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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Le blog de Pierre Galand

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24 juin 2016

Laïcité et politique migratoire

Qui sont les barbares ?

Nos ancêtres ont utilisé la religion comme instrument « d’exportation de la civilisation ».

Ce fut le cas pour la conquête de Jérusalem en 1099 par Godefroid de Bouillon et Pierre L’ermite. Ce fut le cas du projet colonial dès la conquête de l’Amérique latine par Christophe Colomb - au nom de l’universalisme catholique - et en Afrique, au nom de la civilisation chrétienne. 

Les peuples colonisés ont puisé dans leurs racines culturelles et cultuelles les ressources nécessaires pour s’opposer à l’envahisseur/prédateur/esclavagiste. Ce dernier, pour justifier ses conquêtes, revendiquait la mission divine, civilisatrice universaliste.

Parmi ces rebelles, citons, entre autres :

Les Indiens Mapuche au Chili

Les Kibanguistes au Congo

Les moines bouddhistes s’immolant par le feu au Vietnam pour dénoncer l’impérialisme guerrier durant les années 60-70.

Le peuple tunisien face à la prédation d’une dictature soutenue par le système économique néolibéral. 

Avez-vous lu Franz Fanon ? 

Peut-on supposer que, parmi ceux qui se ressentent comme les « damnés de la terre » et qui ont commis ces crimes odieux au Bataclan à Paris et en d’autres lieux du monde, certains considèrent, quelque part dans leur subconscient, qu’il s’agit d’un juste retour des choses ?

Quand nous sommes allés chez eux, c’est pour les dominer, les exploiter, les convertir. C’était cela le colonialisme.

Quand ils viennent chez nous, c’est pour travailler là où nous ne voulons plus travailler. C’était vrai pour les Marocains dans les charbonnages du Limbourg et les Marocaines dans nos bureaux à Bruxelles. 

En outre, à propos de l’Islam, ne nous trompons pas. Cela fait plus d’un millénaire que l’Occident chrétien lui en veut d’exister et d’avoir choisi Jérusalem pour deuxième lieu saint. 

J’entends dire ici et là en France et en Belgique que la communauté issue de l’immigration maghrébine serait aujourd’hui honteuse… Je demande à entendre et à comprendre, car je rencontre nombre de jeunes issus de l’immigration qui participent à un effort permanent pour s’émanciper de l’aliénation culturelle et cultuelle produite et reproduite (réactualisée) par le colonialisme. 

L’écrasante majorité d’entre eux le font en adoptant les éléments nécessaires à l’élaboration d’une société modernes. Ces éléments sont d’ordre pacifique et national. Ils intègrent les aspects universels, notamment les valeurs de droits humains issues de 1789. Dans le même temps, ils entendent combattre l’exploitation dont ils se sentent victimes et puisent dans leur bagage culturel et cultuel les raisons de leur propre dignité, tant individuelle que collective.

Quand j’entends, lis ou vois le nombre de laïques athées ou agnostiques s’émouvoir et dire leur admiration envers le bon pape François, je me rends compte qu’en Occident aussi les ramifications culturelles et cultuelles sont parfois enchevêtrées et, aujourd’hui encore, largement utilisées. La belle image de François opposable à la barbarie sanglante de Daesh…

A propos de barbarie…

Les guerres de l’OTAN : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont toutes pour motivation annoncée la défense du « monde libre ». Dans les faits, dès la chute du Mur et le démantèlement du Pacte de Varsovie en 1990, l’Otan va se découvrir une nouvelle mission en prétendant défendre les intérêts de la « Communauté internationale ». Une fois encore, l’OTAN, qui représente environ 10 % de la population mondiale, s’arroge le droit de la défense mondiale de la liberté, de la démocratie et de l’économie de marché.

En 25 ans, les guerres de l’OTAN ont causé des millions de victimes parmi les populations civiles et ce, quasi exclusivement dans les régions du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, c’est-à-dire dans le monde musulman.

Durant ces guerres très actuelles, ce sont les mêmes services de l’OTAN qui ont discipliné les services d’information et les mass médias en vue de nous fournir leur version des événements. 

Si nous voulons contribuer à rétablir ce qui grandit l’humanité dans sa recherche de progrès vers plus de liberté, d’égalité, de fraternité entre les individus et les collectivités, nous devrons sortir de la vision unilatérale qui nous est imposée, celle du concept de « civilisation occidentale », de sa défense et de la lutte contre les terroristes ; à savoir tous ceux qui contestent notre hégémonie basée sur la force.

Toutes les guerres menées aujourd’hui par - ou avec - l’OTAN bafouent, violent l’ensemble des valeurs que nous prétendons défendre. Celles de la démocratie et de l’Etat de droit.

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13 février 2018

Oxfam, une ONG respectable

J’ai rejoint Oxfam en Belgique en 1967. A l’époque l’Inde sortait d’une famine meurtrière, c’était la guerre en Indochine, en Afrique australe sévissaient les guerres coloniales portugaises, l’apartheid régnait en Afrique du Sud, les Palestiniens étaient laissés pour compte.

Oxfam, créé à Oxford en 1942, portait assistance aux victimes de la 2ème guerre mondiale, notamment en Grèce et se portait au secours des réfugiés dans le monde.

Durant près de 30 ans, j’ai participé au travail remarquable de cette ONG, toujours à l’avant-garde des mobilisations pour un monde plus juste à l’égard des plus démunis : un monde générateur du commerce équitable,  un monde de paix en plaidant pour le désarmement en faveur du développement. Car la solidarité est un moyen essentiel pour l’émancipation des peuples, pour leurs droits à disposer d’eux-mêmes et l’accès à leurs ressources naturelles.

Cet Oxfam-là, j’en suis fier. C’est ce même Oxfam qui, aujourd’hui, ose critiquer et dénoncer ceux qui s’approprient indument les richesses qui devraient assurer à tous les êtres humains le minimum vital et la dignité. Oxfam fait ce travail au nom de tous ceux et celles avec lesquels l’ONG coopère de par le monde.

Que certains, engagés par Oxfam pour secourir les victimes du tremblement de terre en Haïti en 2011 aient eu des comportements pour le moins critiquables dans le cadre de leur mission, c’est regrettable et inacceptable.

Oxfam est une organisation humanitaire entreprise par des gens le plus souvent bénévoles et cela mérite un grand respect même si, comme ce fut le cas en Haïti, certains de ses employés, par leur comportement indigne, ont manqué aux règles de leur mission. Et cela, c’est inacceptable d’autant que le rapport du plus fort au plus faible comporte plus d’obligation de respect de la dignité humaine.

Ils ont entaché la respectabilité de l’ONG, soit, mais cela ne peut diminuer l’immense mérite d’une association qui, en 78 ans, a travaillé pour améliorer le sort des populations les plus démunies de notre planète.

Certes, s’il appartient aux bailleurs de fonds de contrôler le bon usage de leur contribution, menacer de retirer à Oxfam les fonds publics de soutien à la lutte contre le sous-développement et à l’aide d’urgence, c’est se tromper lourdement de cible.  Car Oxfam, j’en témoigne, est une organisation éminemment respectable.

- Pierre Galand, secrétaire-général d'Oxfam-Belgique de 1967 à 1996.

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Pierre Galand devant la boutique Oxfam d’Oxford, en 2014. Photo © Gabrielle Lefèvre

17 janvier 2018

Humaniste, votre gouvernement ?

Non, M. Charles Michel, la politique de votre gouvernement n’est fondée ni au plan humain, ni au plan juridique, ni au plan économique.

Au plan humain, votre politique n’est pas humaniste. Il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » réfugiés. Les « bons », seraient ceux que l’on accepte dans le cadre de la politique d’externalisation de l’Union européenne, ce qui signifie le refoulement de tous, au-delà de nos frontières, même de ceux qui sont en droit de revendiquer l’asile chez nous.

Vous empêchez une politique d’octroi de visas qui permettrait aux « bons » réfugiés de venir chez nous sans risquer leur vie sur les routes ou les mers et sans être dépouillés par des passeurs mafieux. En réalité, c’est vous qui aidez les mafieux à sévir dans les camps de refoulement et aux frontières lointaines de l’Europe.

Les vrais humanistes sont ces citoyens qui, eux, appliquent le droit - en plus des valeurs de solidarité humaine - en accueillant chez eux des demandeurs d’asile et des migrants en détresse. Et vous voulez les traquer par des visites domiciliaires.

Nous vous demandons de veiller à ce que l’histoire ne se répète pas. A ce sujet, nous vous conseillons la lecture du Monde Diplomatique de janvier 2018. Sous la plume d’Anne Mathieu, on se plonge dans les années 30 en France où des lois étaient votées pour refouler les étrangers « indésirables » : réfugiés, espagnols, italiens, juifs qui fuyaient la répression dans leurs pays. Déjà, des voix s’élevaient contre ces mesures qualifiées de fascistes prises par des responsables politiques dans la « patrie des droits humains ». Les mêmes mesures sont aujourd’hui reproduites chez nous, en Europe.

Au plan juridique, cette année, nous célébrons les 70 ans de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH). Une vaste campagne est lancée à cette occasion parmi les jeunes, dans les écoles, les organisations de jeunesse, les universités. Nous vous conseillons de relire l’article 13 : « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » ; l’article 14 : « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays ».  Et l’article 28 : « Toute personne a droit à ce que règne sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncées dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »

 La DUDH n’est pas un traité mais elle est l’expression du droit international coutumier et, à ce titre, elle est aussi contraignante que le droit international conventionnel. Si les juristes de votre administration ne le confirment pas, faites leur lire la meilleure doctrine.

En outre, les réfugiés qui répondent à la définition portée par la Convention de Genève de 1951 telle qu’amendée par son protocole de 1967 – des instruments ratifiés par la Belgique – doivent bénéficier de l’asile chez nous aux termes mêmes de ces textes. Si ce n’est pas le cas, la Belgique commet un fait internationalement illicite engageant sa responsabilité. Même s’Il n’est pas sûr qu’un État demande des comptes à la Belgique pour son abstention à agir conformément au droit international, l’Histoire retiendra que la Belgique n’a pas été un modèle de respect des règles qui la lient.

Au plan économique – c’est l’économiste qui vous l’écrit –, les réfugiés (fussent-ils des migrants économiques) sont de futurs opérateurs économiques ; ils apportent un sang frais à l’économie d’un pays : acteurs commerciaux et contribuables potentiels, ils donnent de nouvelles impulsions au mouvement de l’économie et favorisent finalement la croissance. Certes, l’accueil des réfugiés a un poids budgétaire (parfaitement supportable, au demeurant, pour un pays comme la Belgique) mais, à l’instar de tout investissement, il s’avèrera rentable à plus ou moins long terme. Angela Merkel ne s’y est pas trompée et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’économie allemande ne se porte pas mal …

Enfin, sur un plan à la fois économique mais aussi politique et, à nouveau, humain, M. le Premier ministre, les budgets de la  coopération au développement sont en partie détournés pour financer  le refoulement des immigrés indésirables. Or, cette coopération a souvent pour effet de priver les travailleurs des pays les plus pauvres d’accéder à des emplois et des revenus leur permettant de vivre dignement, eux et leur famille. Les accords de libre-échange imposés à ces pays par l’Union Européenne et le Fond monétaire auxquels la Belgique contribue, creusent encore le gouffre entre l’infime minorité des plus riches et la grande masse des plus pauvres.

M. le Premier ministre, ne vous associez pas à l’argumentaire des responsables politiques de droite extrême comme M. Viktor Orban et d’autres qui conduisent l’Europe vers la dénégation du sens même de la démocratie et des valeurs qu’elle est censée partager.

Déjà, demain, vous serez obligé de côtoyer les ministres autrichiens d’extrême-droite, une tendance politique que vote père avait eu le courage de condamner.

Pourquoi, alors, ne pas vous associer à la campagne de boycott de l’Autriche, lancée par le Mouvement antiraciste européen et relayée chez nous par les Territoires de la Mémoire ?

Pierre Galand

Président de l’APNU, de l’OMCT-Europe, past-président du CAL et de la Fédération Humaniste européenne, ancien secrétaire général d’Oxfam

 

http://70ansdudh.be/

http://www.territoires-memoire.be/root/accueil/derniers-articles/1436-autriche-l-extreme-droite-est-toujours-inacceptable

 

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Photomontage © DR

02 juin 2017

Sortir de la compétition et revenir à la coopération

La compétition résulte presque toujours d’une conception du monde fondée sur les vertus de la concurrence, la récompense du gagnant, la liberté individuelle opposable à l’intérêt général.

Cette compétition sous de multiples formes sociales, économiques, sécuritaires est entretenue par ceux qui se considèrent comme des « élites ». Elle les amène à partager les mêmes références et à les imposer à l’ensemble de la société.

La mondialisation est devenue l’espace où se pratique cette compétition. Elle crée chez les élites le sentiment d’appartenance au directoire mondial.

C’est un processus d’exclusion du plus grand nombre qui aboutit au pire des dérèglements car il échappe à tout contrôle démocratique. Les exemples sont multiples :

- en économie par concentration des capitaux et le secret croissant des affaires ;

- en sécurité par la relance du militarisme, des guerres civiles et interétatiques, de la course aux armements ;

- en destruction de l’environnement ;

-  et enfin par la dérégulation voire la suppression des protections sociales.

Malgré les effets d’annonce des gouvernements et des institutions des Nations Unies, ces multiples dérèglements et dérégulations produisent des effets catastrophiques pour la communauté des humains et pour la nature. Cet aveuglement a pour conséquences des crimes contre l’humanité, des génocides, des sociocides, des écocides.

Pour nous, laïques et humanistes, il nous faut opposer à cette conception mortifère de la compétition un autre modèle de société fondé sur la primauté de la personne, de tous les êtres humains dans le respect de leur environnement naturel.

Seule la coopération, le partage des savoirs et de la richesse produite, la paix et la coexistence pacifique permettront le retour à un vivre ensemble planétaire.

L’an prochain, sera célébré le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.  Stéphane Hessel, grand sage français d’origine allemande, survivant des camps de concentration, a participé à la rédaction de cette DUDH. Il disait: « pour les jeunes d’aujourd’hui, il n’existe pas de programme plus important. Connaître et comprendre la DUDH est essentiel. Elle traite des principaux problèmes qui doivent être résolus aujourd’hui ». 

Il faut relire le préambule de la Déclaration qui s’articule en 30 articles sur les droits individuels et collectifs des gens et ne peuvent se réaliser que dans le respect et l’application de la Charte des Nations Unies : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… »

70 ans de progrès et d’avancée de l’humanité mais aussi 70 ans durant lesquels des milliards d’êtres humains ont été assassinés, abandonnés au bord de la vie.

Nos idéaux humanistes nous obligent à combattre les politiques antidémocratiques qui violent les droits humains. Les tenants de ces modèles sociaux et économiques reposant sur la compétition et la concurrence dérégulée nous obligent à leur opposer l’état de droit démocratique. Celui qui garantit à chaque être humain ses droits fondamentaux.

Lorsque nous nous retrouvons au sein de la Fédération Humaniste Européenne (FHE), notre obligation est de réfléchir et d’exercer notre vigilance démocratique, de faire pression sur ceux qui prennent les décisions politiques orientant notre vivre ensemble européen et sa capacité à s’ouvrir aux autres peuples de la planète.

Aujourd’hui, comme trop souvent dans l’histoire, concurrence économique, compétition militaire, appétit démesuré de quelques-uns à posséder pouvoir et argent, occupent le devant de la scène politique et polluent la citoyenneté européenne. Certains responsables politiques n’hésitent pas à exalter la xénophobie et le racisme chez leurs concitoyens. Aujourd’hui, dans un nombre  important de pays membres de l’Union, les partis populistes gagnent en influence. Leurs propositions contraires aux idéaux de solidarité et d’humanisme gangrènent nos démocraties.

 Les Institutions Européennes ne sont pas un rempart pour la défense de nos valeurs communes. L’Europe paye la Turquie pour garder chez elle des réfugiés syriens victimes de 8 années d’une guerre internationale sur leur sol ; l’Europe conditionne son aide au développement aux pays du sud de la Méditerranée pour qu’ils maintiennent hors des frontières européennes des migrants remontant de l’Afrique sub-saharienne ; l’Europe accepte que la mer Méditerranée devienne le plus grand cimetière marin du monde pour les migrants. Cette Europe-là viole l’ensemble des principes humanistes qu’elle prétend défendre.

 Aujourd’hui enfin, dans un très grand nombre de pays membres de l’Union, les  religions dominantes sont traversées de courants intégristes qui y exercent une influence croissante. Ils cherchent par tous les moyens à imposer, au nom de leurs livres sacrés et de leurs dogmes, des lois régressives, à combattre au nom de la liberté de culte les progrès éthiques, ceux du genre et des droits sexuels et reproductifs. Ils font obstacle à l’apprentissage de la libre pensée, à la liberté d’expression y compris du droit au blasphème. Pour atteindre leurs objectifs de théocratie, ces religions sont prêtes à faire alliance avec des pouvoirs non démocratiques et à entraîner les peuples dans des conflits d’une violence extrême.

Rappelons avec force que « la laïcité est le principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des doits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Il oblige l’l’Etat de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen. » (1)

Humanistes et laïques, nous avons appris que la séparation stricte du religieux et de l’Etat est la condition essentielle pour garantir le respect des convictions individuelles et la construction de l’état de droit garant des droits individuels et collectifs.

Seule une alliance et le renforcement de la FHE nous permettront de peser sur les institutions européennes et d’y faire valoir nos propositions fondées sur le libre-examen et l’émancipation de tous les individus grâce à l’éducation permanente accessible à tous.

Cette alliance s’appelle « coopération ».

Avant de conclure, permettez-moi un souhait : que la FHE s’engage plus activement vis-à-vis des jeunes car ils représentent - dans leur diversité - le nouveau visage de l’Europe. Ce sont ces mêmes jeunes européens, nés ici ou ailleurs dans le monde, qui feront l’Europe de demain. Ils auront un nombre important de problèmes à résoudre. Aidons-les à se réunir dans la diversité, autour d’un nouveau projet de citoyenneté riche de nos valeurs humanistes et laïques, notre héritage commun. Je vous invite à contribuer activement à la création d’un « Service Civil Européen » ambitieux.

Le président de la Commission Juncker l’a appelé de ses vœux devant le Parlement Européen le 15 septembre dernier. Un service Civil organisé avec les  acteurs de la société civile au sein des 27, ouvert au plus grand nombre de jeunes de toute l’Europe et qui inclut une formation à la citoyenneté européenne.

La majorité des jeunes sont généreux, ambitieux et idéalistes. Ils sont les premiers à croire en une Europe qui accepte les migrants. Ils luttent pour l’environnement, la paix et la coopération internationale.

Un service civil citoyen très largement développé en Europe aura un impact positif permettant au jeunes de rendre service à leurs communautés tout en faisant l’apprentissage des valeurs de civisme grâce à la rencontre avec des enjeux sociaux, économiques, culturels et politiques de nos sociétés. Leur avenir est aussi le nôtre.  J’invite la FHE à rencontrer sans tarder le Président Juncker pour lui dire notre volonté de promouvoir au plus vite le Service Civil Européen.

En descendant de charge de président de la FHE, je vous appelle d’urgence à renforcer notre fédération, à lui apporter vos compétences mais aussi les ressources nécessaires pour le renforcement d’une équipe capable de relever les défis humanistes de notre temps.

- Discours prononcé lors de l’AG de la FHE, en Pologne, le 19 mai 2017

(1) Art 4 des statuts du CAL


 

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Le monde que veulent les jeunes générations: pacifique et écologique, ainsi que l'illustrait la manifestation anti-Trump du 24 mai à Bruxelles. Photo © Gabrielle Lefèvre

11 avril 2017

A propos de la déradicalisation

Aujourd’hui, de nombreuses initiatives sont prises pour « déradicaliser » en particulier en direction des jeunes. S’est-on interrogé sur la stigmatisation que peuvent revêtir nombre de  ces initiatives largement subventionnées par les pouvoirs publics car c’est vers les quartiers où vivent majoritairement des jeunes issus de l’immigration que se portent les « déradicalisateurs ». Ce n’est pas dans les beaux quartiers de l’avenue Louise ou d’Uccle que se portent leurs efforts.

 Et pourtant, ne devrions-nous pas nous interroger de manière aussi urgente, sur les autres formes de radicalisme et la nécessité de procéder à des déradicalisations s’agissant de la xénophobie, du racisme et des différentes formes d’antisémitisme qui minent nos sociétés et certaines propositions ou pratiques politiques. De même, la foi aveugle de certains qui prônent l’ultralibéralisme économique ne nécessite-t-elle pas une sérieuse déradicalisation afin de permettre une plus juste distribution de la richesse et de permettre ainsi aux peuples victimes de l’injustice criante de la pauvreté de vivre décemment chez eux.

15 mars 2017

Migrer au XXIème siècle.

La question migratoire  constitue à l’heure actuelle l’enjeu essentiel qui fera pencher le fléau de la balance entre démocratie ou barbarie.

Ce n’est pas une question réservée à l’un ou l’autre pays en particulier, elle s’adresse à toute l’Europe et par delà.

La réponse que nous lui apporterons déterminera notre capacité à rester des humanistes dans l’esprit des Lumières et des valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. C’est un engagement qui concerne notre vision de l’universel et le devenir de l’humanité tout entière.

Une mobilisation sans précédent est indispensable et elle à un prix, celui d’un certain inconfort. La transhumance résulte des guerres et de la misère. Il s’agit donc d’un choix de survie pour des masses humaines privées de développement, de bien-être et/ou victimes de l’absence de paix.

Paix et développement, les deux grandes missions des Nations Unies au lendemain de la 2ème guerre mondiale.

S’attaquer aux flux migratoires pour tenter de le contenir ne sert à rien si nous ne mettons pas en place de réelles politiques de paix et de développement durable.

La DUDH de 1948, en 30 articles, a tenté d’en définir les règles élémentaires. Elle reste un programme d’une actualité brûlante.

 

 

 

27 décembre 2016

Meilleurs voeux

Quand le Conseil de Sécurité des N.U. vote ce 23 décembre une résolution condamnant l’extension des colonies israéliennes de peuplement en Palestine

Quand la cour européenne de Luxembourg réaffirme ce 21 décembre le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et dénie au Maroc toute prétention sur le territoire du Sahara Occidental

Quand ce 24 décembre le bon sens reprend le dessus en Rép. Dém. du Congo

Mais aussi quand l’ONU peut revenir à Alep, ou quand la Wallonie parvient à mettre des balises à l’accord CETA

Regardons devant, réhabilitons l’intérêt général et ensemble faisons en sorte que ces petites lumières se multiplient pour éclairer le monde.

Meilleurs vœux

 

 

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J'ai vu Europe se demander comment vivre sans ailes?". Sculpture de Caroline Delbaere, artiste et poète du bord de Loire.Un portrait de ce que devrait être l'Europe!Photo © Gabrielle Lefèvre

23 novembre 2016

Des Objectifs du Millénaire à ceux du Développement Durable

Il y a 15 ans à l’aube du XXIème siècle, un sommet mondial des chefs d’États s’engageait pour les Objectifs de Développement pour le Millénaire (O.D.M). Tous reconnaissaient que le fossé entre les pays riches et les pays pauvres, loin de s’être rétréci, s’était aggravé notamment parce que les promesses d’aide au développement n’avaient pas été tenues.

Tente ans plus tôt, les Etats développés s’étaient engagés à consacrer 1% de leur  Produit National Brut (P.N.B) pour combler l’écart et combattre l’extrême pauvreté. Ceux qui remplirent cet engagement sont l’exception (La Hollande, la Norvège.).

Alertée par les dégradations que constituent les ravages des maladies, la misère criante d’une part croissante des populations du Sud et du statut de la femme, la récession sociale dans un grand nombre de pays victimes de régime fort peu démocratique et la dégradation des biens communs de l’humanité et de l’environnement, l’Organisation des Nations Unies (O.N.U.)  se lança dans un remarquable défi. Durant la dernière décennie du XXème siècle, l’O.N.U réunit avec succès 6 sommets en charge d’identifier les grands  obstacles planétaires au développement. Citons ces sommets,

  • Rio 1992 : l’environnement ;
  • Vienne 1993 : les droits de l’Homme ;
  • Le Caire 19993 : la population ;
  • Pékin 1995 les femmes ;
  • Copenhague 1995 : l économique et le social ;
  • Istanbul 1996 : l’habitat

Les conclusions des sommets conduiront  les experts de l’ONU à faire deux propositions.  

 La première consistait à fixer 8 objectifs pour le Millénium :

1) Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim.

2) Assurer l’éducation primaire pour tous, en particulier les filles.

3) Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes.

4) Réduire la mortalité infantile.

5) Améliorer la santé maternelle.

6) Combattre le VIH/Sida et le paludisme.

7) Assurer à tous un environnement durable et l’accès à l’eau potable.

8) Etablir un partenariat mondial pour le développement

La seconde proposition visait à définir la hauteur des engagements financiers  à mobiliser, soit 60 milliards de dollars annuellement et les délais à fixer pour la réalisation de ces objectifs (15 ans). Les chefs d’États unanimes se sont alors engagés sur ce programme, promettant qu’au plus tard en 2015 ils auraient atteint l’objectif consistant à consacrer O, 7% de leur Produit National net à l’aide au développement.

En septembre 2015, les chefs d’États  se sont donc réunis  en Assemblée à New York aux Nations Unies. Mais comment évaluer sérieusement les progrès ou manquements de la communauté internationale alors qu’entretemps trois grands évènements (des statistiques défaillantes, la crise financière, les BRICS) se sont produits et qu’un autre risque de se produire : le TTIP (accord transatlantique de commerce et d’investissement, actuellement négocié entre les Etats-Unis et l’Union Européenne).

Je ne reviendrai pas sur la crise alimentaire (2007- 2008) ni sur la crise climatique dont les effets désastreux furent remarquablement documentés par le G IEC dès 2007 car cela me conduirait à de voir aborder les conséquences de ces crises sur les mouvements migratoires autres échecs des ODM.

Le premier évènement pose question. Les statistiques qui servent à évaluer la situation prêtent à de sérieuses critiques. C’est  ainsi que l’on sait aujourd’hui que dans de nombreux pays, en particulier les plus pauvres, 1 enfant sur 3 n’est pas enregistré à l’état civil. De même, il y a régulièrement surestimation et sous-estimation de certaines statistiques qui ont pour effet de faire entrer ou sortir des centaines de millions d’individus de l’extrême pauvreté.

Exemple: en 1990, on dépassait largement le seuil de 1 milliard deux cent millions de victimes de l’extrême pauvreté  et de la faim dans les statistiques de l’O.N.U. Entretemps, l’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (F.A.O) a modifié son mode de calcul des populations victimes de la faim, particulièrement en Inde, au Bangladesh et au Nigéria. Conclusions, les victimes seraient moins de 800.000.000 ces dernières années !

Le deuxième évènement témoigne du cynisme des pays riches qui connurent la méga crise financière des années 2008/2009. En moins de six mois, les Européens et Étatsuniens ont été en mesure de mobiliser plus de 4.000 milliards de dollars pour secourir les banques au bord du gouffre. Les mêmes qui s’étaient engagés en 2000 à consacrer 60 milliards annuellement aux objectifs du Millénaire soit sur 15 ans : 900 milliards de dollars. Non seulement ce montant n’a pas été réuni, pire, la plupart  des pays riches ont réduit leur aide,  en particulier leur aide aux Pays les Moins Avancés (P.M.A). Ne nous étonnons donc pas que les objectifs soient loin d’être atteints.

Le troisième, l’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et les succès rencontrés par plusieurs Etats du sud qui ont amélioré objectivement leurs performances sociales et vu s’améliorer leurs indices de développement humain.

Les performances les plus remarquables sont réalisées par les pays d’Asie Centrale qui ont objectivement réussi à sortir plus d’un demi-milliard d’habitants de l’extrême pauvreté. De même, les institutions spécialisées reconnaissent que les États qui ont renforcé leur maîtrise sur la gestion  et les services publics ont atteint de meilleurs résultats  en termes de réalisations des ODM, notamment en Amérique du Sud.

A l’inverse, sur le continent africain des années 2000, continent très privilégié par l’Aide Publique au Développement (A.P.D), la moitié de la population vit toujours sous le seuil de la pauvreté.

Une autre contre performance, les objectifs 2 et 3. S’il est vrai que ces dernières années un plus grand nombre de petites filles ont été inscrites dans les écoles primaires des pays du sud, dans les faits, elles dépassent rarement le seuil de la 3ème année primaire, moment où elles retournent dans leur famille, voire sont réservées pour le mariage !

L’échec le plus cuisant est l’objectif 7 : » Les émissions de gaz à effet de serre » ont explosé de plus de 50% en 15 ans. Le nombre de gens sur terre vivant dans des bidonvilles et des sans-logis a, lui aussi, explosé. Si la Chine a connu un taux de croissance  impressionnant, c’est en utilisant des moyens contraires au développement durable. La population de Pékin est asphyxiée. Une pomme française sera exposée à 9 pesticides différents avant d’arriver sur la table du consommateur. Les agriculteurs eux-mêmes s’inquiètent de l’usage excessif des produits phytosanitaires et des conséquences pour leur santé (cancers et maladie de Parkinson e.a.) tant pour eux-mêmes que pour leurs voisins et les consommateurs.

Que va-t-il se passer ?

Il est une fois de plus démontré que l’Aide au développement est comme le dénonçait déjà il y’a 50 ans René Dumont ’’un emplâtre sur une jambe de bois’’. Les pays du Nord  eux-mêmes ont semble-t-il ouvertement abandonné toute ambition en ramenant leur aide au niveau où elle s’élevait en 1990 soit une moyenne de 0,33% du P.N.B. En outre, la plupart d’entre eux, comme l’Union Européenne (U.E), favorise de plus en plus les interventions humanitaires et l’urgence plutôt que l’aide à moyen et long terme.

Pour trouver une sortie honorable, les grandes agences internationales ont alors abandonné la logique de l’A.P.D pour favoriser une logique mondialiste formulée en 17 objectifs visant cette fois le développement durable. Ces objectifs ont été eux-mêmes déclinés en 167 propositions. On peut dès à présent se poser la question : comment les pays les plus pauvres pourront s’approprier un tel projet ?

Du passé faisons table rase

Les éminents experts ont donc décidé que le modèle mis en place il y a 15 ans ne fonctionne pas : aggravation des inégalités et usage excessif des éléments essentiels à la survie de notre planète et du vivant. Et donc, pour changer de cap au cours des 15 prochaines années, ces  experts proposèrent deux axes de négociations : Le premier concerne le développement durable, le second traite du financement du développement. Ils présentèrent ensemble un agenda d’Objectifs communs pour le Développement Durable (O.D.D.) au cours du sommet de l’ONU à New York du 25 au 27 septembre 2015.

La grande nouveauté consiste à définir qu’il ne s’agit pas seulement de prendre en considération les pays en voie de développement (ceux du sud) mais tous les pays car aucun à ce jour ne s’est développé de façon durable. L’aide serait là pour corriger les grandes inégalités dont sont victimes les plus pauvres et curieusement pour leur permettre d’entrer dans l’économie de marché. En clair, cela signifie : sans remettre en question les politiques économiques et commerciales qui ont pourtant démontré à suffisance leur incapacité à permettre à ces populations de sortir de la pauvreté.

Autre contradiction : l’ONU, censée réunir les Etats et promouvoir les droits humains individuels et collectifs, a tendance à souscrire aujourd’hui à une vision de partenariat multiple qui fait la part belle aux bailleurs de fonds privés. Que je sache, ce sont bien eux principalement qui aujourd’hui comme hier ont contribué au pillage, à l‘épuisement des ressources et à l’accroissement des inégalités. Ils n’ont pas témoigné de grandes vertus ni en matière de développement équitable, ni de développement soutenable, et pourtant, c’est eux que l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies Ban Ki Moon appelait  à la rescousse en vue de la troisième conférence sur le financement du développement qui s’est tenue à Addis-Abeba en juillet 2015.

Aujourd’hui, faute d’une règlementation internationale cohérente, des sommes d’argent colossales circulent dans le monde sans la moindre contribution au trésor public des Etats.  Les propositions visant à adopter la taxe Tobin- Spam permettant de mieux contrôler ces flux ont été rangées aux oubliettes.  Les experts et les gouvernements du nord restent  particulièrement silencieux sur cet aspect essentiel des déséquilibres de l’économie mondiale, dû à la spéculation et aux flux financiers trop souvent illicites.

 Autre point noir,  la surconsommation, les inégalités en termes d’empreinte écologique, des modes de production et de consommation absolument non soutenables qui surexploitent les ressources naturelles, dégradent les écosystèmes et réchauffent la planète devraient  être découragés par des mesures dissuasives, les pays qui développent des modes de consommation et de production durable devraient eux être encouragés. Cela vous paraitra normal mais nécessite un accord international pour concevoir des indicateurs nouveaux ainsi que des sanctions et des mesures d’incitation. Elles tardent à venir !

Avant d’encourager le secteur privé, les multinationales et les bailleurs de fonds privés à s’ériger en acteur du développement durable, il est indispensable de définir plus précisément les indicateurs qui permettront de mesurer la qualité de leurs contributions. Quels sont les agents en charge d’effectuer ces mesures et quelles sont les sanctions en cas de non-respect des normes du développement durable, particulièrement dans les pays les plus désorganisés, où l’espace politique et public est faible ? De même, dans ce contexte, quel sera le rôle de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), en vue de promouvoir des règles universelles pour un travail décent ? De quels moyens disposeront les Etats pour assurer la protection des droits sociaux, des biens publics et de leurs ressources lorsqu’ils seront confrontés à des superpuissances économiques comme c’est déjà le cas aujourd’hui ?

Si l’ONU reste le lieu des négociations multilatérales, elle se voit marginalisée au profit du Fond Monétaire International (FMI), de la Banque Mondial (BM) et de l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) lorsqu’il s’agit de la mise en œuvre de ces accords. Pour ces organisations, la protection des droits humains, le développement durable, sont rarement au cœur de leurs préoccupations.

Faisant part d’un certain cynisme, on trouve même dans leurs publications les éléments permettant de prouver qu’en additionnant tous les flux financiers  allant vers le pays en développement, y compris l’Aide Publique au Développement  (APD), les pays pauvres  perdent en moyenne deux dollars pour chaque dollar gagné dans leurs relations avec le reste du monde.

En fait, il est urgent de rétablir une priorité du politique dans la gouvernance mondiale car comme le clame Noam Chomsky, le monde piloté par les riches va à sa perte car les puissants manipulent toujours  plus l’économie globale à leur avantage, s’attribuant sans scrupule les ressources qui auraient dû servir au bien-être commun de tous les humains.

Faute de cohérence des politiques, le risque est immense aujourd’hui de voir disparaitre de l’agenda international ce qui fut présenté au lendemain des décolonisations comme un devoir moral : l’aide au développement en tant qu’acte de solidarité, d’humanisme, fondé sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Rappelons-nous combien l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique plus particulièrement ces deux derniers siècles ont contribué à notre développement et à notre bien-être.

Aujourd’hui, l’Afrique est le continent où les peuples sont les plus démunis et privés de leurs abondantes ressources. Nombre d’entre eux tentent à haut risque de traverser la Méditerranée pour trouver chez nous quelques revenus.

Faute de revoir nos attitudes, nos modes de production et de consommation et de rebâtir une coopération sur de nouvelles bases éthiques, le jour viendra où ils nous demanderont des comptes : la justice et non plus l’aumône.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’avenir ?

Absolument pas et donc surtout pas de replis frileux sur des tentatives de vie alternatives entre quelques uns cherchant à se protéger du cataclysme du capitalisme sauvage. La double démarche à entreprendre est celle des résistances contre l’ultralibéralisme et  celle des innovations vers un nouveau modèle de « vivre ensemble » qui s’expérimentent au jour le jour. Ce partage est indispensable pour élaborer collectivement les nouvelles propositions et faire les choix pour notre vie commune et son avenir. C’est une nouvelle manière de faire de la politique, du local au global. Les Forums Sociaux Mondiaux sont à cet égard des lieux privilégiés de partage et d’échange.

Les nouvelles technologies offrent d’autres perspectives que l’abrutissement commercial ou le contrôle des citoyens. Elles nous permettent de réfléchir, de débattre et de travailler en réseau sur des bases communes acceptées, celles des droits de l’homme, celle du respect des grandes conventions en matière de droit humanitaire, celles du non recours à la force et bien sur celles de la protection de la nature notre patrimoine commun.

Des initiatives sont aujourd’hui engagées, deux exemples, la Bolivie et le Bhoutan. La Bolivie où l’indien Evo Morales et une majorité de la population s’oppose aux multinationales prédatrices et réorganisent la société avec pour objectif un bien être social mieux partagé. Le Bhoutan vit et proposera à la communauté internationale un nouvel indicateur  de progrès social : l’ « indice du bonheur national brut » des gens. Le gouvernement a décidé la sauvegarde des sols et de 60 % des forêts du pays. Ce pays, l’un des plus pauvres,  réussit à scolariser 95 % de ses enfants et à doubler l’espérance de vie de la population en deux générations, en résistant et refusant les normes de croissance imposées par le F.M.I. et la B.M.

Dans le monde entier, Via Campesina devient une référence pour les paysans qui partagent la même ambition de combattre la spoliation de leur terre et de l’eau et veulent produire pour nourrir décemment leurs familles et leurs communautés sans importations et sans usage d’engrais et de pesticides imposés par les multinationales.

Via Campesina se bat pour la désindustrialisation de l’agriculture afin qu’elle puisse remplir sa vocation à nourrir les populations via les marchés locaux et des chaînes plus courtes permettant aux petits paysan de commercialiser leurs produits et de pratiquer l’agro écologie permettant de mieux contrôler les cycles biologiques naturels. Les professeurs Olivier De Schutter et son prédécesseur Jean Ziegler, qui ont été rapporteurs spéciaux des Nations Unies pour le droit à l’alimentation ont remarquablement expliqué comment nous devons révolutionner nos pratiques agroalimentaires en vue de nourrir sainement et écologiquement 9 milliards d’humains à l’aube de l’an 2050.

Des coopératives, celles imaginées il y a déjà plus de deux siècles par le mouvement ouvrier et qui ont été promues au XXe siècle pour sortir du colonialisme par de nombreux collectifs dans le tiers monde particulièrement en Amérique latine, refont surface aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Dans les multiples secteurs de l’activité humaine, elles permettent aux gens de revenir à l’esprit du « co-opérateur » coresponsable de leurs initiatives économiques, sociales ou culturelles en respectant l’autre mais aussi son environnement.  Il ne s’agit pas de nostalgie mais d’alternatives crédibles indispensables au mode de production et de commercialisation dominant dont le seul indicateur est le profit.

Avec un minimum de bon sens, chacun peut aujourd’hui comprendre que la croissance économique,  celle qu’appellent de ses vœux les gouvernements européens  n’a plu de sens. Elle enrichit une minorité, n’est pas redistributive ni créatrice d’emplois décents. Elle est énergivore, destructrice des biens collectifs de l’humanité : l’air, l’eau, les forêts, les sols et sous-sols. Il nous faut donc combattre ces prédateurs de l’humanité, comme les paysans combattirent l’ancien régime des seigneurs de la terre et les latifundiaires.  Aujourd’hui, l’ancien régime ce sont Nestlé, Monsanto, Coca-Cola, la Lyonnaise des Eaux mais aussi les banques comme Barclays, J.P. Morgan Chase ou Goldman Sachs et leurs commanditaires des hedge funds. Ils sont les ennemis de l’humanité. Les tribunaux, ceux de la justice des hommes, les condamneront bientôt pour crimes contre l’humanité pour l’ensemble de leurs manquements à l’encontre des droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux des peuples de la planète.

Au nom des droits humains dans leurs nouvelles acceptations pour la sauvegarde des générations du futur il nous appartient de délégitimer ceux qui ont accaparé la richesse, notre bien commun. Il faut donc ouvrir d’urgence le chantier qui permettra la déconstruction de ce modèle de mondialisation qui spolie trop d’humain et leur environnement depuis 40 ans.

Déconstruction ne veut pas dire nécessairement démolir ou détruire. Notre civilisation a été faite d’apports successifs de générations qui ont puisé dans leurs ressources, leurs mémoires, leurs savoir-faire, leurs ressentis les éléments donnant sens à leur existence. C’est ainsi que progresse l’humanité. Il s’agit d’un nouveau contrat social qui permettra de reconstruire un monde plus juste associant des citoyens libres et solidaires.

Serons-nous en mesure d’adapter nos actes et nos projets à une telle conception du progrès de l’humanité ?

Personne n’accepterait la destruction de la cathédrale de Chartres ou du Parthénon sous prétexte que l’on y trouve du pétrole dans son sous-sol. Pourquoi alors acceptons-nous aujourd’hui que l’on détruise les forêts équatoriales et amazoniennes pour le profit de quelques multinationales ?

 

02 novembre 2016

Bon anniversaire au CNCD, à l’opération 11.11.11...

... Et à toutes celles et tous ceux qui y participent!

Lancé voici 50 ans, avec la volonté de tourner la page du colonialisme, le Centre National de Coopération au Développement avait l’ambition de rassembler ONG et public pour répondre à l’appel des Nations Unies, en particulier de la FAO, en vue de combattre la faim dans le monde. Ambitieux, il mit en place diverses coordinations en charge les unes de la campagne 11.11.11., les autres de l’accueil des réfugiés, des étudiants étrangers, de l’aide d’urgence, de l’envoi des coopérants. A l’époque, le CNCD confia à SOS Faim le soin de choisir quels projets et actions bénéficieraient des fonds récoltés annuellement le 11 novembre.  

Assez vite cependant, le CNCD fut l’objet de critiques de la part d’une partie des ONG, organisations de jeunesse, mouvements de la paix qui ne partageaient pas sa vision trop consensuelle et peu critique à l’égard des tendances néocolonialistes de la coopération officielle belge, entachée de deux défauts majeurs. Le premier d’assurer via la coopération une présence politique dans ses anciennes colonies, le deuxième de lier l’aide belge à la promotion des intérêts économiques et commerciaux belges dans les pays assistés.

Le CNCD était lui-même critiqué pour sa vision paternaliste de la coopération, celle du « rattrapage ». L’aide devait permettre au pays du Sud de rattraper les pays du Nord dans leur modèle de croissance. Toute critique de l’exploitation des ressources naturelles de ces pays au seul profit du Nord était absente.

C’est ainsi que dès 1970, le Comité National d’Action pour la Paix et le Développement (CNAPD), regroupant nombre d’associations, diffusa en masse durant l’opération 11.11.11 un tract « 11.11.11 oui mais » dénonçant une complaisance consistant à donner d’une main aux populations du Sud ce qu’on leur reprenait quatre fois plus par ailleurs… Deux organisations membres, le Mouvement chrétien pour la Paix et un peu plus tard Entraide et Fraternité, furent éloignées du CNCD.

Entraide et solidarité

En 1980, le CNCD/NCOS fut poussé par les Flamands au « splitsing ». Ce fut une aubaine qui permit, avec l’aide d’un grand sage, le ministre d’Etat Pierre Vermeylen, de réorienter le CNCD sur une ligne nouvelle. Il s’agissait de maintenir l’entraide en y ajoutant la solidarité avec les aspirations légitimes des pays du Sud à leur émancipation : la lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud, la dénonciation de la dictature de Mobutu au Zaïre et des complicités dont ces régimes bénéficiaient en Belgique et en Europe, l’information sur l’aide liée aux milieux d’affaires, la mainmise sur nombre d’économies du Sud par les mécanismes de l’endettement et l’intérêt critique pour les mécanismes de coopération instaurés par l’Union européenne.

Ajoutons l’élaboration de conditions nouvelles d’un partenariat fondé sur le respect mutuel, la protection des défenseurs des droits de l’Homme au Sud, le commerce équitable, la souveraineté alimentaire, la défense de l’environnement et des biens communs de l’humanité. Tout cela fut pris en charge collectivement par le CNCD et ses associations membres.

Beaucoup ont considéré cette émergence d’une autre vision de la coopération et des relations internationales comme une alternative permettant à la société civile d’avancer sur la voie d’un « autre monde possible », un monde partageant les idéaux des Nations Unies contenus dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et l’ensemble des conventions pour une sécurité et une coopération internationales.

C’était sans compter sur l’arrogance des acteurs économiques et politiques qui, au cours des mêmes 30 dernières années, ont imposé au monde une vision économiciste et égoïste des rapports internationaux. En 1947 déjà, l’économiste Karl Polanyi dénonçait le risque en disant : « Ne laissez pas l’économie aux économistes mais rendez-la aux acteurs sociaux. Une économie qui mène sa propre vie dévore le social et son environnement. »

Bravo au CNCD car il a pris la mesure du risque en refusant le TINA (there is no alternative) du couple infernal Thatcher-Reagan.

Bravo aux ONG qui ont été en mesure d’acquérir les compétences pour tenir tête aux eurocrates, aux experts de la Banque Mondiale, du FMI, des multinationales. Elles ont obtenu la complicité de politiques, de syndicalistes, d’universitaires et de leurs alter ego du Sud afin de contester les arguments d’autorité de ceux qui dirigent l’économie au profit de l’enrichissement d’une minorité. (Voir le rapport d’Oxfam de janvier 2015 : « Les 1 % les plus riches possèderont plus que le reste de la population mondiale en 2016 »).

Quatre écueils

A l’avenir, plusieurs écueils doivent être évités et je voudrais brièvement en évoquer quatre.

- Le premier : la coopération internationale de l’ONU, des Etats, des institutions internationales et celle des ONG a rencontré son pire échec et ses limites le 4 avril 1994. Il s’agit du génocide commis sous nos yeux en trois mois au Rwanda, au cours duquel près d’un million de Tutsi ont été exterminés, massacrés. Malgré les études, les témoignages, le Tribunal international sur le Rwanda, les commissions d’enquête, le bilan réel de ce crime contre l’humanité et ses conséquences au Rwanda même mais aussi dans la région, dont la mort de six millions de Congolais, de Burundais, n’ont pas été clairement identifiés et encore moins assumés. Il n’est pas trop tard.

- Le deuxième : le retour de l’aide liée. Tant les Etats que l’UE détournent sans vergogne l’aide au développement. D’abord l’aide promise en 2000 à l’aube du Millenium n’a pas été apportée et donc des centaines de milliers de petites filles sont privées d’école, des millions d’humain n’ont pas accès à l’eau potable, etc. Mais, plus cyniquement, ce qui restait des budgets consacrés à l’aide publique au développement sont aujourd’hui détournés pour faire de l’urgence dans les zones de guerre. Des guerres le plus souvent provoquées par ces mêmes pays du Nord, voyons les exemples de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Lybie, et bien d’autres moins médiatisées.

Pire, ces budgets sont utilisés pour soutenir nos entreprises engagées dans les pays du Sud, ou encore pour alléger les coûts de l’accueil des populations du Sud qui cherchent à se réfugier dans nos pays.

Dans sa lutte contre les migrations subsahariennes, l’UE a trouvé plus facilement 4 milliards à allouer au gouvernement turc de M. Erdogan et met en œuvre ce qu’elle appelle les « compact migrations policies ». Il s’agit de conditionner l’aide à des pays tels le Sénégal, le Mali, le Niger, le Nigéria, l’Ethiopie, à la réadmission par ces pays des migrants dits « irrégulièrement entrés en Europe ».

- Le troisième : la concurrence entre ONG et avec les autres secteurs associatifs. Entre ONG : le ministre actuel de la Coopération s’est érigé en CEO de la coopération et avec l’appui d’une firme de consultance a soumis les ONG à des examens de performance propres aux grandes entreprises du secteur privé, mettant ainsi les ONG sous la double pression de la concurrence pour l’accessibilité aux fonds publics et quant au choix des pays où elles peuvent bénéficier de ces fonds pour leurs actions de coopération.

Avec d’autres acteurs associatifs dans les secteurs sociaux, entre autres la santé, le risque est réel de voir de plus en plus d’ONG adopter des méthodes de récolte de fonds et des messages de plus en plus agressifs et simplistes « à votre bon cœur, M’sieur M’dame » qui nuisent voire sont en contradiction avec leur message en matière d’éducation pour le développement et pour une coopération respectueuse des objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés par les Nations Unies.

-Le quatrième : la dictature de l’urgence. Il s’agit enfin de combattre, en coopération comme ailleurs, l’état d’urgence qui prévaut en matière de sécurité comme en relations internationales. La dictature de l’urgence est à l’opposée du travail dans la durée que nécessite la coopération. Elle marginalise le partenariat pour favoriser l’ingérence. L’urgence est un camouflage qui sert le plus souvent les intérêts de nos pays et rarement les populations secourues. C’est, en outre, un réel danger car l’urgence nécessite une forte attention médiatique qui, lorsqu’elle retombe, laisse les populations assistées à l’abandon.

La coopération est donc avant tout une action de partenariat dans la durée qui exige encore et toujours un dépassement de nos clichés : nous serions les « développés » et eux les « sous-développés ». Après avoir été des sauvages, des colonisés, combien de temps faudra-t-il pour considérer les autres, ceux du grand Sud, comme nos égaux ?

En ce sens, une autre révolution culturelle s’impose.

Bon anniversaire et bon courage ce 11 novembre 2016 !

Infos :

http://www.cncd.be/

http://www.cnapd.be/a-propos/

 https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2015-01-19/les-1-les-plus-riches-possederont-plus-que-le-reste-de-la


 

Image: 

Manifestation lors du Forum Social Mondial de Tunis en 2013. © Photo G.L.

02 septembre 2016

Appel pour la Tunisie

Une charmante jeune femme tunisienne, rencontrée en ce mois d’août à la Résidence de la Délégation Wallonie-Bruxelles à La Marsa – Tunis, à qui je demandais comment allait la population tunisienne, m’a répondu : « Ils sont tristes, Monsieur. »

Hé oui. Ce peuple chaleureux, courageux, qui a voulu une démocratie sociale et honnête en se débarrassant du président Ben Ali se sent aujourd’hui bien seul. En 2015, il a suffit d’attentats à Sousse et au Bardo, ce magnifique espace d’histoire et de culture, pour que les Etats européens, agences de voyages, industriels se détournent de la Tunisie et laissent le pays au bord du naufrage économique. (1)  Les conséquences sur le niveau de vie de la population sont visibles et la recrudescence de la petite criminalité suit la courbe de la pauvreté.

La Tunisie tangue et les politiques trouvent difficilement le cap, d’autant que les aides extérieures sont rares et souvent mal calibrées.

Sans un sursaut de la part de nos associations, mouvements sociaux, partis, en vue de recréer ou d’amplifier d’urgence les canaux d’échanges, d’entraide, de solidarité, de montages économiques honnêtes, de relance au niveau culturel, universitaire, sans ces efforts concertés, demain, ce magnifique pays risque de sombrer, déçu ou révolté, dans le marasme et l’aventure ultra islamique. 

Il s’en trouvera certains pour faire le constat navrant de « cela devait bien arriver dans ces pays là cher monsieur », puisque n’auront pas été prises les mesures urgentes pour éviter ce piège.

Oui, la Tunisie, c’est un enjeu majeur dans le pourtour méditerranéen car de son avenir dépendra celui de toutes nos relations, de notre regard réciproque entre les deux rives.

Ce peuple qui a accueilli Yasser Arafat obligé de fuir Beyrouth en 1982 et qui l’a vu partir à Gaza en 1993 suite aux Accords d’Oslo, garde un espoir important dans une résolution pacifique des conflits qui minent l’ensemble du pourtour méditerranéen.

Des intellectuels tunisiens ont relancé en février dernier un Comité pour la sécurité et la coopération en Méditerranée, des syndicalistes se battent pour le pluralisme syndical autour d’un grand projet d’économie sociale et solidaire, des juristes s’associent pour défendre les victimes d’injustices qui ne sont souvent que des scories de l’ancien régime, des laïques s’engagent dans un dialogue public pour défendre la liberté de pensée, la séparation du religieux et de l’Etat mais aussi la tolérance et le respect de leurs culture et racines musulmanes.

Soyons capables, non seulement d’inscrire la Tunisie à l’agenda de nos priorités d’action, mais aussi de nous rendre dans ce pays, à la rencontre de cette population chaleureuse et de ses organisations démocratiques.

  1. Avertissement sur le site du SPF Affaires étrangères : « En raison de la persistance d’un niveau élevé de menace terroriste, tous les voyages non-essentiels vers la Tunisie restent déconseillés ».

 

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