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Portrait de Paul Delmotte
Regard hérétique par Paul Delmotte

La poutre ou la paille

Le 02 juin 2017

«Un terroriste palestinien ayant tué 6 Juifs a été élu maire de Hébron», titre ce 15 mai The Times of Israel. Le site est loin d’être le seul organe de presse favorable à Israël
à s’insurger contre les résultats des élections municipales dans la première ville de Cisjordanie. Le 14 mai, celles-ci en ont en effet confié la mairie à Taysir Abou Shneineh, tête de liste du Fatah. Or, le nouveau maire avait été condamné à perpétuité par les autorités israéliennes (avant d’être relâché lors d’un échange de prisonniers) suite à une attaque qui, le 2 mai 1980, avait entraîné, toujours à Hébron, la mort de six étudiants en religion juifs.

Pour le citoyen israélien lambda, voir un ancien « terroriste », un « tueur de Juifs » accéder à la direction de la première ville de Cisjordanie[1] peut, certes, être ressenti comme scandaleux, mais aussi inquiétant. Un ministre du Likoud, le parti du 1er ministre Benyamin Netanyahu, s’est d’ailleurs empressé de considérer cette élection comme « un message clair des Palestiniens pour développer les attaques terroristes contre Israël ». Pour bon nombre de Palestiniens, par contre, Taysir Abou Shneineh est un « héros » parmi d’autres de la lutte contre l’occupation.


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

Opération Al-Daboya

Le 2 mai 1980 en soirée, un commando de quatre fedayin du Fatah posté sur les toits avoisinants tire et lance des grenades sur un groupe d’étudiants en religion au sortir de leur yeshiva. Six d’entre eux seront tués: deux Israéliens, deux Américains, un Canadien[2].

L’on apprendra plus tard que ces dévotions étaient aussi éminemment politiques. Au moment de l’attaque, le groupe des victimes parcourait en dansant le parcours menant du Caveau des patriarches à la Beït Hadassah, bâtiment devenu un emblème de la colonisation.

Le gouvernement israélien mit alors en œuvre « une réponse sioniste adéquate » [3] : les colons juifs furent autorisés à s’installer dans la ville et les autorités financèrent la réhabilitation des anciens bâtiments de la communauté juive d’avant 1929. Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, fut déporté au Liban pour « incitation au crime »[4] et l’armée israélienne dynamita les maisons palestiniennes proches de Kyriat Arba.

J’ai écrit combien les haines réciproques entre Palestiniens et Israéliens se nourrissent d’histoire. D’une histoire très souvent mythifiée. Particulièrement à Hébron/Al-Khalil[5]. Certes, une danse religieuse n’est pas un crime méritant la mort, mais il convient de replacer les choses dans leur contexte.

Un peu plus d’un an auparavant, en avril 1979, un groupe de femmes de la colonie voisine de Kiryat Arba avait fait irruption dans un hôpital désaffecté, l’ancienne clinique Shesed l'Avraham (« La Bonté d’Abraham »), la squattant avec leurs enfants.

[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

Il faut savoir qu’un demi-siècle plus tôt, en 1929 – avant donc la création de l’Etat d’Israël - la puissance mandataire britannique avait fait évacuer les Juifs de Hébron. Suite au massacre de 133 d’entre eux par des émeutiers arabes. Il convient toutefois de rappeler – l’on en parle beaucoup moins - que 116 Palestiniens avaient été tués lors des mêmes affrontements. Et que, comme le rappelle le "nouvel historien" israélien Tom Segev[6], 435 juifs hébronites (plus de la moitié de la communauté) furent secourus par des amis arabes. La plupart des juifs de Hébron, d’origine sépharade et descendant des Juifs chassés d’Espagne par les Rois catholiques au XVe siècle, étaient d’ailleurs étrangers au projet sioniste. Ce sont d’ailleurs des donateurs juifs irakiens et maghrébins qui, à la fin du XIXe siècle, avait permis la construction du centre de santé Shesed L’Avraham, le seul établissement moderne à Hébron. En 1909, la clinique avait été reprise et équipée par l’American Zionist Hadassah, d’où son nom. Elle fut détruite par les émeutiers de 1929 et 67 de ses malheureux pensionnaires tués.

Il reste que les Anglais mirent ainsi fin, pour cinquante ans, à une présence juive millénaire dans la ville. Les mêmes Anglais allaient aussi se livrer à un tour de passe-passe lourd de méprises: en amalgamant dans les statistiques du Mandat les juifs palestiniens « de souche » aux immigrants juifs d’Europe centrale et de l’Est, ils s’inscrivaient non seulement en plein dans la vision sioniste, mais ils contribuaient fortement à en faire des « étrangers » à la société palestinienne traditionnelle.

L’hôpital Beït Hadassah fut converti en fromagerie, d’ailleurs tenue par un Juif… associé à un Palestinien. Puis, après 1948, en école de l’UNWRA[7]. Pour les habitants arabes de Hébron, c’était la maison Al-Daboya. Dans la perspective juive sioniste toutefois, Hébron était, un symbole du "retour" en Terre sainte.

Un « fou de Dieu »

Après la conquête de la Cisjordanie en juin 1967, le rabbin Moshe Levinger (1935-2015), du mouvement messianique Gush Emounim (« Le bloc de la Foi ») s’employa à forcer la main du gouvernement israélien en louant en 1968, avec des amis présentés comme des « touristes suisses », un hôtel de Hébron - le Park Hôtel - qu’il refusa ensuite de quitter.

Pour Levinger, nous dit Edward Platt, « aucun gouvernement [n’avait] l’autorité ou le droit de dire à un juif qu’il ne peut pas s’installer sur n’importe quel morceau de la terre d’Israël ». Plus: l’objectif déclaré du rabbin ultra était « le transfert des ismaélites de la Terre d’Israël »[8]. En clair, l’expulsion des Arabes palestiniens.

Suite au remue-ménage de l’Hôtel Park, le gouvernement israélien autorisa le rabbin Levinger et ses partisans à s’installer à 750 m du Caveau des Patriarches, le Sanctuaire d’Ibrahim (Abraham) pour les musulmans: la colonie de Kyriat Arba était née. C’est de celle-ci que partirent les squatteuses d’avril 1979. Pour Levinger et ses adeptes, Beit Hadassah/Al-Daboya, était indiscutablement une propriété juive qu’il s’agissait de restituer à Israël. Au mois de mai 1980, celui de l’attaque du Fatah, une autorisation gouvernementale fit officiellement de l’ancien hôpital un point d’implantation juif, autorisé à être restauré et agrandi. Deux appels des Palestiniens devant la Cour suprême israélienne

s’étaient avérés vains. Outre Beit Hadassah, six autres « points d’implantation » allaient par la suite s’implanter à Hébron.

Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, au demeurant propriétaire du Park Hotel, devait bien résumer la polémique: « je suis d’accord pour que les juifs reviennent à Hébron et qu’il récupèrent toutes leurs propriétés à une seule condition: que les réfugiés palestiniens puissent retourner chez eux et récupérer leurs propriétés ».

Par la suite, le rabbin Levinger allait devenir un habitué des cours et des prisons israéliennes pour voies de fait répétées contre des civils palestiniens, destructions de biens, provocation d’émeutes dans le soukh de Hébron, perturbation des prières musulmanes au Caveau des Patriarche, usage d’arme à feu et même le meurtre d’un boutiquier palestinien.

Les juges israéliens se montrèrent apparemment cléments: les peines de prison de Levinger furent à chaque fois écourtées et des témoignages défavorables – y compris israéliens – récusés. Levinger pourtant s’estimait au-dessus des lois israéliennes. En 1989, il se permit un esclandre en plein tribunal. En 1990, il déclara à la radio, après nonante-deux d’emprisonnement effectués sur une condamnation de cinq mois : « la prochaine fois, je ne manquerai pas ma cible ». En 1991, il fera quatre mois de prison pour avoir agressé un officier israélien. En 1997, il empêchera un autre officier d’entrer à Kyriat Arba…

« Terrorisme »

Si l’on s’en tient à une définition minimaliste, mais potentiellement consensuelle du terrorisme, à savoir le meurtre de civils, l’action de Taysir Abou Shneineh en 1980 peut en effet être qualifiée de « terroriste ». Quiconque a séjourné dans les Territoires occupés comprendra toutefois que les Palestiniens peuvent difficilement considérer les colons – surarmés et qui commettent, surtout à Hébron, des actes d’agression permanents contre les Palestiniens - comme des civils.

L’on sait aussi, depuis Ronald Reagan et sa Contra nicaraguayenne, que « le terroriste de l’un est le combattant de la liberté de l’autre ».

Qui ne se souvient du massacre, le 25 février 1994, de vingt-neuf Palestiniens en prière au Caveau des Patriarches par l'ex-médecin militaire Baruch Goldstein, résident de Kiryat Arba et membre du parti d'extrême-droite israélien Kach? Goldstein est pourtant, aujourd’hui encore, révéré à Kyriat Arba.

Plus: qui se souvient que Yitzhak Shamir, commanditaire d’attentats à la bombe contre des marchés palestiniens et de l’assassinat, en septembre 1948, du comte Folke Bernadotte, envoyé spécial des Nations-Unies, fut premier ministre d’Israël de 1983 à 1984 et de 1986 à 1992?

Enfin, en 1993, Yitzhak Rabin et Shimon Peres ne se résolurent-ils pas à serrer la main de Yasser Arafat, que la veille encore, ils qualifiaient de « terroriste » ?

Depuis Crimes et châtiments de Dostoïevski, l’on sait que la différence entre terrorisme d’un groupe ou d’un individu et terrorisme d’Etat est difficile à établir. Et que le terrorisme « d’en bas », répond souvent au terrorisme « d’en haut ».

Il me semble que l’un des effets les plus pervers du 11-Septembre a été d’effacer dans les esprits et les consciences la distinction entre « lutte armée » - contre une oppression et une occupation, légitime même aux yeux de la Charte de l’ONU - et « terrorisme ». Le terme est devenu une arme de choix des pouvoirs pour rendre inaudible toute revendication s’exprimant par la violence, quelle que soit sa légitimité. Quels qu’aient été auparavant les efforts pour se faire entendre. Un glissement, pas seulement sémantique, que l’on a vu s’épanouir avec la bénédiction des détenteurs de pouvoirs autoritaires, nationaux ou étrangers. Et cela de l’Algérie à l’Israël-Palestine, du Caucase au Xinjiang. Et aujourd’hui en Syrie. Ce qui permet  aujourd’hui aux dirigeants israéliens, comme algériens, de se poser en victimes précocement éprouvées du « terrorisme » et de proposer leur « expertise » en matière de sa répression.

L’histoire est ironique, on le sait. Mais ce n’est pas toujours amusant.

Paul Delmotte
Professeur retraité de l’IHECS, Bruxelles
17 mai 2017


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

[6] Haaretz/Courrier international, 27.8-2.9.2009

[7] L’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine

[8] The City of Abraham: History, Myth and Memory: A Journey Through Hebron, cité in A. Abou Eisheh, art. cit.

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