semaine 47
Portrait de Paul Delmotte
Regard hérétique par Paul Delmotte

Hagiographies

Le 27 avril 2018

Winnie Madikizela-Mandela, surnommée par certains « la Mère de l’Afrique du Sud » et décédée le 2 avril dernier, ne fut pas une de ces modernes «saintes» dont l’Occident aime afficher les portraits géants dans les lieux publics.

 Pour ce qui est de Bruxelles d’où j’écris, je pense à Madame Aung San Suu Kyi, trônant hier encore sur la façade du siège du Parlement européen. Ou à Ingrid Betancourt, dont le regard a naguère embrassé la place De Brouckère. Ou aussi, mais de façon moins marquée, à Benazir Bhutto. Pour ces icônes féminines que nous érigent de temps à autres nos « maîtres à penser », il s’agit d’être victimes de « méchants » - dictateurs militaires, guérilleros communistes, islamistes… - et, last but not least, d’être persécutées en tant que symboles de LA-Démocratie.

Et lorsque, par la suite, les événements nous démontrent les failles de ces idoles, l’on ressent comme un malaise…

Peu importe que l’on ait su qu’Ingrid Betancourt s’était fait quasi volontairement capturer par les Forces armées révolutionnaire colombiennes (FARC). Pour se faire quelque publicité au sein d’une opinion colombienne pour laquelle elle était quasiment inconnue ? Peu importe aussi qu’une autre prisonnière des FARC ait révélé après coup l’attitude souvent odieuse de « la martyre » de la jungle colombienne à l’égard de ses codétenues.

Nous laisserons à « Sainte Ingrid » la liberté d’avoir par la suite sombré dans la bigoterie…

Pour ce qui est de « La Dame » de Rangoon, qui aurait cru possible son positionnement actuel à l’égard de la tragédie des Rohingyas ? Il est vrai qu’à l’époque de sa « canonisation », Madame Aung San Suu Kyi apparaissait bien utile à tous ceux qui voulaient damer le pion aux dirigeants militaires birmans auxquels l’on reprochait, à mon sens, bien plus leurs liens avec la Chine que leur dictature féroce.

 Dans le cas de Benazir Bhutto, le contraste semble encore plus flagrant. Ce pour quoi nous nous y attardons davantage. A l’époque régulièrement encensée par nos médias comme « la plus jeune et première femme à être élue démocratiquement à la tête d'un pays à majorité musulmane », son assassinat, fin décembre 2007 à Rawalpindi, fut, dit-on, l’œuvre d’un jeune kamikaze présenté comme proche d’Al-Qaïda[1]. Sa disparition ne dut par ailleurs pas trop gêner le général-dictateur Perez Musharraf (1999-2008), à qui elle était censée succéder. Le fils de Benazir, accusera d’ailleurs, en 2012 sur CNN, ce dernier d ’avoir «tué a mère» en «sabotant sciemment les mesures de sécurité l’entourant». De même, un rapport des Nations-Unies avait conclu l’année précédente aux «insuffisances du dispositif de sécurité» censé protéger la victime et à «d’incompréhensibles ratés» dans l’enquête.

Un terroriste islamiste et un général-dictateur, une telle « association » a-t-elle suffi à rendre nos médias à ce point amnésiques qu’ils en oublièrent que, par deux fois 1ère ministre (1988-1990 et 1993-1996), Benazir Bhutto fut aussi par deux fois destituée sur ordre présidentiel pour « abus de pouvoir », « népotisme et corruption » et blanchiment d’argent ? De même, ses thuriféraires ne s’appesantirent guère sur les relations assez troubles entretenues par la 1ère ministre  avec les Talibans[2].

La fumée d’encens répandue autour de « Sainte-Benazir » semble aussi avoir occulté les violentes querelles internes, dignes des Atrides, de la dynastie Bhutto. En 1985, le corps empoisonné d’un frère de Benazir, Shanawaz, avait été retrouvé dans son appartement de Cannes. Et c’est sous la magistrature de Benazir que son frère puiné, Murtaza[3], avait été abattu par la police à Karachi en 1996. Sa veuve accusera Benazir de l’avoir fait assassiner.

Constatons que Benazir s’appliqua elle-même à nourrir son image de championne de LA-Démocratie pakistanaise. Au cours de son second mandat, elle chercha par plusieurs rencontres officielles (Hilary Clinton, François Mitterrand) à gagner l’adoubement de figures suzeraines de la démocratie parlementaire libérale et… « de marché ». En mai 2006, exilée à Dubaï, elle signa à Londres avec un autre « dinosaure » de la scène politique pakistanaise, Nawaz Sharif, une Charte pour la démocratie. L’année suivante, à la veille de son retour – fatal - au Pakistan, n’avait-elle pas déclaré être en quête d’une « rédemption historique » et préférer « finir en martyre de la démocratie plutôt qu'en dirigeante corrompue ».

Et 2008, Benazir Bhutto reçut - à titre posthume - le Prix des Droits de l’Homme des Nations-Unies...

Winnie n’était pas une sainte

L’on peine à trouver dans les notes biographiques des icônes mentionnées ci-dessus autant de « précautions oratoires » que celles qui ont accompagné les articles consacrés à Winnie Mandela suite à son décès. A y retrouver un même soin à rappeler que – eh oui, la pasionaria de Soweto avait des « côtés sombres ». Un rappel pavlovien destiné à être opposé à « la lumière de l’icône Nelson Mandela », comme le suggère dans un article salutaire sur Mediapart, Jacqueline Derens ?[4] Ce n’est pas notre propos ici - nous n’en avons ni l’envie ni la compétence - d’opposer les deux époux, séparés en 1996. Mais qui sommes-nous, dans nos sociétés repues et sécurisées, pour juger le comportement de Winnie ? Et particulièrement le drame de l’enlèvement et de l’assassinat, en 1989 par le Mandela United Football Club, dont les membres lui servaient de garde-corps, du jeune militant (14 ans) Stompie Seipei Moketsi, soupçonné d’espionnage au profit des services sud-africains de l’apartheid. L’un de ces gardes accusera Winnie de lui avoir ordonné le meurtre par l’horrible « supplice du collier »[5]. Or, ce garde s’avéra un infiltré de la police sud-africaine. Une police obsédée par l’objectif de « salir » Winnie et, à travers lui, Nelson Mandela lui-même. Pour d’aucuns, ce garde aurait éliminé l’adolescent parce que celui-ci était au courant de son rôle d’agent double. Certes le radicalisme de celle que l’on surnommait aussi « le Roc »[6] en agaça beaucoup au sein de l’ANC arrivé au pouvoir. Un pouvoir qui, comme l’ont démontré les récentes péripéties de l’éviction de Jacob Zuma, était devenu fort éloigné de ses objectifs de lutte initiaux. Son époux la soutint néanmoins lorsque Winnie fut accusée d’avoir elle-même participé à l’assassinat de Stompie Moketsi. Et sa responsabilité dans le drame reste sujette à débat.

 «Il ne faut jamais oublier le contexte", a rappelé à l’AFP la ministre de la Communication, Nomvula Mokonyane[7]. Un contexte qui fait aussi « commettre des choses horribles », reconnaît la ministre. Un contexte, nous rappelle Jacqueline Derens, qui, après l’arrestation de Madiba en 1962, fut pour Winnie celui du harcèlement policier permanent, de la prison, de la torture et de l’humiliation, de l’éloignement de sa famille et de ses proches par l’assignation à résidence, Un contexte d’une rare violence dans le cadre de l’état d’urgence instauré des 1985, sur fonds de souffrances sociales indicibles. Et dans lequel s’ajoutait à la hantise de l’infiltration par la police, la crainte des « escadrons de la mort » du régime de l’apartheid qui, rappelons-le avec J.Derens, assassinèrent deux autres dirigeantes de l’ANC : Ruth First à Maputo en 1982 et Dulcie September à Paris en 1988…Dans un documentaire sud-africain, Winnie, passé sur Arte le 6 mars dernier, l’ex-chef Service national de renseignement sud-africain et l’ex-chef de la police de Soweto ont expliqué comment ils avaient systématiquement « ciblé » Winnie. Encore une fois, qui sommes-nous pour condamner le fait que Winnie « n’aura aucune pitié pour ses bourreaux ? Qui sommes-nous pour juger que l’épouse de Madiba se devait d’accepter que « l’idée de pardon et de réconciliation qui marquera la présidence de Nelson Mandela » » (J.Derens) ? Dans un article de John Pilger[8], le spécialiste de l’Afrique Peter Robbins estimait que, dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, « l’apartheid économique a remplacé l’apartheid juridique avec les mêmes conséquences pour les mêmes personnes, mais il est accueilli comme l’une des plus grandes réussites de l’histoire du monde ». Serait-ce notre crainte obsessionnelle du « désordre » et des violences qui expliquerait que, décidément, Winnie ne pouvait pas devenir « une sainte » ?

Quoiqu’il en soit, le 14 avril, après dix jours de deuil national, des dizaines de milliers de Sud-Africains ont salué la dépouille de « Mama Winnie » au stade d’Orlando, près de son « fief » de Soweto. N’est-ce pas là le mot de la fin ?

 

[1] Quoique des dirigeants de l’organisation démentirent – tout en s’en félicitant – être les commanditaires de l’attentat

[2] Selon Le Monde, son ministre de l'Intérieur, Nasirullah Babar, avait encouragé en 1994,l'émergence des Taliban afin d’aider sa cheffe de gouvernement à s'affranchir des tout-puissants services de renseignement (ISI). B.Bhutto s'était ainsi alliée au parti islamiste Jamiat Ulema-e-lslami (JUI), en charge de la plupart des madrassas (écoles islamiques) servant de viviers au recrutement de Talibans

[3] Condamné en 1981 pour le détournement d’un vol de la Pakistan’s International Airlines (ayant entraîné mort d’homme), Murtaza Bhutto avait fondé une dissidence du PPP, le PPP-Martyr Bhutto.  Rentré d’exil en 1993, appuyé par sa mère, la begum Nusrat BHUTTO (codirigeante du PPP que Benazir venait évincée de la direction du parti), Murtaza accusait sa sœur d’avoir « pactisé avec les militaires », de « courtiser » les Etats-Unis et d’avoir « tiré à droite » le PPP

[5] Consistant à immobiliser la victime en l’entourant d’un pneu auquel on met le feu…

[6] Le Vif, 14.4.18. Le journal estime que le Mandela United Football Club" faisait « régner la terreur à Soweto »

[7] Le Vif, 14.4.18

[8] Afrique du Sud : 20 ans d’apartheid sous un autre nom, 13.4.2014

 

Image: 

Winnie Madikizela-Mandela, symbole de la lutte contre l’apartheid. Photo © sabreakingnews

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