif premier du président était de sauvegarder l’Union: «si je pouvais sauver l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais». Lincoln, dit Kaspi[19], était «abolitionniste avec modération», admettant lui-même n’être guère favorable à l’égalité entre Blancs et Noirs ni à l’octroi du droit de vote à ces derniers, à leur accès à des charges publiques ou aux mariages mixtes.

L’élection d’A. Lincoln, en novembre 1860 - avec 39,8% des voix, mais sans aucune voix du Sud - favorisa une fuite en avant. Mais le parti de Lincoln, le Parti républicain qui s’était fait le champion de la lutte anti-esclavagiste, était également, nous rappelle Norman Birnbaum[20], celui du protectionnisme et de l’industrialisation à marche forcée.

Reconstruction et Rédemption…

La période dite de Reconstruction (1865-1877[21]) fut imposée aux Etats du Sud au fur et à mesure de la progression, dès janvier 1863, des armées nordistes et décrétée achevée peu après l’assassinat de Lincoln par son successeur, Andrew Johnson (1865-1869). Au lendemain de la guerre, il s’agissait, pour Lincoln comme pour Johnson (élu démocrate du Tennessee et donc «sudiste», mais opposé à la sécession), de parer au plus pressé: à savoir récréer l’Union avant d’accorder aux Noirs des droits civiques. Lincoln appuya des mesures d’amnistie en faveur des élites confédérées. Johnson permit la réélection de nouveaux dirigeants issus de celles-ci qui promulguèrent des Blacks Codes destinés à vider de leur substance la Proclamation d’émancipation et le XIIIe amendement qui, dès 1865, confirmait l’abolition de l’esclavage. L’objectif était de s’assurer d’une main d’œuvre bon marché et de repousser les anciens esclaves vers les plantations. Il était aussi, tout en reconnaissant certains droits – mariage légal, propriété privée – aux affranchis (Freedmen), de les priver de leurs droits politiques ainsi qu’en matière de justice et de travail. Johnson restitua aux propriétaires blancs sudistes les terres qui leur avaient été confisquées début 1865 par le Décret n°15 du général Sherman en vue de les distribuer aux Noirs[22].

Le président se vit dès lors en butte à l’opposition des élus républicains au Congrès. Dès 1866, des républicains «radicaux», partisans de l’octroi de droits civiques et politiques aux anciens esclaves, se rendirent maîtres de l’assemblée. Au cours des deux années suivantes, deux amendements – le XIVe (1868) et le XVe (1870)[23] - furent promulgués en vue d’empêcher de nouveaux Blacks Codes. Leur ratification conditionnait la réadmission dans l’Union. Le massacre de 46 Noirs à Memphis, début mai 1866, puis, l’été suivant, l’Emeute de la Nouvelle Orléans (35 Noirs tués) facilitèrent la promulgation du XIVe amendement. Celui-ci imposait le droit de vote pour tout homme «majeur et sain», mais restreignait aussi les droits des ex-Etats confédérés. Dès la fin de l’année, un premier Reconstruction Act passa outre le veto du président Johnson qui, l’année suivante, échappa d’une seule voix à une procédure d’impeachment. S’ensuivit pour le Sud un quasi «état de siège» avec éviction des gouverneurs civils et administration militaire. Parallèlement, une nuée de profiteurs de guerre se rua sur le Sud: le terme de carpetbagger désigna alors à la fois les personnages douteux porteurs de sacs en tapisserie que l’on a vus côtoyant Lucky Luke, les politiciens du Nord «parachutés» au Sud et les sudistes considérés comme «collabos». Ces derniers, associés à des Freedmen, s’appliquèrent à former des gouvernements républicains dans un Sud traditionnellement démocrate et à s’enrichir sur les programmes de reconstruction financés de surcroît par des hausses d’impôts, générant une hostilité sur laquelle misa une élite ultraconservatrice, raciste et prônant le suprématisme blanc qui, dès décembre 1865, avait créé le Ku Klux Klan.

La période dite – par les Blancs, il va sans dire - de la Rédemption qui suivit celle de la Reconstruction vit la reprise en mains du Sud par les démocrates conservateurs. Les ex-Etats sudistes instaurèrent des lois et règlements dits de Jim Crow qui, quoique respectant en apparence les trois amendements, établissaient la ségrégation raciale et entendaient décourager le vote des Noirs. Le Ku Klux Klan se chargeait des «récalcitrants». Les réformes agraires prévues au bénéfice des anciens esclaves passèrent à la trappe, préservant la grande propriété foncière. Le métayage suivit l’esclavage: les anciens esclaves des plantations, en plus de perdre les rares avantages que des propriétaires «paternalistes» leur assuraient parfois avant la guerre, furent réduit à l’état de serfs étranglés par l’endettement. Dès la fin des années 1860, les violences contre les Noirs, e. a. celles du Ku Klux Klan, augmentèrent. Mais, nous dit Zinn, le gouvernement du général Ulysses Grant (1869-1877), qui avait succédé à Johnson, «montra de moins en moins d’enthousiasme dans la défense des Noirs» et, en 1883, le décret sur les droits civiques (adopté en 1876) et qui interdisait les discriminations fut annulé par la Cour suprême. En 1877, la succession de Grant donna lieu à un nouveau «compromis»: le candidat républicain, Rutherford Hayes (1877-1881) concéda aux démocrates le retrait des troupes nordistes du Sud. Selon Zinn, il s’agissait de réconcilier au plus vite élites du Nord et élites du Sud face aux mécontentements sociaux que suscitait la dépression économique entamée en 1873[24].

Révisionnismes

Apparemment victime d’une ignorance propice aux amalgames, le général Robert Edward Lee apparaît aujourd’hui bien plus comme un patriote virginien que comme un éminent partisan de l’esclavagisme. Son parcours est en fait fort révélateur de la vivacité, à l’époque, des patriotismes respectifs face au Fédéral. Il était en effet opposé à la Sécession et, en 1861 encore, avant que son Etat natal ne rejoigne la Confédération, Abraham Lincoln lui-même l’avait promu colonel et proposé comme général. Plus tard, il se montra favorable à l’enrôlement des Noirs dans l’armée sudiste. Enfin, à la fin de la guerre, Lee se serait félicité de l’abolition de l’esclavage, estimant que le Sud s’en porterait mieux. Et, s’il jugea par la suite prématuré l’octroi aux anciens esclaves du droit de vote (tout en soutenant la construction d’écoles pour les Noirs), l’on sait qu’A. Lincoln n’y était guère plus favorable.

Lee, Lincoln… Certes, il ne s’agit pas, comme l’écrit Benoît Hopquin[25], «de simplement revisiter les biographies». Il reste qu’un effort de «révisionnisme» - à ne pas confondre avec le négationnisme – s’impose à l’égard des «histoires officielles», de toutes les vérités consacrées. Seul un tel effort permettrait, comme dit Hopquin, de «rabouter»– mettre bout à bout – des histoires trop souvent présentées, si on ose dire, «en noir et blanc», exclusives l’une de l’autre et pratiquant allègrement «la concurrence des douleurs». C’est en cela, dans ce manichéisme, que les iconoclastes de Charlottesville et d’ailleurs se trompent. Leurs adversaires racistes, les suprématistes blancs, galvanisés par la victoire électorale de Donald Trump – qui a pu à l’occasion démontrer à nouveau son irresponsabilité - ne le seront que davantage par la destruction de leurs symboles. Un «raboutage» d’histoires ennemies, contribuerait peut être à l’élaboration d’une «histoire populaire» qui donnerait à réfléchir à tous sur les déformations, les réécritures de l’Histoire venues d’en haut et à visées auto-glorifiantes. Il en va ainsi de l’histoire de l’esclavagisme et de la colonisation. De celle de ce que l’on a appelé «le communisme» et de celle de la Guerre froide, violentées par deux décennies de matraquage historiographique néo-libéral. L’esclavage fut – est - bel et bien un crime contre l’Humanité. La guerre en est un autre. Mais une Histoire réellement éclairante du monde dans lequel nous vivons exigerait, pour commencer, que nos décideurs en matière d’enseignement cessent d’en réduire les cours à la portion congrue. Que nos médias fassent moins de place à des «Secrets d’histoire» qui en appauvrissent lamentablement la perception. Et, last but not least, que nos élèves sachent encore qui étaient Abraham Lincoln et Robert Lee.

 

 

[1] Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p.219

[2] Delaware, Kentucky, Maryland, Missouri

[3] Caroline du Sud, Mississipi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas, puis Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord, qui s’unissent dans une Confédération des États d’Amérique (capitale: Richmond) dirigée par Jefferson Davis

[4] L’Ere des empires, Hachette, 1997, p.199

[5] Op. cit., p. 199

[6] Territoires cédés en 1803 par le 1er Consul Napoléon Bonaparte et qui devinrent des Etats respectivement en 1812, 1817 et 1819. Tous trois avaient opté en faveur de l’esclavage

[7] De même, en 1850, un nouveau «compromis» consacrait l’admission de la Californie (conquise sur le Mexique à l’issue de la guerre de 1846-1848) dans l’Union en tant qu’État non-esclavagiste. Mais, en compensation, deux territoires, également pris au Mexique – l’Utah et le Nouveau-Mexique – devenaient des Etats auxquels était offert le libre choix de pratiquer l’esclavage. Enfin, en 1854, un nouveau donnant-donnant entre le Kansas et le Nebraska donna lieu à de sérieux affrontements entre abolitionnistes et esclavagistes

[8] Rappelons que la première constitution des jeunes Etats-Unis consacrait l’esclavage. George Washington, le premier président des Etats-Unis, était propriétaire d’esclaves. Au demeurant, plusieurs Etats du Nord, quoique anti-esclavagistes, avaient promulgué des lois prohibant le droit de vote des Noirs et les mariages mixtes

[9] Rappelons aussi que les décrets d’abolition de la traite esclavagiste du début du XIXe siècle n’avaient que peu à voir avec les préoccupations abolitionnistes: il s’agissait plutôt de provoquer, par une rareté suscitée, une hausse du prix des esclaves bienvenue des propriétaires. L’abolition de l’esclavagisme lui-même ne fut exigé que des décennies plus tard. A l’entrée en guerre, les Noirs de l’Etat de New-York étaient toutefois encore lésés par un suffrage censitaire

[10] En 1850, ce fut une loi fédérale, le Fugitive Slave Act qui, obligeant à poursuivre les esclaves en fuite, fit scandale au Nord et mena Harriet Beecher-Stowe à écrire La case de l’Oncle Tom (1852). Cette loi avait été adoptée «pour récompenser les Etats du Sud d’avoir accepté que les territoires gagnés par la guerre mexicaine rejoignent l’Union en tant qu’Etats non esclavagistes» (Zinn, op. cit., p.210)

[11] Ibid., pp. 198-199

[12] Op. cit., p.218 et 222

[13] Les Blancs pauvres du Sud ne jouissaient souvent pas du droit de vote qu’ils n’obtinrent qu’après la guerre

[14] Blanc, John Brown avait tenté, à la veille de la guerre, de fomenter une révolte d’esclaves en Virginie. Lui et ses compagnons en furent empêchés par… Robert E. Lee. J. Brown fut pendu en 1859 «par l’Etat de Virginie avec l’approbation du gouvernement fédéral» (Zinn, op. cit., p.216)

[15] 1ère Guerre mondiale: 114.000 soldats US tués – 2ème Guerre mondiale: 300.000 – Guerre de Corée: 33.630 – Guerre du Vietnam août 1964-mars 1973): 58.209 – Opérations en Irak (mars 2003-juin 2010): 4.408 (Courrier international, 1-7.07.2010)  – Opérations en Afghanistan (octobre 2001-juin 2010): 1008 (Ibid.)

[16] Toutes n’étaient cependant pas au point: le premier sous-marin militaire, le Hunley, conçu pour lutter contre le blocus de la marine nordiste, coula en même temps que sa première cible

[17] Pendant la Guerre d’Espagne, l’un des bataillons américains des Brigades internationales fut dénommé Bataillon Lincoln

[18] Les Américains: Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Le Seuil, 1986, pp. 171-172

[19] Ibid.

[20] Norman Birnbaum, Le Monde diplomatique, octobre 1998

[21] En 1877, les troupes nordistes quittèrent les anciens Etats de la Confédération

[22] Zinn, op. cit., p.228

[23] Le XIVe amendement décrétait: «toute personne née ou naturalisée aux États-Unis [...], est citoyen des États-Unis et de l'État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis». Le XVe amendement (1870) ajoutait: «Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera dénié ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude».

[24] Op. cit ., p.238

[25] Dans une tribune du Monde (24-25.12.17) au sujet d’une problématique similaire

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Le mémorial Abraham Lincoln au National Mall à Washington DC. Photo © Wikipedia.

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