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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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16 octobre 2018

« Le bouquet de tulipes » de Koons, l’enquête. Premier épisode.

 

Le super cadeau offert par les puissants Etats-Unis d’Amérique à la France et à la Ville de Paris en gage de son amitié après les massacres de 2015, une œuvre phare conçue par Jeff Koons érigée dans le centre historique de Paris et on se contente pour annoncer cet évènement d’une discrète conférence de presse tenue par Christophe Girard, adjoint à la Culture ! L’objectif fut brillamment atteint : la nouvelle fit quelques lignes dans la presse et fut tout aussi discrètement relayée dans les médias.

Moi, j’attendais une signature en grande pompe, retransmise en direct sur France 2, commentée par Stéphane Bern, avec dans les rôles principaux Mr Trump, le président Macron, Mme Hidalgo, et en deuxième plan, mais bien visibles sur un plan large, Mme Nyssen, ministre de la Culture, l’artiste et pour faire « plantes vertes », l’ambassadeur des Etats-Unis, Christophe Girard et pourquoi pas l’ineffable Jack Lang, pour faire consensus national.

La discrétion n’étant pas la principale qualité des protagonistes de cette affaire, j’en viens à m’interroger sur la modestie de l’annonce. De là, une double interrogation, pourquoi une communication à si faible bruit alors que pendant 3 ans le feuilleton du cadeau de Koons a fait couler tant d’encre et usé tant de salive ? Pourquoi parle-t-on si peu de l’œuvre en elle-même, une statue monumentale polychrome de plus de 10 mètres de haut et de 33 tonnes dans le Paris historique ! C’est pas rien quand même !

Tel Tintin, grand reporter, j’ai fait mon enquête et je vous livre mes conclusions en deux épisodes. Le premier sur l’imbroglio politique et la seconde sur « Le bouquet de tulipes », en tant qu’œuvre d’art.

Or donc, Christophe Girard, a annoncé en petit comité qu’après moults péripéties et conciliabules, Koons était finalement tombé d’accord pour que la Ville installe son désormais fameux « Bouquet de tulipes » dans un jardin de Paris. Les précisions apportées valent leur pesant de cacahouètes : « Le lieu, c’est le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, le Petit Palais, juste derrière le Grand Palais. Il y a, autour du Petit Palais, des jardins municipaux dans lesquels il y a un emplacement possible ».

Pas facile à trouver le jardin même pour un vieux Parisien ! Il est petit, comparé aux Tuileries, caché par le Petit Palais, cerné par les Champs-Elysées au nord, le Cours La Reine au sud et à l’est par la place de La Concorde. A part quelques touristes en quête de bancs pour soulager leur douloureuse plantes des pieds et quelques amoureux qui s’y bécotent, personne ne connait ce petit jardin qui n’a même pas de nom ! Et puis et surtout, ledit jardin n’est pas devant le Petit Palais mais derrière. Les visiteurs du Grand Palais et du Petit Palais ne verront pas l’imposante statue. Pour la voir, il faudra contourner le Petit Palais et pénétrer dans le jardin. Encore faudra-t-il savoir que la statue s’y cache !

Notre affaire a commencé par des drames qui ont profondément traumatisé notre pays et ému le monde entier : les attentats djihadistes de 2015. L’idée d’offrir un cadeau à la France endeuillée pour marquer symboliquement la force des liens qui unissent la France et les Etats-Unis n’est pas de Koons. Elle est de Jane D. Hartley, ambassadrice des Etats-Unis en France depuis 2014. C’était une démocrate nommée par Barack Obama. C’est elle qui sollicite Koons qu’elle connait personnellement et dont elle connait l’œuvre. En effet, peu après sa nomination, elle avait donné à l’ambassade une réception qui a accueilli le Tout Paris des arts et de la culture pour célébrer la rétrospective de Koons au Centre Pompidou qui avait battu des records de fréquentation (plus de 650 045 visiteurs). Un évènement pour un artiste étasunien contemporain dont les œuvres attirent les foules et… les polémiques. On se souvient qu’en septembre 2008, il avait exposé 17 de ses œuvres au château de Versailles.

Soyons clair, l’ambassadrice est à l’origine du projet de cadeau d’état à état et Koons « donne » une œuvre spécialement dédiée pour conforter nos relations avec notre allié. Soyons encore plus clair, l’artiste donne une idée de statue, un cahier des charges pour la réaliser et même de jolies images anticipant son installation entre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris et le Palais de Tokyo. Pour être encore plus clair (plus clair, c’est transparent !), le gouvernement des Etats-Unis ne donne rien à part sa bénédiction, Koons ne donne pas la statue mais le projet de l’érection d’une statue sur son socle. C’est Koons qui choisit l’emplacement.

Quelques bémols à la clé toutefois, il convient de trouver un financement au « cadeau » via le lancement d’un appel au financement international, coordonné pour le fonds pour Paris créé pour l’occasion. La Ville de Paris doit en amont recueillir l’avis favorable de l’architecte des bâtiments de France et s’ingénier à trouver 3,5 millions d’euros.

Fastoche, l’affaire pilotée par les diplomatie américaine, française et la mairie de Paris semble rapidement pliée. Que nenni ! Des voix s’élèvent pour dire que personne n’a été consulté, ni les riverains des deux musées ni les deux directeurs des deux institutions concernées, Fabrice Hergott [Musée d’art moderne] et Jean de Loisy [Palais de Tokyo]. D’autres déplorent la démesure du projet. Fin 2017, l’Espace 35, un collectif d’artistes de Belleville, lance une pétition titrée « Non au bouquet de tulipes de Jeff Koons à Paris ». Elle recueille 6159 signatures. Il est vrai que l’œuvre est haute de plus de 10 mètres, large de 8 et pèse 27 tonnes sans son socle. A cela s’ajoute une tribune publiée dans le journal Libération du 21 janvier. Autour de Frédéric Mitterrand et d’Olivier Assayas, une vingtaine de personnalités lancent un appel : « Non au « cadeau » de Jeff Koons ». Pour les signataires, Koons est « devenu l’emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif » et « son atelier et ses marchands sont aujourd’hui des multinationales de l’hyperluxe ».

Pas de concertation (elles ont été remplacées par des négociations entre les états et la Ville de Paris), la statue altère la perspective du prestigieux Palais de Chaillot, son gigantisme est contestée par les artistes français et les « intellectuels ». Ceux de droite (les mêmes qui ont hurlé que l’expo de Koons à Versailles était un sale coup porté à la culture française). Ceux de gauche voyant dans Koons le symbole accompli des dérives du marché de l’art et une vaste opération publicitaire.

Fin 2017, notre affaire se complique. L’état qui hérite de la patate chaude doit gérer les relations diplomatiques avec les Etats-Unis et la montée au créneau des intellos. Le bon peuple se gausse du « cadeau » de Koons et l’opinion publique, viscéralement antiaméricaine, penche du côté de ses intellectuels ne connaissant de Koons que le scandale (son mariage avec la Cicciolina, une ancienne actrice porno italienne, les homards géants accrochés dans les salles d’apparat de Versailles etc.). L’architecte des monuments historiques donne un avis défavorable à l’installation entre les deux musées comme le voulait Koons, au motif du poids excessif de la statue (plus de 33 tonnes !). Pourtant, les financements sont trouvés.

Bref, le problème est posé autrement : L’état accepte le cadeau, la Ville de Paris ne peut pas le refuser, l’argent a été trouvé. Reste à trouver un lieu qui peut accueillir l’œuvre et être accepté pour toutes les parties. Pas simple !

Les positions des protagonistes semblent irréconciliables. Les Etats-Unis veulent, pour leur cadeau à la France, un lieu prestigieux. La mairie de Paris voudrait établir un lien entre l’œuvre et les attentats. Koons se satisferait semble-t-il du Grand Palais, juste en face du Petit Palais, pour que son « cadeau » soit bien vu par les visiteurs de la FIAC. L’hypothèse du Grand Palais est rejetée car elle signerait la guerre avec les intellos, surtout ceux de gauche. La mairie pense au 11ème arrondissement, le plus proche des lieux des attentats. Mais allez trouver, un lieu prestigieux dans cet arrondissement populaire ! On pense au parc de La Villette. Pas assez prestigieux, pas proche des lieux des attentats. Aucun rapport avec la Cité des Sciences et de l’Industrie. Et puis dans le parc, y a pas une seule statue ! Mauvaise pioche.

« Le bouquet de tulipes », virtuellement, voyage et finalement, car il faut bien clore ce dossier, un accord est conclu entre la ministre de la Culture, Mme Nyssen, les Etats-Unis, La Ville de Paris et Koons. La réception de Koons par Mme la ministre scellera l’accord. Ce sera dans un « quartier » prestigieux (certes derrière le Petit Palais, mais près des Champs-Elysées),

Pas loin d’un musée (derrière !). On évite les questions qui fâchent : ça ne risque pas d’être une vitrine pour Koons, on ne verra pas la statue de l’avenue du Président Wilson, le Petit Palais fera écran à la fureur des intellos, quel rapport entre le jardin public et les lieux des attentats ? Aucun. Arrêtez de poser des questions idiotes !

Dossier définitivement bouclé. Levez le ban ! Les Etats-Unis célèbre leur indéfectible amitié avec la France meurtrie, le président Macron ne veut pas pourrir davantage ses relations avec Trump, Mme Hidalgo, maire de Paris, a accepté d’accueillir le cadeau (et prépare les élections municipales !) et Koons se satisfait d’un scandale de plus qui a duré 3 ans. Il a loupé sa reconnaissance par les autorités constituées de son talent, pour graver dans le marbre français son génie, il faudra attendre. Il a cédé ses droits sur l’œuvre quand elle existera. Il est par voie de conséquence généreux. C’est bon pour l’image coco (clap de fin).

A suivre.

 

 

 

Image: 
Présentation du projet à l'ambassade des Etats-Unis à Paris en présence de l'ambassadrice, de Mme Hidalgo et de Jeff Koons.
Une image du projet.
Implantation prévue de la statue.
Jeff Koons présente son projet comme acté.
Entretien de Mme Nyssen, ex-ministre de la Culture, et de l'artiste.

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11 octobre 2018

Banksy, le procès .

-Monsieur le procureur de la République, je vous donne la parole pour votre réquisitoire.

-Merci monsieur le juge,

J’entends dans mes réquisitions faire la démonstration qu’un faisceau d’indices convergents tendant à montrer que la pseudo disparition de l’œuvre de M. Banksy après son adjudication à plus de 1,2 millions d’euros est une machination dûment préméditée entre la salle des ventes et l’accusé.

Je ne reviendrai pas sur les faits, ils sont dans toutes les mémoires. Venons-en aux indices prouvant la préméditation et la complicité entre l’artiste et Sotheby’s.

Vous avez noté, monsieur le juge, que l’œuvre, semble-t-il un pochoir, n’a jamais été dissocié de son cadre. Le cadre d’un style ancien et doré contraste singulièrement avec la modernité de l’œuvre. Si nous reprenons les dires de l’accusé, il aurait piégé le cadre il y a de nombreuses années attendant une hypothétique vente aux enchères. Or, une photographie largement diffusée dans la presse montre une inscription manuscrite au dos de l’œuvre : 70/150. D’où monsieur le juge mon étonnement. Pour prendre ce cliché, il y a fallu sortir la feuille de papier sur laquelle était peint « La fille au ballon rouge » de son cadre. Cette opération était délicate car le cadre était en toute hypothèse une caisse américaine selon l’expression consacrée, un cadre qui avait un fond. Si Sotheby’s a effectué ce démontage, ses experts n’ont pas observé que le cadre était plus lourd qu’un cadre doré ordinaire ?

En effet, monsieur le juge, l’accusé après sa supercherie a mis en ligne sur Instagram une vidéo montrant comment dans la partie basse du cadre, une déchiqueteuse a été placée. Nous voyons distinctement l’ensemble des pièces métalliques qui la constituent. Ces pièces ont un poids certain et ce poids situé dans le bas du cadre crée une différence de poids entre le haut du cadre et le bas. Si le cadre a été ouvert, qui plus est par des experts, l’attention des dits experts n’aurait pas été attiré par un cadre trop lourd et fortement déséquilibré dans la partie basse ?

Je note, monsieur le juge, l’étrangeté de la situation. Tout laissait prévoir que la vente de Sotheby’s allait atteindre des sommets voire des records de prix. « La fille au ballon rouge » était l’attraction principale de la vente. Et on voudrait nous faire croire, que l’œuvre n’aurait pas été expertisée avant d’être mise aux enchères ! L’usage, dans ce cas de figure, est l’expertise de l’œuvre mise en vente par plusieurs experts. Experts qui rédigent des attestations d’authenticité. Où sont les certificats monsieur le juge ? Mon souci n’est pas d’établir que le pochoir est bien une œuvre de Banksy mais de prouver qu’une œuvre dont on suppute qu’elle va battre des records de prix a été nécessairement expertisée et que ces experts n’ont pas pu ne pas remarquer l’anomalie du poids excessif du cadre.

Hypothèse, monsieur le juge, voire !

Examinons une autre hypothèse si vous le voulez bien.

L’accusé, nous en avons fait état précédemment, explique qu’il a piégé son œuvre il y a plusieurs années dans l’espoir qu’elle soit vendue aux enchères. Avouez que l’effet de la supercherie eut été moins grand si la vente s’était déroulée dans une obscure salle des ventes de Guéret dans le département de la Creuse !

Notons que de nombreuses ventes de tableaux sont faites dans des galeries ou de particulier à particulier et, parfois, de manière fort discrète. L’artiste en l’occurrence ne pouvait avoir aucune certitude que son œuvre soit vendue aux enchères et, excusez-moi du peu, chez Sotheby’s, devant un parterre d’acheteurs internationaux, vente exceptionnelle couverte par les médias !

Notons également que la durée entre le piégeage du cadre et l’adjudication pose un problème technique. En effet, le mécanisme de la déchiqueteuse nécessite une source d’énergie pour être opérationnel. Nous pouvons certes imaginer qu’un comparse ait in situ déclenché le mécanisme, il faudrait admettre qu’une batterie, des piles peut-être, auraient conservé un temps indéterminé leur puissance. Voilà bien des conditions difficiles à satisfaire !

Que dire, monsieur le juge, de la farce de la vidéo ! Sans être grand clerc, il est certain qu’elle résulte d’un montage. Le nombre des plans, la diversité des angles, montrent que plusieurs comparses ont filmé la scène. Nous voyons, monsieur le juge, qu’ils sont placés très près de l’estrade, proche du commissaire-priseur et de l’œuvre. Les comparses étaient assis dans les premiers rangs et debout près de l’estrade. Or, les premiers rangs sont réservés aux happy few, aux acheteurs potentiels, invités par la salle des ventes. Il n’est pas aisé de s’approcher debout de l’estrade et d’œuvres dont la valeur est considérable. Sotheby’s a tous les éléments pour identifier les auteurs des prises de vues. Que ne le fait-elle pas !

Monsieur le juge, mes observations, mes hypothèses, accréditent la thèse d’une préparation bien en amont de l’évènement. Le but ? Transformer une vente en un happening culturel. Oserais-je ajouter que l’œuvre à moitié déchiquetée a doublé voire triplé sa valeur après cette mise en scène savante brillamment réussie.

L’objectif n’est pas mercantile, j’en conviens aisément. Il s’agit pour l’accusé de conforter son image de trublion de l’art urbain contemporain. Nos codes n’interdisent pas à un artiste de détruire ses œuvres. Certes. Mais ils punissent la complicité entre salle des ventes et vendeur aux fins de duper les honnêtes gens.

Je requiers, en conséquence, l’annulation de la vente et la condamnation conjointe de l’accusé et de la société de vente aux enchères Sotheby’s pour grivèlerie en vertu de l'article 313-5 du code pénal.[1].


[1] Ce billet est une pochade destinée à divertir le lecteur. Il n’en demeure pas moins que tous les faits sont authentiques.

Image: 

"Fille au ballon rouge", le pochoir dans son cadre.

Le pochoir in situ.

Reproduction du pochoir diffusée dans le monde entier.

Variation sur le thème.

Variation "à la pomme"

Déclinaison "anglaise".

L'oeuvre en train d'être déchiquetée. On notera l'excellent cadrage d'un événement qui a duré quelques secondes.

Inscription au dos du pochoir.

produit dérivé, tee-shirt.

produit dérivé, collier.

Comment fabriquer soi-même "Fille au ballon rouge".

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30 septembre 2018

Millo, une œuvre à tiroirs.

 

Francesco Camillo Giorgino aka Millo est un muraliste italien dont la pseudo naïveté des fresques « cache » une intéressante réflexion sur notre environnement urbain.

Regardant une fresque de Millo, « celui qui voit » est d’abord saisi par les dimensions. Ce sont celles de murs « aveugles », sans fenêtre, de hauts immeubles situés dans un environnement urbain très dégradé, dans des quartiers populaires. De plus, la surface des murs est le plus souvent formée d’un vil béton brut de décoffrage, sans apprêt ni crépi. En un mot comme en cent, des murs moches dans des quartiers moches.

Sur ces murs Millo peint des scènes qui ont de nombreux points communs. Le premier est le « fond ». Il représente une ville. Non une ville particulière, mais bien davantage un type de ville. Une ville moderne avec des tours et des blocs, des voitures, des avions, des espaces verts, le tout peint en noir et blanc. Le dessin s’apparente au « dessin d’enfant » ; les proportions ne sont pas respectées (les avions sont petits, les voitures minuscules, les habitants, quand il y en a, trop grands etc.).

Ce qui est frappant, c’est la surabondance des détails. Millo peint les arbres des espaces verts, les routes, les fenêtres innombrables, les nuages parfois, etc. La ville de Millo ressemble à s’y méprendre à un décor de jeu d’enfant avec des cubes, des grosavions tout petits, des voitures lilliputiennes. Une ville de fantaisie. Une ville qui évoque le Gargantua de Rabelais. On se souvient que Picrochole, roi de Lerne, s’oppose à Grandgousier, le père de Gargantua avec une armée de treize mille six cent vingt -deux soldats.

En position centrale des personnages gigantesques (rappelons que Gargantua est un géant) interagissent avec la ville. Ils tranchent sur le dessin noir et blanc par des couleurs vives, le plus souvent des primaires. Millo a créé une galerie de personnages qui sont tous des enfants. Ville, personnages et objets racontent des histoires.

Des histoires dont le sens mérite d’être éclairé par l’artiste. Les villes de Millo sont des « villes génériques ». A dessein, les caractéristiques urbanistiques sont gommées au profit d’une ville représentant toutes les villes du monde. Une ville ni belle, ni laide. Une ville contemporaine type.

Les personnages sont pour Millo « sa part la plus pure ». L’enfant ou l’enfant qui continue à exister dans chacun de nous est l’acteur principal d’un discours sur la ville.

Les scènes imaginées par l’artiste sont souvent drôles et poétiques. Comme si, Millo, ancien architecte, créait une poétique de la ville qui s’oppose à la laideur des villes construites par d’autres architectes. Ce qui est de l’ordre de la démarche est de créer de la beauté, de la grâce, de l’humour dans des quartiers dans lesquels les Hommes sont contraints de vivre dans « l’horreur ». Ajouter sur des murs « affreux » de la « pure beauté » est un acte militant. Une manière de corriger les erreurs des autres, ses anciens confrères.

Millo ne se borne pas à faire le procès des urbanistes et des architectes, il met le doigt sur le dysfonctionnement d’un système. Pour lui, la ville laide est le produit d’un système libéral qui est régi par la recherche du profit au détriment des Hommes. La classe politique a partie liée avec les entreprises qui s’enrichissent de la construction sans âme des villes. L’argent-roi gouverne la construction de la ville sans prendre en compte les besoins de ses habitants. Ce n’est évidemment pas un hasard si Millo remet au centre de ses villes des hommes. Des Hommes archétypaux comme le sont ses villes.

Enfants, sujets principaux, se jouant de la Ville. Cela a l’apparence d’un jeu : un jeu d’enfant. Le sous-texte est plus radical : c’est une condamnation sans appel d’une société du Veau d’Or. Comprenne qui pourra. Toutes les lectures sont possibles. C’est la volonté explicite de Millo que ses œuvres soient des œuvres à tiroirs.

J’aime les artistes qui disent des choses sur notre monde. Millo, architecte et artiste, dénonce haut et fort, un fonctionnement dont les plus fragiles d’entre nous sont les victimes. Millo, avec une extrême élégance, construit des allégories poétiques qui, en elles-mêmes, interrogent le libéralisme économique.

Image: 

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06 septembre 2018

Gérard Zlotykamien, les Ephémères.

Si Lagardère ira-t-à-toi, il en est tout autrement avec les œuvres de street art: il faut aller les chercher. Chercher dans les galeries (certains galeristes font un remarquable travail de découverte des artistes et de promotion de leurs œuvres), dans les musées (en fait, en France ce sont des collections privées plus ou moins ouvertes au public), dans la rue (il serait temps de rendre au street art son sens premier, ce sont des œuvres (d’art) qui sont dans la rue). J’ai la faiblesse de penser que les œuvres des street artists qui sont dans des lieux dédiés au commerce de l’art sont des œuvres d’art contemporain urbain. Gardons l’expression consacrée aujourd’hui par l’usage de « street art » aux œuvres situées dans la rue et ayant comme public potentiel les badauds, les piétons…et non les amateurs d’art ou les collectionneurs.

Débat d’experts me direz-vous, chicanerie…voire ! La question du public, du destinataire des œuvres est un élément central dans l’art. Sans faire long sur le sujet, pensons aux peintres de la Renaissance italienne. Les œuvres (tableaux, fresques etc.) étaient des commandes. Pour en saisir le sens, il est primordial de savoir qui était le commanditaire, quelle était le lieu initial de l’exposition de l’œuvre choisie par le commanditaire, c’est-à-dire, indirectement, qui est sensé voir l’œuvre.

Cette notion de destinateur/destinataire est particulièrement intéressante dans l’œuvre que j’ai découverte récemment peinte sur le mur Karcher. Je rappelle que l’expression « le mur » désigne un lieu d’exposition d’œuvres de street art, lieu géré par une association en partenariat avec les communes (par exemple : le mur Oberkampf, le mur 12, le mur Orléans etc.) Le mur Karcher est donc…un mur géré par l’association Art Azoï situé en contrebas du square du même nom, dans la rue des Pyrénées, dans le XXème arrondissement de Paris,

Or donc, lors d’une de mes promenades street art (en fait, régulièrement, je fais le tour des spots de street art), je découvre peinte sur le mur Karcher une œuvre déroutante. L’artiste a peint à la bombe aérosol un fond avec des couleurs douces. Sur le mur blanc, des lacis de courbes tracées en rose et bleu. Le rose est un peu fané et le bleu, ciel. Sur ce fond, en noir, des formes dont les contours évoquent des corps humains. Plutôt des ectoplasmes tant les formes s’éloignent du réalisme. Pourtant, « celui qui voit » parvient à identifier les traits de visages, des formes oblongues semblent être des bustes, de longs prolongements des membres. Nulle composition si ce n’est une longue théorie de ces formes étranges se détachant du mur et nous questionnant. Formes « droites », peut-être, « à l’envers », sûrement. Des entretoises du mur sont soulignées en jaune et en rouge.

Les passants de la rue des Pyrénées passent, jettent un œil et …passent leur chemin. Faute de saisir immédiatement le sens du mur (qui est une œuvre en soi), déçus de ne pas comprendre ; le mur n’est pas l’objet d’une observation. Il fait partie du décor.

J’ai la sale manie de chercher à comprendre les traces. J’ai voulu en savoir davantage sur cette œuvre qui rompt avec le réalisme et pourtant qui n’est pas abstraite.

J’apprends que son auteur s’appelle Gérard Zlotykamien. Il est né en 1940. Il a commencé à peindre en 1955 et ses premières interventions dans la rue sont de 1963. C’est, en toute modestie, un des deux créateurs du street art ( le second est Ernest Pignon-Ernest).

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître ! Dans les années 1970, le « trou des halles » était entouré d’une palissade. Gérard Zlotykamien, alias Zloty, peintre de chevalet jusqu’alors, à l’aide de bombes aérosols, sur cette fameuse palissade qui a été un lieu d’expression dirons-nous, a dessiné des Ephémères.

 Ce sont pour Zloty des ombres humaines qui sont restées imprimées sur les murs après l’explosion de la bombe d’Hiroshima. Ombres, fantômes, traces laissées par les vivants dans leur mort tragique. Cibles civiles massacrées et aussi pour ce petit-fils de déportés, victimes de la Shoa.

Il nomme ces formes projetées sur le mur des Ephémères comme ces insectes qui ne dure que 24 ou 48 heures. Ses œuvres sont aussi destinées à être détruites. Comme nous ! Les éphémères représentent symboliquement la destinée humaine et les œuvres de Zloty sont une parabole de notre sort tragique.

Les dessins sont mortels (et s’ils ne sont pas détruits par d’autres, Zloty les détruit lui-même), et les fameux moins de 20 ans que j’évoquais plus haut ont certainement du mal à comprendre le terrible choc qu’ont provoqué la première utilisation de l’arme atomique et le massacre de 6 millions de Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Un choc universel des consciences. Après la « boucherie héroïque » de 14-18, l’organisation industrielle de l’anéantissement programmée de millions d’Hommes au regard de leur religion. Pour en parler, il fallut inventer, après-guerre le mot « génocide ». Le Japon d’aujourd’hui n’a pas oublié Hiroshima et Nagasaki. Le monde non plus.

Le travail actuel de Zloty n’est pas un regard vers le passé mais une invitation à penser notre futur. Dans une interview de 2017, il déclare : « En réalité je ne regarde pas en arrière. Quand vous donnez rendez-vous à quelqu’un c’est dans le futur. Quand je pense à une toile, c’est pour ce qu’elle sera demain et non pour ce qu’elle aurait pu être hier. Je ne suis pas historien. Je ne prétends pas lire l’avenir dans une tasse de café, mais je me base sur une émotion que je ressens à un moment donné par rapport à une époque ».

Son œuvre qui semble « minimaliste » porte une profonde interrogation sur nos sociétés. Une question sur l’effacement de la mémoire collective, une question également sur l’absurde qui semble gouverner le monde.

J’aime cette phrase écrite par Gérard Zlotykamien : « Il a fallu des milliers de doctrines religieuses, de civilisations avec les sages, des prophètes, des penseurs, des philosophes et des hommes de bonne volonté pour qu’aujourd’hui, nous puissions avoir des chambres de torture, des camps de concentration, des frontières et des hommes chewing-gum ».

Les « modestes » dessins de Zloty n’ont rien à voir avec la « déco » des courants main stream actuels. S’il fallait les qualifier (mais le faut-il ?), je dirais plutôt que son art est conceptuel dans ce sens où la représentation est le tremplin d’un questionnement.

Une dernière info pour la route ! Zloty a 78 ans et peint toujours les murs avec des bombes.

Image: 

Détail des Ephémères.

Le mur Karcher et la longue fresque de Zolty (40m de long sur 3 de haut)

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

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03 septembre 2018

Okuda : de l’exercice de style à la création surréaliste.

Okuda est apparu sur les écrans radars des amateurs de street art en réalisant la décoration intérieure et extérieure d’une église. Cette œuvre peut être considérée comme un chef d’œuvre, c’est-à-dire un manifeste de l’art de son créateur.

Son créateur est Oscar San Miguel Erice, aka Okuda. Il est né à Santander en 1980 et vit depuis 2000 à Madrid. Il étudie les Beaux-Arts à l’université Complutence, certainement la plus prestigieuse université madrilène. L’église s’appelle Santa Barbara de Llanera. Elle est située dans la zone industrielle d’Asipo dans la commune de Llanera dans les Asturies, au nord de l’Espagne.

L’histoire de cette métamorphose mérite d’être racontée. L’église avait plus d’un siècle. Elle a été construite en 1912 par l’architecte Manuel del Busto. Elle eut de riches heures mais l’absence de fidèles provoqua sa fermeture et le monument tomba en ruines. Son état était tel qu’elle était vouée à la destruction. Pour sauver l’édifice un groupe de passionnés s’est formé ; groupe qui prit le nom de la « Brigade église ». Pour préserver son architecture, la Brigade leva des fonds, s’attacha le partenariat de Red Bull et décida d’en faire un skatepark.

Le madrilène Okuda se vit alors confier la décoration de cette église, devenue un haut lieu de la pratique du skateboard. Okuda a peint des animaux, des visages, des têtes de mort, des scènes représentant des personnages, des éléments végétaux. De l’ensemble se dégage une grande cohérence formelle : animaux et personnages sont traités graphiquement de la même manière. Seuls sont gardés par l’artiste les traits forts des sujets traités en deux dimensions. Cette géométrisation des espaces se traduit par une fragmentation des aplats peints de couleurs différentes.

La peinture d’Okuda est éloignée du réalisme. Il conserve les traits de ses sujets, fragmente les surfaces, ne rend pas compte du volume par des ombres, recherche des harmonies colorées de couleurs n’ayant que de lointains rapports avec la couleur « réelle » du sujet.

Ce qui surprend et étonne, ce sont en premier lieu les couleurs, et en second lieu, dans le cas de l’église, le manque de cohérence thématique. Entre l’intérieur et l’extérieur, entre les murs et les plafonds, alternent des thèmes qui ne semblent pas avoir de rapports de signification. A moins que le fil rouge entre les sujets soit l’opposition entre la vie et la mort. La vie évoquée à travers visages et formes animales et la mort toujours présente dans la récurrence de « skulls », figure « classique » de la contre-culture, mais figures inattendues dans un lieu de loisirs fréquenté par des jeunes gens. Le thème vie/mort est renforcé par une scène récurrente : d’un crâne émerge un arbre et un personnage stylisé. Cette occurrence peut avoir un sens : de la mort des animaux et des Hommes naît la vie symbolisée par l’arbre (de vie ?) et d’autres êtres qui ne peuvent exister que grâce à la longue chaîne de la vie faite de naissance, mort, renaissance.

Ces scènes sans s’opposer aux autres représentations introduisent un élément qui dépasse la décoration. Elles se réfèrent au surréalisme.

La décoration de cette église n’a pas fait scandale comme elle aurait pu le faire en d’autres temps. Elle a étonné ; la communion entre l’architecture et le style très coloré des motifs qui rompent avec la traditionnelle obscurité des intérieurs d’église et la relative austérité des murs extérieurs des églises du siècle précédent.

La décoration de l’église Santa Barbara fut un coup de tonnerre dans le Landernau de l’art. Nous avons découvert alors l’ensemble de la production d’Okuda. Elle est singulièrement riche. Okuda a peint des camions, des trains, des réceptions d’hôtes de luxe, des toiles, des « murs » tel ce pignon d’immeuble qu’il a peint récemment dans le 13ème arrondissement de Paris.

Le maire de l’arrondissement et la galerie Itinérrance l’ont sollicité pour peindre un mur pignon d’immeuble de 50 m de haut sur 30 de large. Okuda a peint sa Mona Lisa avec au bras un sac Vuitton et un oiseau sur l’épaule. Dans un entretien, il justifie la présence de ce sac en disant que Paris est la capitale de la mode. Sa Joconde est un jeu subtil de motifs décoratifs et d’une géométrisation des espaces qui est une des marques de l’artiste. Tous les motifs utilisés par Okuda ont déjà été utilisés dans des œuvres différentes (les pois, les bandes, les étoiles etc.). A sa manière, la Mona Lisa d’Okuda est également un manifeste de son art.

Revenons sur ce qu’il est convenu d’appeler le style d’Okuda. La décomposition d’une surface en lignes géométriques nous renvoie à la fin du 19ème siècle, au cubisme du début du 20ème et à l’abstraction. Le fait de peindre des espaces qui devraient être des aplats de couleurs différentes n’est guère nouveau. Difficile de ne pas penser au Brésilien Kobra. « Techniquement » dirons-nous, Okuda n’apporte pas d’innovation plastique. Son apport est davantage dans sa déclinaison des couleurs, couleurs qui s’affranchissent totalement des couleurs de la réalité.

Il faut pour apprécier son art regarder ses fresques plutôt que ses « grandes » réalisations. Ce qui était présent dans la décoration de Santa Barbara, est, dans ses fresques, l’objet même de l’œuvre. Ses fresques sont des merveilles de composition et prolonge le mouvement surréaliste. Elles donnent à voir non des motifs décoratifs mais des scènes avec des personnages entretenant entre eux et des objets des relations mystérieuses. Leur sens n’est pas donnée par un titre ; c’est à « celui qui voit » de le construire. La beauté, la signification cachée des œuvres, la qualité de leur exécution, en font des œuvres remarquables de mon point de vue, comparables voire dignes, des grandes toiles d’un Chirico ou d’un Dali.

Okuda s’est imposé sur la scène internationale par ses talents de coloriste. A ses œuvres phares, je préfère ses « murs » et ses toiles dont l’audience est plus confidentielle.

Le Chilien Inti déplorait que les œuvres de street art aujourd’hui étaient de la « déco ». C’est très excessif, ce qui signifie que c’est vrai en partie. Décorer un lieu, le rendre beau, est en soi un bel objectif et la peinture a à voir avec la décoration. Par excès d’intellectualisme certainement, j’aime les œuvres qui conjuguent beauté formelle et signification, convaincu que la peinture est un objet et un medium. Laissons le temps au temps, Okuda est un jeune peintre qui ne manque pas de talents. Sous la « déco », cet artiste a des choses à nous dire sur sa vie, ses espoirs, notre monde. Alors, accordons notre attention à cet artiste, déjà célèbre, peut-être pas encore accompli.

Image: 

Eglise Santa Barbara de Llanera (Asturies)

Détail de l'intérieur.

Tour du 13ème arrondissement de Paris. Mona Lisa.

Fresque.

Fresque.

Fresque.

Fresque.

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25 août 2018

Vhils, dernières séances.

Comment aborder le travail d’Alexandre Farto aka Vhils ? L’angle biographique, toujours tentant, fournit quelque éclairage sur un projet artistique qui ne se laisse pas lire aisément.

Alexandre Farto, né en 1987, dès le début des années 2000, fait son apprentissage de street artist en herbe dans la banlieue sud de Lisbonne, à Seixal, en taguant les murs en déshérence. Il passe par la case « graffiti » avant de faire des études de graphisme et d’animation. En 2007, il s’installe à Londres et étudie les Beaux-Arts à la Central Saint Martins College of Art and Design.

Bref, l’itinéraire d’un gamin qui découvre avec ses potes le street art sur les murs pourris de sa banlieue et qui apprend le métier d’artiste de manière conventionnelle. Gardons en mémoire le militantisme de son père, son engagement politique, dans le contexte d’un Portugal enfin débarrassé du joug de Salazar par la Révolution des Œillets de 1974.

Signalons aux exégètes de l’œuvre de Vhils, mes frères en écriture, que le Lisbonne d’après le coup d’Etat des militaires n’a que peu de choses à voir avec le Berlin de la chute du 3ème Reich. Les murs ruinés de la capitale portugaise au début du 21ème sont la conséquence des transformations urbaines de la conurbation, en particulier, la gentrification des quartiers populaires qui a provoqué la destruction des immeubles anciens habités par des classes populaires, rejetées comme ailleurs, vers les périphéries.

Ces murs, vestiges provisoires d’un libéralisme triomphant, ont été l’environnement dans lequel s’est développée l’expérience plastique de Vhils. Un contexte traversé par la compréhension des forces qui étaient à l’œuvre.

Bien que le travail de création de Vhils soit pluriel, des constantes existent. Si les supports sont différents, le béton des murs, le cuivre, le polystyrène, Vhils, contrairement aux street artists qui apportent de la matière, des couches de peinture, « supprime » de la matière. Ce qu’il apporte, c’est le manque, la lacune.

Les techniques qu’ils utilisent dépendent des supports à « creuser ». Le premier temps est une peinture au pochoir sur le support. Un pochoir simplissime réalisé avec un logiciel de traitement d’image ne gardant de la photographe originelle que deux couleurs. Le pochoir n’est formé que d’une « couche », un « layer ». Vhils peint sur le support choisi en s’aidant de son layer. Au lieu d’apporter de la couleur dans les vides, il creuse des lacunes, plus ou moins profondes, avec des outils divers (burin, cutter, marteau-piqueur etc.)

 

Ses choix techniques sont partie prenante de sa démarche : il crée du vide. C’est la lumière, qui en fonction de son intensité, de sa direction, de sa couleur, va donner « vie » à son œuvre. On serait tenté de dire, et d’écrire, qu’il sculpte le mur. Résistons à la tentation car son travail est différent ; il ne crée pas du volume, il troue les matériaux d’une surface pour générer grâce à la lumière des zones d’ombre et des zones éclairées. L’ensemble de ces zones crée une image. S’il fallait absolument trouver un élément de comparaison, nous pourrions dire que son travail s’apparente à celui du graveur.

Que représentent ces œuvres ? Toujours la même chose : des portraits. Mais des portraits particuliers. D’abord, ce sont le plus souvent des portraits d’inconnus, d’anonymes, saisis en gros plan (le plan se réduit à un focus sur le visage excluant tout autre élément -le cou, les épaules, le décor-) Des portraits de très grandes dimensions, « sculptés » sur des murs ruinés.

Quelle signification donner à ses œuvres ? Vhils nous donne une clé. Dans une interview filmée, il cite cette phrase de l’écrivain portugais José Saramago : « Le chaos est un ordre à déchiffrer ». Le chaos de la matière du support est illisible sans l’intervention de l’artiste. C’est lui qui fait apparaitre ce qui était caché, comme en gestation. L’artiste comme les photographes de la pellicule révèle l’image. Le parallèle avec le photographe est parlant. Vhils comme lui, avec ses produits chimiques, enlève de la matière pour donner naissance à une image, à une œuvre d’art. De l’inorganisation nait l’ordre. L’image est l’ordonnancement du chaos.

Difficile de ne pas penser aux cosmogonies qui apportent des réponses à cette éternelle et universelle question : comment le monde a-t-il pu naitre du chaos des origines ? Il est certain que Vhils ne se prend pas pour le Créateur. Sa conception n’est pas une doxa religieuse mais une réflexion philosophique qu’il poursuit d’où il est : de son statut d’artiste.

Je trouve poétique, sinon philosophique, de penser que l’être d’une création est le résultat d’une soustraction au Réel. Autrement dit, c’est en réduisant la matière que l’Homme vainc le chaos.

Reste à rassembler les membres disloqués d’Osiris ! Vhils sur des murs lépreux donne une existence à des hommes et des femmes qui ont habité ces maisons aujourd’hui détruites. La lumière éclaire et ressuscite les images de ceux qui ont été chassés de ces lieux mais qui continuent à les hanter. Les murs, comme une pellicule photographique, gardent secrètement le souvenir de ceux qui les ont aimés. Les visages semblent suinter des murs voués à la disparition avant de disparaître dans un nouveau chaos qui détruit l’ordre ancien. Vhils sort du chaos des pierres, pour un bref moment dans le long terme du temps qui passe, des visages, avant de disparaitre pour l’éternité.

L’œuvre est un nouvel ordre issu du chaos (chaos des pierres, chaos de la société qui brise les faibles etc.), un ordre provisoire. Avant un autre chaos. Ainsi, va la vie. Selon Vhils.

L’œuvre de Vhils, unique, est la confluence d’une réflexion sur la Création, le temps qui passe, le pouvoir qui provoque le chaos. Vhils n’est pas un pur esprit ; il inscrit sa réflexion d’artiste plasticien dans un contexte social et politique. Une œuvre forte et unique.

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12 août 2018

Levalet raconte des histoires!

Jules Ferrand sort sa montre de son gousset. Dix heures viennent de sonner au clocher de Saint-Eustache annonçant la fermeture du marché des B.O.F. Les beurre-œuf-fromage ont acheté leur marchandise, fait le tour des caisses des mandataires pour payer, ramasser les achats, chargé les camions place Beaubourg. Il a un petit sourire aux bords des lèvres : c'est une bonne journée qui s'annonce. Il a trouvé une belle meule de gruyère extra, un vieux Salers et tout ça sans facture. C'est toujours ça que le percepteur n'aura pas. Et puis, avec ses copains, les crémiers de la rue Montorgueil, ils ont cassé la croûte dans leur resto attitré. Germaine, la patronne, elle avait fait griller des andouillettes de Vire. Une andouille bien dorée avec un Bourgueil 47, une bonne année. Un régal. Pour se rassurer, il met la main dans la poche intérieure de sa veste de velours ; son portefeuille est là, bien gonflé par les billets. Il a le temps d'aller voir la Simone.

Simone, il l'aime bien. Ce n’est peut-être pas la plus belle mais elle fait bien son boulot. "Content ou remboursé" qu'elle dit pour plaisanter avec les clients. Il l'a à la bonne, la Simone. Pour ainsi dire, il a le béguin pour elle. Elle sourit tout le temps, elle. C'est pas comme Yvonne, sa femme. Bonne commerçante, elle sert bien le client. Elle sait écouler les rogatons et met un peu coup de pouce sur la balance. C'est pour payer le papier, qu'elle dit. Comme toutes les semaines, bras dessus, bras de dessous, avec la Simone au bras, il va chez Lucien, un pays. Il tient un hôtel de passe au coin de la rue Rambuteau.

Le Lucien, il prend l'air devant sa porte. Il voit son pays au coin de la rue de la Grande Truanderie. Faut pas lui faire prendre son temps. Il lui tient la porte. Il prendra sa serviette en passant et mettra un petit billet pour la chambre, dans le tiroir du bureau, au premier étage. En patois, avec un sourire en coin, il lui dit qu'il s'est encore trompé de porte : l'église est juste à côté. Alors Jules et son pays rient, comme toutes les semaines à la même plaisanterie.

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30 juillet 2018

S7TH VIXI, vaincre ses démons.

Prendre pour blaze, pour nom d’artiste, S7TH VIXI, avouons-le n’est pas banal. Au-delà de l’originalité, Aurélien Ramboz est trop cultivé pour avoir laissé le hasard jouer aux dés. S7TH se prononce comme le chiffre 7 mais son orthographe le distingue d’un autre street artist auquel j’ai déjà consacré un billet : SETH, comme le dieu égyptien du désert, de l’orage, des oasis, des étrangers et protecteur de la barque solaire.

Confondre sa personne avec le chiffre 7, chiffre sacré s’il en est, a une signification. L’homme qui « est » 7 est « le chercheur de vérité. Il a une idée claire et convaincante de lui-même en tant qu’être spirituel. En conséquence, son objectif est consacré aux enquêtes dans l’inconnu, et à trouver des réponses aux mystères de la vie. »

La seconde partie du blaze pose également question. On s’attendait à « vici », mais c’est bien de « vixi » qu’il s’agit. Tout bien considéré, je crois que ce « vixi » -là, n’a rien à voir avec le « Veni,vidi, vici » de César  et tout à voir avec le poème d’Hugo publié dans « Les contemplations ». La première strophe donne le sujet et le ton :

« J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleur

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ; »

Alors qu’un autre poème d’Hugo, « Demain, dès l’aube… » était un pèlerinage sur la tombe de sa fille Léopoldine, « Veni, vidi, vixi » traduit le désespoir profond du père qui, jamais ne se consolera de la noyade de sa fille préférée.

Vixi est la troisième personne au parfait du verbe vivre qu’on pourrait traduire par « J’ai vécu », dans le sens, ma vie est terminée. Une vie de joie et d’amour ; mon existence est une vallée de larmes. Pas gai certes mais je crains que ce soit ce sentiment qui anime S7TH et les images qu’il crée en sont une traduction.

Le parcours de S7TH commence par des études au lycée, par une école d’art en Belgique, par un boulot de peintre de décor de théâtre. Sa culture picturale s’est enrichie des apports de la littérature de science-fiction, d’un amour immodéré pour les films noirs de la Hammer, des super-héros de Marvel et de DC Comics. Un mix de références classiques, d’images de polars des années cinquante et de films de série B post apocalyptiques. Un univers plastique singulier dans lequel évoluent hommes et machines.

Lors de la rencontre avec l’artiste, j’ai d’abord été frappé par le soin qu’il apportait à sa réalisation. Il s’est montré très attentif à la matière du mur, au grain de son crépi, il apporte beaucoup de soin à ses fonds. Il les peint « savamment », ne laissant rien au hasard ; une complémentarité subtile entre les couleurs du sujet principal et le chromatisme du décor, des dégradés, des coulures, des superpositions de couches qui laissent apparaître, comme filtrée, la couleur des couches inférieures.

 La même attention est apportée aux personnages. Les formes sont cernées par de forts traits noirs et la recherche chromatique étonne par son raffinement. Des motifs géométriques réguliers sont peints au pochoir (en fait, un textile tissé comme une résille). Le trait est puissant. La palette surprend par sa complexité. Les noirs, les gris, les terre de Sienne, les ocres, les bruns forment une harmonie sombre et riche. Seul un signe de couleur vive, le plus souvent rouge, tranche en ajoutant au mystère de la représentation.Lors de ma rencontre avec S7TH dans son atelier, à Montreuil, j’ai été frappé par non pas la ressemblance entre les travaux dans la rue et ceux d’atelier, mais par leur similarité. Même sujet, même traitement plastique, même mélange des techniques.

 En fait, j’ai compris que S7TH n’est pas un street artist mais un artiste-peintre qui peint les murs comme des toiles.

Plus surprenant encore est l’extrême importance accordée par l’artiste au support. Ce que j’avais observé dans la rue se retrouve à l’atelier. Le choix du support est associé aux thématiques développées par S7TH VIXI. Les improbables créatures technologiques sont peintes sur des supports métalliques. Les portraits qui expriment la force brute, quasi animale (ou technologique, comme d’étranges cyborgs, sont peints sur du carton brut de « décoffrage »,  soulignant la brutalité d’un monde post apocalyptique. Pas de toiles tendues sur des châssis, mais des matériaux de récupération vestiges oubliés du monde d’avant. S7TH VIXI , historien du futur, donne naissance aux traces d’un univers né de la folie des Hommes ;  un univers dans lequel cyborgs, robots, machines ont réussi leur fusion avec le vivant, un univers dans lequel des hommes qui ont dépassé les limites de l’humanité survivent. Un nouveau monde de bruit et de fureur. Un monde à la Mad Max régit par la force. Une force brute qui, seule, peut assurer la survie.

Les influences de S7TH VIXI sont à trouver dans la bande dessinée (on pense à Druillet) et également dans la littérature (Cormac McCarthy, Stephen King, Robert Kirkman, Richard Mateson, Hugh Howey, Margaret Atwood etc.) Contrairement à ces écrivains, l’artiste plasticien n’a pas le projet d’imaginer de nouvelles sociétés, de nouvelles civilisations, régies par d’autres règles et confrontées à la survie, il en extrait des personnages.

Ce point mérite un détour. Les personnages de S7TH VIXI sont des hommes. Pas de femmes, d’enfants, d’animaux. Pas de décor de villes, d’infrastructures ruinées, d’incendies meurtriers. En fait, ce sont des portraits d’hommes, limités à leur visage.

Les visages d’hommes peints par S7TH depuis plusieurs années se ressemblent. Des hommes chauves, aux traits coupés à coups de serpe, à la posture hiératique. Ils nous regardent le plus souvent yeux dans les yeux et leurs regards traduisent la distance entre eux et nous. Ce sont des hommes en dehors de tout contexte social ou géographique. Dans leurs regards n’affleurent nul sentiment. Pas de sourire, de signes d’empathie, de joie, de souffrance. Des visages d’hommes déshumanisés.

Examinant les productions anciennes et les plus récentes de S7TH VIXI, je me suis interrogé sur l’identité de cet homme, décliné si souvent et si longtemps. N’est-il pas déshumanisé, au-delà de l’humaine condition, parce qu’il a été frappé d’un grand malheur. Comme Victor Hugo par la mort de sa fille. La déshumanisation, l’hiératisme, ne sont-ils pas des réponses au malheur ? Pour ne plus souffrir, excluons de notre vie tout sentiment. Un homme sans émotions, sans affects, ressemble à un androïde. Se transformer en machine, se métamorphoser, sont alors des nécessités pour continuer à exister quand vivre est devenu impossible.

Je ne suis pas le seul à penser que le sujet de l’artiste est d’abord lui-même. Non une banale représentation de son corps et de ses drames. Un jeu des apparences dans lequel l’artiste se cache, sans toujours savoir qu’il est présent et constamment présent dans son œuvre.

La peinture mais également tous les arts, et c’est peut-être leur fonction première, sont des subterfuges de l’imaginaire pour se présenter aux autres. « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre » écrivait mon maître et très cher Michel Eyquem de Montaigne dans son « Avis aux lecteurs ». Le portrait d’un homme est (presque) le sujet unique de S7TH VIXI. Trop présent, trop récurrent, depuis trop de temps pour être le fruit d’un heureux hasard. De plus, en creux, il « manque » des choses dans le travail de l’artiste : des visages de femmes, d’enfants, de vieillards, de Blancs, de Noirs etc., des animaux, la nature, des constructions humaines etc. Sous la plume, façon de dire, de S7TH, le visage d’homme, s’impose de lui-même. Décliné à l’envi, ce visage masque quelque chose d’extrêmement douloureux, un quelque chose qui ressemble à la mort.

Foin des spéculations psychologisantes qui alourdissent le commentaire des œuvres sans les expliquer, je garde en mémoire le beau talent de dessinateur d’Aurélien Ramboz, son souci d’associer support et représentation, l’authenticité de sa démarche.
Demeure une interrogation. D’où vient cette fascination pour les super-héros sans âme ? Pour les robots humanoïdes ? Pour les cyborgs ? Les androïdes ? Sommes-nous attirés, comme les papillons par la lumière, par un futur sans sensibilité, sans émotion ? En supprimant l’âme, la conscience, supprimerons-nous la douleur ? Au risque d’être un homme-machine ?

Image: 

S7TH VIXI devant sa fresque peinte lors de Black lines 2, rue d'Aubervilliers à Paris, juillet 2018.

Un personnage marqué du chiffre 7.

Homme/machine

Robot humanoïde, beau et terrifiant.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Oeuvre ancienne.

Oeuvre ancienne.

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05 juillet 2018

Banksy à Paris : ça fait du bien de rire !

Le monde va mal, comme d’habitude (un lecteur attentif et sympa pourrait-il me dire quand notre monde allait bien !) Le grand mystère qui agite toutes les rédactions est de savoir si les pochoirs trouvés par quelques badauds curieux sont de Banksy, mais où sont donc les pochoirs ? Qui se cache derrière le nom de Banksy ? Que signifie les pochoirs de l’artiste anglais ? Est-ce vraiment Banksy qui les a faits ? etc.

Voilà un florilège de quelques titres de presse/

« Banksy à Paris, les adresses des œuvres ! »

« Banksy revendique des œuvres réalisées à Paris. »

« Que faire des pochoirs de Banksy à Paris ? »

« Banksy prend Paris pour cible et comme terrain de jeu.

Depuis le 20 juin, des pochoirs apparus dans la capitale semblent être l’œuvre du street artiste britannique. »

« La délirante traque des pochoirs de Banksy à Paris

Depuis mercredi 20 juin, une véritable frénésie a envahi la capitale française : Banksy est chez nous ! En tout sept pochoirs dont l’auteur serait l’un des anonymes les plus recherchés de la planète ont surgi… En l’espace de quelques heures deux œuvres ont déjà été vandalisées. Quadrillons la ville à la recherche de ce qu’il reste du street artist de Bristol. »

Je me permets de rappeler aux lecteurs, heureusement peu nombreux, qui ne liraient pas régulièrement mes chroniques, qu’un pochoir est constitué le plus souvent de plusieurs « slices » (une par couleur) et qu’après avoir découpé dans un carton un peu fort le sujet en évidant les parties à peindre, il suffit d’un geste de haut en bas sur la buse d’une bombe aérosol pour projeter un « spray » qui colore le support en « épargnant » les parties pleines.

De la susdite description de la technique du pochoir découle la savante conclusion que quiconque peut, muni des « layers » d’un pochoir, appuyer sur la buse. Ajoutons que la création des « layers » est facilitée par les logiciels de traitement de l’image qui réduisent le nombre des couleurs formant des aplats et qu’il suffit d’un peu d’adresse et de temps pour découper des slices simples (comme des rats par exemple). La conclusion de ces prolégomènes conduit à penser que nombreux sont les artistes qui pourraient faire des pochoirs « à la Banksy » et que rien ne garantit que ce soit Banksy qui ait appuyé sur la buse.

Ce serait drôle si nous apprenions que l’auteur des « œuvres » était un très jeune artiste émergent ayant monté un canular pour faire parler de lui !

Les pochoirs ne sont pas signés et le seraient-ils que cela ne changerait rien. D’abord Banksy ne signe jamais ses œuvres. Si une œuvre était signée, à coup sûr, ce serait un faux. Mais que signifie un « faux » quand l’artiste utilise une technique qui permet la reproduction des œuvres ? C’est même pour cela qu’on l’a inventée !

Et si, soyons fous, Banksy demandait aux petites mains qui travaillent dans son atelier de faire un pochoir et si (et seulement si) ces petites mains bombaient des pochoirs un peu partout ? Seraient-ils tous des Banksy ?

Et si, soyons iconoclaste, Banksy n’était pas le nom de l’artiste mais qu’on découvre que c’est le nom d’un collectif d’artistes ou le nom d’un atelier dont les patrons Mr Smith et Wesson faisaient « exécuter » par des artisans payés à la tâche en Chine des layers dont la simplicité est directement proportionnelle à la qualification d’une main d’œuvre sous-qualifiée ? Un peu comme Koons, vous voyez ? Dans ce cas de figure, les Banksy auraient-ils la cote ?

Pourquoi faut-il toujours parler gros sous alors qu’on parle Art ? Pour une raison qui n’a pas échappé à Banksy, c’est que ces cadeaux offerts aux Parisiens ne sont pas vraiment gratuits. Le très sérieux et très à droite Figaro dans un récent article s’en fait l’écho : « Une collection d'œuvres de l'énigmatique roi du graffiti, Banksy, va être mise en vente le mois prochain à Los Angeles et pourrait rapporter plus de 500.000 dollars, a affirmé mercredi 30 mars la maison de vente Julien's.

 

Parmi plusieurs œuvres reproduisent sur papier des peintures murales réalisées dans la rue, avec notamment Happy Choppers, une image réalisée en 2002 d'hélicoptères militaires enrobés d'un nœud rose taguée au pochoir sur un mur d'un marché de Londres, et qui selon les organisateurs pourrait s'adjuger à 150.000 dollars. »

Je reconnais à Banksy (si un homme de ce nom, ou d’un autre, existe !) un certain talent à poser une problématique grave avec un simple dessin. Dans le genre, je préfère Plantu. question d'opinion. Mais il n’en demeure pas moins vrai que l’artiste est intégré dans un marché de l’art et que ses œuvres « politiques » lui rapportent, aussi, beaucoup d’argent. C’est du dernier chic d’avoir dans son salon de la rue de la Pompe, entre un Picasso de la période bleue et un Rothko, une œuvre non signée (c’est une garantie a dit le galériste !) de Banksy représentant des migrants s’échouant sur les côtes d’Angleterre, avec en guise de décor, les blanches falaises de Douvres.

Pour ne rien vous cacher le « mystère » Banksy et les sommes folles atteintes par les enchères, esquissent sur mon visage innocent comme l’amorce d’un sourire.

Là où je suis mort de rire, c’est de voir mes compatriotes pianoter sur leur clavier d’ordinateur pour connaître la localisation des « œuvres ». Que cherchent-ils ? Faire une photo. Oui, la photo qu’on voit partout, à la télé, dans tous les magazines, le couple de rats, Napoléon empêtré dans sa cape etc. La photo sera leur photo. Genre ménagère apportant à la fin du repas un clafoutis aux cerises et l’accompagnant d’un « C’est moi qui l’ai fait ». Revenons à nos œuvres banksiennes, les happy few qui les auront trouvées, montrant sur l’écran de leur smartphone, un cliché de médiocre qualité, ajouteront sur le ton de la confidence : « J’ai toute la série des Banksy à Paris, C’est dingue, non ? »

 

A vrai dire, j’ai vu encore plus dingue. Des gens, comme vous et moi avec un putain de matos, boitier 24x36, téléobjectif de 1300mn F/8-16, partir en voyage dans un pays (très) lointain (genre Nouvelle-Zélande, Chine etc.) pour photographier exactement la même chose que le cliché qui illustre la rubrique « tourisme » du Guide du Routard. Les photos sont prises du même endroit, l’angle est le même, la lumière…tout pareil ! J’ai même vu en vacances des touristes qui regardaient des cartes postales sur un tourniquet devant la devanture d’un libraire et se proposaient d’aller sur les lieux pour prendre la photo. Même syndrome du « C’est moi qui l’ai fait !

Vous parlerai-je des bons moments que j’ai passés sur l’esplanade du Trocadéro à regarder les touristes qui se photographient (ou plutôt qui se selfisent) devant la Tour Eiffel, histoire de prouver aux autres, ceux qui n’ont pas les moyens de voyager aussi loin, qu’ils étaient là et que cette photo en est l’indiscutable preuve !

Des histoires comme ça, j’en ai cent, j’en ai mille ! Et vous-aussi, surement. C’est drôle et réconfortant de penser qu’il y a plus bête que soit. A moins d’avoir un sourire en coin et se régaler de la quête des Banksy, moderne quête du Graal, des moutons de Panurge du tourisme de masse, des Hommes tels qu’ils sont.

Image: 

Pochoir peint devant un centre d'accueil des migrants à Paris.

Pochoir "attribué" à Banksy.

Le rat de Banksy fait florès.

Après l'humiliation de Waterloo, la perfide Albion, se moque de notre Napoléon national.

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28 juin 2018

Mahn Kloix, le dessin arme fatale ?

Il y a toutes sortes de rencontres, certaines fortuites changent votre vie. D’autres sont dispensables. D’autres sont inespérées et savoureuses comme un demi de bière bu à l’ombre à la terrasse d’un café. Ma rencontre avec Mahn Kloix est du troisième type. Lui le marseillais, moi le parisien, nous nous sommes rencontrés rue Ordener. A l’invitation d’Itvan Kebadian, Mahn Kloix était venu participer à Black lines 1. Le crew TWE, Itvan K. et Lask, dans sa version parisienne, a décidé de poursuivre la réalisation de fresques politiques, dans Paris intramuros, dans des lieux très fréquentés, au vu et au su de tous. La peinture de chaque fresque Black lines est un événement. Les artistes ayant une sensibilité voisine de celle de TWE s’associent pour porter un message fort, un message d’adhésion à des luttes sociales et politiques.

Black lines 1, rue Ordener, dans le 18ème arrondissement de Paris, au nord de la Goutte d’Or, était un « hommage » à Mai 68 et un soutien aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Mahn Kloix a peint un Anonymus reconnaissable à son masque et une pancarte sur laquelle était écrit « Rêve général ». Le slogan en démarque un autre, « Grève générale », utilisé lors des manifestations sous forme de stickers et de banderoles. J’ai d’abord été étonné par le soin apporté à la fresque. Mahn Kloix avait dessiné très précisément son Anonymus et, avant de peindre, traçait au crayon des lignes de construction et des repères pour le transfert de son croquis sur le mur. De la même manière, la mise en peinture faite à la bombe aérosol, était faite avec une grande attention. Autant d’éléments qui m’ont invité à entamer une conversation avec un artiste, grand dessinateur devant l’Eternel, et militant, serviteur de causes qui honorent ceux qui les mènent.

La liste de ces causes interpelle. Qu’on en juge.

-Lutte contre l’homophobie (portrait de Shaza et Jimena, deux amoureuses de Dubaï, victimes de la répression et contraintes à l’exil)

-Lutte pour l’accueil des migrants.

-Lutte pour les droits de femmes.

-Soutien des zadistes du Plateau à Marseille.

-Soutien de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

-Soutien d’Edward Snowden, lanceur d’alertes.

-Hommage à Hamada B.A., chanteur tunisien ayant milité en 2011 pour le départ du président-dictateur Ben Ali.

-Soutien aux Grecs victimes des contraintes budgétaires imposées par le FMI et L’Union européenne.

-Soutien au Printemps arabe de Tunisie.

-Soutien aux Indignés de Madrid.

-Soutien à Occupy Oakland et Occupy Wall Street.

Une liste non exhaustive qui nous renvoie aux drames absolus que sont « la crise des migrants », les « printemps arabes », les revendications pour des droits à l’égalité, aux luttes anticapitalistes.

« Droits-de-l’hommiste », gauchiste égaré dans le street art, me direz-vous ! La prudence commande d’approfondir la démarche.

Mahn Kloix identifie une origine à son engagement : « Istanbul, juillet 2014… Gaz lacrymogènes étouffants, groupes de jeunes qui détalent dans les rues. Le besoin de protestation passe de bouche en bouche. Une jeunesse en ébullition, portée par un large pan de la société refuse de se laisser dominer par un conservatisme rétrograde qui contamine la classe politique, l’espace public ainsi que la sphère médiatique. Le courage et la détermination de ces femmes et de ces hommes à faire valoir leurs droits me touche et m’inspire. À leur contact, l’envie me prend de dessiner leurs contours, les liens qui les unissent, leurs visages. Observer, rencontrer, témoigner et rendre hommage à ces résistants ordinaires, engagés dans des luttes extraordinaires. » Au départ donc, une situation et une émotion. Un projet artistique aussi.

Les engagements de Mahn Kloix prennent leur origine dans l’émotion mais ses positions ne doivent rien au sentiment. Spectateur attentif de l’actualité, ému par une situation, il fait un très remarquable travail de documentation comparable au travail d’investigation du journaliste. Il lit des ouvrages consacrés à la problématique qu’il étudie, entre en contact avec les acteurs, les rencontrant à plusieurs reprises. Après cette phase d’information, les acteurs et lui élaborent une « campagne ». J’entends par « campagne », comme « campagne électorale », une démarche participative dans laquelle les productions plastiques de Mahn Kloix vont jouer un rôle. Les collages sont un des moyens de lutte, coordonnés à d’autres moyens. Au cours de ces rencontres sont définis l’ensemble des initiatives, les lieux, les dates, les acteurs etc. En fonction des « sujets », la campagne peut être locale, nationale ou internationale. Les interventions dans le champ public doivent être médiatisées pour être efficace : il s’agit de participer à la prise de conscience des spectateurs de l’importance de la cause défendue et d’inviter à l’action.

L’artiste dans ces conditions, devient non seulement le témoin des luttes (ce que nous sommes tous), mais un acteur, un « compagnon de route ». Encore faut-il bien choisir ses combats !

Si Mahn Kloix « creuse » ses dossiers, s’il rencontre le plus souvent les protagonistes, il intervient certes comme un militant, mais surtout comme un artiste. Les images qu’ils créent sont des « œuvres ». D’abord. Il utilise plusieurs techniques : la bombe aérosol, le collage, le « paper cut ». Leur dénominateur commun est le dessin.

Revenons sur les aspects techniques de sa création. Supra, j’ai décrit comment Mahn Kloix a peint son Anonymus. Un dessin réalisé à l’atelier, un report au crayon sur le mur, une mise en peinture à la bombe. Les collages ont la même origine : le dessin. Le dessin est imprimé sur des « affiches » dont les dimensions varient en fonction des objectifs. Le « paper cut » est chez cet artiste un découpage des traits de son dessin imprimé. Avec une infinie patience l’artiste découpe le « fond », ne gardant que les traits du dessin. Le « paper cut » ressemble alors à une immense toile d’araignée. Contrairement au pochoir dont les lacunes laissent passer la peinture, le paper cut laisse apparaître la couleur et la matière du mur dans les lacunes des traits découpés. Cette technique originale a l’avantage d’être adaptée à des formats divers ; de l’affiche à l’œuvre ayant des formats comparables à ceux des toiles.

Mahn Kloix est intrinsèquement un dessinateur. Son dessin va à l’essentiel ne retenant que les « traits pertinents » du sujet. Son trait, avec force, saisit un geste, une posture, avec dirais-je une grande économie. C’est certainement ce caractère, un trait puissant éliminant le « superflu », c’est-à-dire ce qui n’est pas significatif, qui l’apparente au meilleur de la ligne claire belge. Ce choix fondamental (quels traits reproduire ?) sert l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas de faire de la « déco », de faire beau, mais de faire passer par le dessin un message.

Le dessin dont la polysémie a été réduite, le plus souvent, se suffit à lui-même. Dans la « campagne » des FEMEN, il est écrit sur le ventre des femmes en lutte pour leurs droits parce qu’elles utilisent ce moyen pour médiatiser leurs actions. Elles « portent » leur message. Mahn Kloix reprend cette idée en la déclinant.

Le travail de Mahn Kloix est, pour l’heure, un travail de combat. Il s’inscrit dans une tradition du street art qui perdure. Je me dis que cet art est peut-être, aujourd’hui l’arme des Opprimés. Les Autres disposent en France (c’est pire dans d’autres pays !) de pratiquement toute la presse écrite et audiovisuelle. Force est de constater que les fortes mobilisations populaires qui s’expriment par la grève et la manifestation ont des effets relativement peu importants sur un exécutif globalement soutenu par une « majorité silencieuse.

Une arme qui ne touche que certaines catégories de la population. Essentiellement des jeunes. Des jeunes possédant les références suffisantes pour décoder les messages.

Il est réconfortant de penser que les jeunes gens de notre pays ont, encore, des espaces d’expression. Pour les ainés, les œuvres des jeunes pour les jeunes sont des clés pour comprendre leur désarroi, leurs revendications, leurs espoirs.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener.

Black lines, ensemble des artistes ayant été associé à l'événement.

L'Anonymus de M.Kloix.

Collages en soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN (près de la mosquée de Paris).

Collage soutien à la lutte contre l'homophobie.

Mur Oberkampf, Paris.

Collage soutien aux zadistes du Plateau à Marseille

Paper cut

Travail d'atelier.

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