semaine 17
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Black Lines, 8e censure : Et la liberté d’expression, bordel !

Le 20 mars 2019

 

Qui connait le boulevard Kellermann à Paris ? Levez la main que je vous compte. C’est un boulevard qui fait partie du boulevard des Maréchaux dans le 13e arrondissement de Paris. A la hauteur de la rue de la Poterne des Peupliers. Une sortie du boulevard des Maréchaux permet de pénétrer dans Paris intramuros et une voie d’accès de monter sur ledit boulevard. Vous voyez le topo ? Nous sommes à la limite de Paris, deux rues communiquent avec les « Maréchaux » qui ceinturent la ville-capitale. Un côté des deux voies est bordé d’immeubles sociaux, de l’autre, deux grands murs en forme de triangles. Comme les voies d’accès au boulevard sont réservées aux voitures, peu de piétons empruntent ces « bretelles ». Un trottoir seul est utilisé par les habitants des HLM. Les deux murs en contrebas du boulevard Kellermann sont devenus un spot de street art. Depuis des décennies, les graffeurs peignent des fresques qui sont tolérées par la Ville de Paris.

Le 24 février 2019, Itvan K.TWE et Lask TWE ont invité les artistes qui le voulaient à peindre des fresques en soutien au mouvement des Gilets jaunes. 35 artistes français et étrangers ont peint un mur de plus de 100 m de long[1]. Dès le lendemain, la presse en rendait compte. Il est vrai que l’événement, le Black Lines Hiver jaune 2, a été dûment préparé et médiatisé. Le maire de l’arrondissement, en toute connaissance de cause, sollicité, avait donné son accord écrit.

Mercredi 20 mars, j’apprends que toutes les fresques ont été recouvertes par les services de la Propreté de Paris. Images surprenantes : deux employés habillés d’un gilet jaune censurent la fresque de soutien aux Gilets jaunes ! Question : que représentait donc la fresque pour être la cible de la vindicte municipale ? Des œuvres qui condamnaient la censure médiatique, des fresques qui illustraient les violences policières, des scènes représentant la victoire espérée des Gilets jaunes.

Va falloir qu’on m’explique ! Pourquoi a-t-on toléré pendant des dizaines d’années des fresques de street art sur ces deux murs et pourquoi, les œuvres souvent remarquables des artistes de l’Hiver jaune ont été censurées ? Pourquoi les fresques des Black Lines sont-elles censurées pour la 8e fois ?

Essayons de comprendre. Ces fresques ont dénoncé des violences commises par la police, les excès du capitalisme, l’inaction des gouvernements successifs confrontés aux désastres écologiques, les liens entre les complexes militaro-industriels et les guerres. Bref, des positions politiques souvent reprises par les partis politiques de gauche. Et alors ? Les artistes, dans les limites fixées par la loi, ont-ils le droit de défendre des idées de gauche, dans des arrondissements dirigés par des maires socialistes, sur des murs autorisés, avec l’accord écrit du maire en personne !

« Français, vous avez la mémoire courte ». Je me souviens tout à trac de Jack Lang, alors ministre de la Culture soutenant les étudiants de la place Tien An Men, du soutien du président François Hollande aux Printemps arabes, de sa condamnation officielle du régime de Bachar El Hassan, de son soutien armé aux opposants. Tout cela est bel et bon. Pourquoi cet acharnement sur les Black Lines ? Comment expliquer qu’une municipalité de « gauche » censure l’expression d’idées qui appartiennent, somme toute, à un corpus idéologique de gauche ?

N’étant pas dans le secret des dieux, je ne peux que formuler des hypothèses. La première est la prudence d’une mairie qui a besoin et aura très prochainement besoin des voix des Parisiens modérés, Parisiens que pourraient effrayer des peintures « révolutionnaires ». Pour prendre le pouvoir, pour le garder, il faut gouverner au centre. Eradiquons l’expression des extrêmes !

La seconde est plus conjoncturelle. Le mouvement des Gilets jaunes embarrasse la mairie. Ne pas condamner le mouvement dans son ensemble pour garder un électorat populaire. Se démarquer des futurs candidats macroniens à la mairie de Paris. Surtout condamner fermement les actes de « vandalisme », les destructions, les black blocs et toute cette engeance !

Or donc, un mot d’ordre : se recentrer non sur le parti, mais sur des positions personnelles. Rassembler. Jouer un coup d’avance en préparant les futures échéances.

Politique politicienne, stratégie électorale, intérêts partisans…et la liberté d’expression ! A la trappe !

Est-il possible aujourd’hui en respectant les lois de la République de peindre une œuvre qui expriment des idées qui combattent celles de l’exécutif ? Mais que diable, qu’est-ce qui fait si peur aux puissants ? Des peintures sur des murs ? Doit-on préférer à ces œuvres des actions autrement plus violentes ? Comment les idées qui sortent du catéchisme de la pensée dominante vont-elles s’exprimer ?

Me faut-il rappeler que l’Art a toujours été un exutoire et que recouvrir d’un gris anthracite les murs peints, maintes fois photographiés, est un aveu d’échec. Un échec de la démocratie. Un échec d’une expression libre.

Voltaire, Beaumarchais, Diderot, réveillez-vous, on censure en votre nom. Les Lumières vacillent ; elles sont fragiles un souffle peut les éteindre.


[1] Artistes : Lapin Mutant - Ernesto Novo - Paulo Reyc - Tay Aguilar Esteban - Vitalia - Bojan - Epsylon Point - Lomo Zano - Hecate Lunamoon - Vince - Lask TWE - Rebus V13 FdK - Macadam - Pour Ceux - Itvan K - Deace - Krash2 - Veans TWE - Zoyer - Resha - Kraco TWE - Gemo - Sly2 - Bot1 - Magic - Ekzit - 2M - Quiz - Aflor - Oprok - Tasp - Nemi Uhu - Marco la Mouche, avec les V13 et Sure aka Wilfrack, Gémo,93 Sheed 16

Image: 

Pour en finir avec le mouvement des Gilets jaunes, on efface les mots qui les nomment. Lettrage Gémo et 93 Sheed 16..

Gilet jaune de la propreté de Paris.

Oeuvre d'Ernesto Novo.

Fresque de Vince.

Portrait de Jérôme Rodriguès par Magic (Belgique)

Fresque de Lask TWE.

Fresque de Sun-C

Fresque d'Itvan K.TWE

Une oeuvre prémonitoire de Tay (Espagne)

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