semaine 47
Portrait de Paul Delmotte
Regard hérétique par Paul Delmotte

Palestine : Le principal témoin assassiné

Le 07 septembre 2018

Le Département d’Etat vient d’annoncer la fin des subsides américains à l’UNWRA. Une mesure « sociocidaire » qui vient s’ajouter à la décision de Donald Trump, en décembre dernier, de reconnaître la totalité de Jérusalem comme capitale d’Israël.

A la mi-janvier déjà, les Etats-Unis avaient annoncé qu’ils ne transféreraient plus à l’UNWRA[1]que quelque 60 millions de dollars sur les 126 prévus, suspendant les 65 millions restants au motif d’examens comptables préalables. Puis, le 25 août, 200 millions $ d’aide bilatérale américaine avaient été « réaffectés » vers, dixit le Département d’État « des programmes hautement prioritaires ailleurs ». Enfin, ce 31 août, le Département annonçait tout bonnement la fin des versements américains à l’UNWRA, qualifiant les pratiques budgétaires de l’agence d’« irrémédiablement défectueuses ». La veille pourtant, Madame Nikki Haley, la virago chargée de représenter les Etats-Unis aux Nations-Unies, avait mis en cause le contenu des programmes scolaires de l’agence, jugés « agressifs » envers Israël[2]. Mme Haley avait toutefois parlé de « suspension » de l’aide...Le lendemain, Heather Nauert, la « voix » du Département d’État, dénonçait une « expansion sans fin et exponentielle » de ses bénéficiaires[3] qui, disait-elle,rendait l’agence « non viable ».

Liquidation
Ces justifications d’ordre budgétaire cachent mal une démarche éminemment politique. Trumps’est au demeurant montré plus franc : « l'Autorité palestiniennene veut plus parler de paix », a jugé le président. Il est vrai que, suite à sa décision sur Jérusalem de décembre dernier, Mahmoud Abbas avait jugé que les Etats-Unis ne pouvaient plus guère se poser en médiateurs dans le conflit. Yared Kushner,gendre du président etco-auteur d’un fantomatique « plan de paix », s’est lui aussi montré très clair : selon Foreign Policy[4],il aurait clairement expliqué qu’il s’agissait de « liquider »une agence, à ses yeux « corrompue et inefficace », mais qui – ceci dit plus franchement - « perpétue le statu quo et n’aide pas à la paix ». L’on ne s’attardera pas ici sur un « plan » - même le terme semble inadéquat - concocté en secret depuis des mois avec Jason Greenblatt, et David Friedman[5] et toujours pas exposé, qui, en plus de faire injure aux Palestiniens et à l’ensemble de l’opinion arabo-musulmane, piétine allègrement les principales résolutions des Nations-Unies sur la question israélo-palestinienne.

Le caractère incontestablement politique de ces décisions apparaît aussi dans un « détail » significatif :l’intitulé de la loi qui, en janvier,a entérinéla décision de Trump de réduire de moitié les subsides de l’agence : le Taylor Force Act, du nom d’un universitaire américain poignardé en mars 2016par un Palestinien lors d’un voyage d’études à Tel Aviv. La décision présidentiellese voulait aussiune mesure de rétorsion à l’égard d’une Autorité nationale palestinienne (ANP) qui s’évertue à verser des pensions aux familles des Palestiniens tués lors d’affrontements avec les Israéliens.

Plus fondamentalement, il apparaît que l’objectif de l’administration Trump est de « se débarrasser du statut de réfugié palestinien »[6]. Le 30 août, Mme Haley exigeait que l’UNWRA calcule « le nombre juste » de réfugiésenregistrés par l’UNWRA, lui enjoignant de le réduire.Selon le Washington Post, l’intention de Trump serait en effet de limiter ce nombre de réfugiés aux Palestiniens qui étaient en vie lors de la création de l’agence, le 8 décembre 1949[7]. C. à d. quelque 50.000 personnes sur les 5 millions de réfugiés …Il est piquant de voir que les Etats-Unis qui, de 1967 à 1988, ont refusé le contact officiel avec l’OLP parce que celle-ci rejetait une résolutiondu Conseil de sécurité- la 242- qui s’en tenait à ne mentionner que « le problème des réfugiés palestiniens »(et donc à nier un problème d’ordre national), s’efforcent aujourd’hui de faire effacer ce statut de « réfugié palestinien ». En réduisant dorénavant la question palestinienne à un « problèmehumanitaire » àcharge des pays d’accueil[8]. Il est vrai que ledit statut implique un « droit au retour ». Or, de par son existence, l’UNWRA perpétue ce « problème des réfugiés »…

Sursis ?
Ce manque-à-gagner de 300 millions de dollars (30% du budget de l’UNWRA) vient, comme l’a reconnu Pierre Krähenbühl, commissaire général (suisse) de l’UNWRA, s’ajouter à un déficit de 146 millions de dollars, ce qui met en danger «toute une partie des services de base», notamment à Gaza, mais aussi l’aide fournie aux Palestiniens de Syrie.Depuis janvier donc, l’UNWRA s’est mise en quête de solutions de rechange et a lancé une campagne pour lever 400 millions d’euros. Par la même occasion, elle a lancé, du Liban, un appel aux dons internationaux afin d’obtenir 409 millions $ pour répondre, en 2018, aux besoins humanitaires des Palestiniens de Syrie, restés sur place ou à l’étranger[9].

Depuis, dit-on, l’ONU s’est vue promettre pour près de 100 millions de dollarsen dons. A la mi-mars, à l’invitation de la Suède, de la Jordanie et de l’Egypte, une réunion a rassemblé à Rome - en présence d’Antonio Guterres et de FedericaMogherini - les représentants de nonante pays en vue de trouver des fonds permettant à l’UNWRA de poursuivre ses activités. Il manquerait toutefois 217 millions de dollars pour boucler l’année 2018, dont le budget a été estimé 740 millions de dollars.L’Allemagne a, quant à elle, annoncé une augmentation « substantielle » de sa contribution à l’agence. Lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères, à Vienne (le 31 août également), le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas,a estimé que c’était tout simplement « la capacité de travail » de l’UNWRA qui était en jeu. Et demandé à ses homologues européens de lui emboîter le pas. Sans illusions toutefois sur la possibilité de compenser la défection américaine. L’UE et ses Etats-membres, a reconnu PierreKrähenbühl, assurent déjà plus de 50% du financement de l’agence: «on peut difficilement leur demander plus», admettait-il. Un réfugié chasserait-il l’autre ? La multiplication des crises dans la région, disait Krähenbühl, rend d’autant plus «difficile de mettre la priorité sur les réfugiés palestiniens»…

La survie de l’UNWRA, déclarait en outre H. Maas, est « un facteur-clé pour la stabilité, en particulier dans la bande de Gaza », où règne, dixit P. Krähenbühl, une «frustration immense » que les « Marches du retour » illustrent depuis le 30 mars. Une situation qui alarme d’ailleurs jusqu’à l’état-major de l’armée israélienne. la mise à mal de l’agence risquerait, poursuivait le ministre, d’y « déclencher une réaction en chaîne incontrôlable »[10].L’enclave mobilise en effet 40% des activités de l’UNWRA, 1,3 millions de Gazaouis (sur 2 millions) en dépendent et 262.000 élèves et 9000 enseignants y sont tributaires deses 267écoles.H. Maas reprenait ainsi le cri d’alarme poussé le 25 janvier par le Coordinateur spécial des Nations-Unies pour le processus de paix face à un risque de « déstabilisation régionale» :« certains, déplorait Nikolaï Mladenov, croient en des gestes unilatéraux qui ne peuvent que conduire à une solution à un Etat, incompatible avec les aspirations des deux peuples». Une éventuelle cessation des services de l’UNWRA, juge P. Krähenbühl, serait « un facteur s’ajoutant à la longue liste des paramètres d’instabilité déjà présents dans la région ». Le 22 juillet, les mesures d’« austérité »[11] prises par le directeur de l’UNWRA pour Gaza, Matthias Schmale, ont provoqué une fronde des employés gazaouis de l’agence.

Nettoyage par le vide
Le 28 janvier, à Davos, D. Trumpavait déclaré - aux côtés de Benyamin Netanyahu - qu’il n’y avait désormais« plus à parler » de la question de Jérusalem puisque sa décision avait retiré celle-ci de l’agenda. Yaura-t-il, très bientôt, encore à parler des réfugiés palestiniens ?

Faut-il croire que, comme le suggère un éditorial du Monde (4.9.2018), Washington mise, au vu des réactions relativement modestes à a décision sur Jérusalem, sur « un défaitisme et un fatalisme » de la part d’une population palestinienne épuisée ? Un « calcul hasardeux », conclut le journal…

Ce dimanche dernier, 2 septembre, « Bibi » Netanyahu s’est félicité de l’arrêt des contributions étasuniennes à l’UNWRA, soulignant que « le nombre réel [des réfugiés] est très inférieur » à celui affiché par l’agence. Les récriminations israéliennes envers l’UNWRA sont anciennes. Parmi celles-ci, celle«d’attiser le radicalisme au sein de la population palestinienne». Quiconque a pu voyager, ne fut-ce que brièvement, dans les Territoires occupés sait combien la situation faite aux Palestiniens suscite l’indignation. Que penser, dans ce cas, des sentiments des fonctionnaires de l’UNWRA, témoins quotidiens et tout au long de leur mandat de cette situation ? Pourtant, P.Krähenbühla récemment rappelé que, parmi les 30.000 employés de l’agence, les cas de «comportements inappropriés» au vu des valeurs des Nations-Unies se chiffraient à moins de 0,5%. La question n’est à l’évidence pas là. Comme l’indique au Monde (4.9.2018), l’ex-députée travailliste israélienne, EinatWilf, le reproche essentiel que font les autorités israéliennes à l ’UNWRA est bien que celle-ci « maintient vivante l’idée politique du droit au retour » pour les Palestiniens. Certes, Mme Wilf estime que, de ce fait, l’agence est « le problème et non la solution », reprenant ainsila vieille antienne selon laquelle un « retour » de la diaspora palestinienne dans la « Palestine historique »signifierait la fin de l’Etat d’Israël. Nombre de spécialistes, cependant, conviennent de ce que,depuis bien avant Oslo, les conséquences d’un – utopique – « droit au retour » des Palestiniens ont bien été pesées par les leaders de l’OLP. Et que ceux-ci se sont fort pragmatiquement ralliés à l’idée qu’un retour, même minimal, ne pourrait se faire que suite à des négociations avec les Israéliens.L’alarmisme israélien à ce sujet relève donc bien d’une tactique de « dérivation ». La question des réfugiés palestiniensse pose surtoutau vu des obsessions des dirigeants israéliens quant à la « légitimité » de leur Etat. Une obsession qui s’est traduite dans l’adoption, le 19 juillet, de la très controversée – y compris au sein des communautés juives – loi fondamentale dite de l’Etat-nation. Une loi qui - on l’a trop peu souligné - visait aussi à éloigner des affres que, parmi d’autres, les « nouveaux historiens » israéliens ont ravivés en confirmant la quasi-totalité des doléances palestiniennes quant à laNakba.

Il reste que Loi sur l’Etat-Nation, la décision sur Jérusalem et, aujourd’hui, les attaques contre l’UNWRA apparaissent toutes trois comme la manifestation d’une hubris israélienne[12]aujourd’hui confortée par l’alignement de Donald Trump sur les positions de Netanyahu et par le « flirt poussé » auquel se livrent Israël et l’Arabie saoudite de MBS.

Vae Victis, Malheur aux vaincus !

Paul Delmotte
Professeur de Politique internationale, retraité de l’IHECS


[1]L’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (L'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient)

[2]L’on rappellera ici qu’en février 2014, le journal Al-Shaffaf avaitfait état d’un différend entre le Hamas et l’UNWRA au sujet des manuels scolaires utilisés dans l’enclave de Gaza: le Hamas s’opposait, écrivait le journal à l’enseignement – dans les écoles de l’UNWRA - des Droits de l’Homme « totalement étrangers à la réalité de l’élève arabo-islamique palestinien»…

[3]Quelque 5 millions de Palestiniens (sur un total estimé à plus de 12 millions)bénéficient de l’aide del’UNWRA

[4]Foreign Policy, 3 août/Le Monde, 19-20 août 2018

[5]Respectivement ex-conseiller juridique du business de la famille Trump, aujourd’hui envoyé spécial du président pour le Moyen-Orient, et ambassadeur des États-Unis en Israël. Kushner et Greenblatt sont personnellement impliqués dans la politique israélienne de colonisation et liés à la droite dure israélienne

[6]Le Monde, 4 septembre 2018

[7] L’UNWRA a été créée par la résolution 302 (IV) de l’Assemblée générale des Nations-Unies. En 1950, l’agence avait recensé quelque 750.000 réfugiés palestiniens

[8]Le Monde, 19-20 août 2018

[9] Début février, Le Monde (4-5 février 2018) écrivait que plus d’un Palestinien de Syrie sur cinq avait quitté le pays et que 60% de ceux restés sur place – quelque 438.000 – étaient des « déplacés ». Les Palestiniens de Syrie, dépendent aujourd’hui à 95% de l’UNWRA : avant la guerre civile, ce taux était de moins de 10%. Ceux-ci risquent donc d’être parmi les premiers à faire les frais des suppressions de subventions. Le journal envisageait

«un scénario-catastrophe» dès mars 2018

[10]Le Monde, 2-3 septembre 208

[11]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements

[12]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918
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[1]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements
[1]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918

Image: 

Photo Baraa al-Alem © UNRWA

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