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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Dans la peau d’ Epi2mik.

Le 25 avril 2018

 

Je vous concède bien volontiers qu’il est nécessaire de classer. Le classement est même devenu une science : la taxonomie. Je concède également que les « objets de savoir » connaissant une croissance exponentielle, il est urgentissime de tout bien ranger dans des boites dûment étiquetées sinon ça va être un de ces bordels ! Je ne vous dis pas !

Ce fait étant acquis, je tique quand je constate que de la biologie, domaine originaire, le classement envahit tous les champs disciplinaires. Y compris aujourd’hui, les sciences humaines. Dans un passé récent, des savants ont classé les Hommes. Nous connaissons les funestes conséquences de ces errements. Comme décidément l’Histoire a la très fâcheuse habitude de repasser les plats, certains continuent de classer les Hommes selon une grande variété de critères : l’ethnie, la race, la langue, la religion etc. Le but étant pour celui qui classe de justifier sa domination sur les Autres. Car ces idéologues ignares se servent du classement pour hiérarchiser. Rien de plus qu’un plaidoyer pro domo.

La question des œuvres et des artistes en mouvements divers et variés n’a pas la même importance. Je le concède à nouveau. Reste que classer un artiste ça reste pour le moins délicat, sinon carrément une très mauvaise idée. Passons très vite sur les exemples : toutes les œuvres de Derain relèvent-elles du fauvisme ? Comment classer Nicolas de Staël ? Le classement, je dirais par définition, ne peut prendre en compte qu’un nombre limité de critères. Pas de critères, pas de classement. Or, l’histoire des œuvres n’est pas un long fleuve tranquille. Dans la durée plus ou moins longue d’une carrière, les œuvres changent sous diverses influences. Et ce sont ces évolutions, voire ces renoncements qui sont passionnants et qui éclairent véritablement l’édification consciente et réfléchie d’une « œuvre ».

Pour classer, il faut choisir une période et en rapprocher les productions d’autres productions comparables, voisines, ayant le même style. Exercice, certainement utile, mais réducteur qui tente, en prenant un chausse-pied, de faire rentrer un homme, une femme, une œuvre dans son irréductible identité, dans une case, ayant un certain degré de généralité ou de pluralité.

Ce qui m’intéresse,  ce n’est pas de savoir dans quelle case tel ou tel artiste est classé mais de rencontrer grâce à la connaissance intime et profonde des œuvres l’homme ou la femme qui leur a donné naissance. Suivre la genèse de ce qui deviendra une œuvre, ses tours et détours, ses avancées et ses reculs, ses constances et ses ruptures, c’est comprendre (prendre avec) le créateur/la créatrice dans sa singularité.

Après cette longue parenthèse, qui est un accordage, quelques idées sur lesquelles nous sommes d’accord (du moins, je l’espère !), venons-en au sujet que je voudrais, enfin, aborder.

Je vais vous parler d’un homme d’une quarantaine d’années qui vit à Caen, en Normandie, qui dans le civil s’appelle Thierry Olivier, et qui,  dans le monde de l’art porte deux noms (par ordre d’entrée en scène), Virus A et Epi2mik. Je vais vous raconter son histoire et vous montrer quelques-unes de ses œuvres. Une histoire racontée d’une voix blanche, sans commentaire, sans essayer à toute force de classer l’artiste et son œuvre.

Ecole des Beaux-Arts, des années passées volontairement cloitré dans sa chambre, 10 ans dans la rue, des allers-retours en hôpital psychiatrique, des gardes à vue, un infarctus, un processus de guérison et de résilience. Bref, un homme fragile, un artiste à part. Il commence à faire des ronds à 23 ans et depuis il n’a pas arrêté. Des ronds sur tout, liés par contact avec d’autres ronds. Des ronds qui,  partis de chez lui, vont envahir la rue. De facto, puisqu’il est dans la rue à peindre des ronds, il devient « artiste de rue » ;  en anglais « street artist ».

 Il nous raconte dans un entretien ce mouvement de l’intérieur vers la Ville : « En sortant des Beaux-Arts, je me suis enfermé dans mon atelier où j'ai peint sur des toiles de grands formats. Puis,  j'ai peint les meubles. Puis les murs, le sol, le plafond, ma poubelle, ma boite aux lettres. Et voilà j'étais dans la rue. »

Les cercles sont tout d’abord peints de manière compulsive. De manière plus distanciée, quelques années plus tard. Rien ne semble arrêter la contamination. Il peint des ronds sur plus d’un kilomètre la digue qui relie Lion à Hermanville, deux petits ports normands ;   sur une rouleau de papier de 10 mètres de long sur 1,50 mètres de large (ZoOom), sur les maisons, les immeubles, les escaliers, les portes…

Les ronds envahissent Caen, la banlieue, les bords de mer. A propos de ZoOom, il déclare d’une voix douce, comme une confidence : « « J’en suis à six mètres. C’est physique, mais ça me canalise. J’ai commencé par des atomes, des molécules. J’en suis à ma première cellule. C’est comme une transe. Ça ne me lâche pas. Avant mes bulles étaient comme des fleurs qui pollinisaient la ville. Là, c’est comme un champignon qui se développe, la vie qui se construit sur un fil. Un voyage au cœur de la matière. » Il nomme cette invasion, une « pandémie positive ».

 Les ronds ont conquis Caen. Les habitants donnent un nom à leur auteur : Virus A. Pandémie, virus, c’est la même idée, Thierry Olivier adopte ce nom qui n’est pas un blaze. Plus tard, il se donnera à lui-même un nom. Il gardera l’idée et créera un blaze : Epi2mik. Il continue à dessiner  des ronds avec des Stadler sur du papier 5 heures par jour, tous les jours. Le papier, les encres noires, de couleur,  résument son univers. Travail de bénédictin diront certains, ascèse du travail consenti et nécessaire ;  des cercles contiennent d’autres cercles qui par de fins filaments, comme des axones, relient des amas de cercles à d’autres constellations de cercles. Pas de plan de travail, de préparation, d’utilisation d’ordinateurs, de tablettes graphiques, de « sketches » comme disent les street artists.  Les cercles « réfléchis », « pensés », forment des compositions d’une incroyable complexité.

 Les pédants feront allusion aux fractales de Mendelbrot. Rien à voir : aucune symétrie, aucun changement d’échelle. Aucune comparaison n’est possible ; son travail est, au sens littéral, incomparable.

 Regardons-le dessiner : à genoux, il dessine avec grand soin des cercles. Ces cercles, tous différents, plus ou moins circulaires, sont des représentations que l’artiste considèrent réalistes d’atomes, de cellules, de molécules, de dendrites, de nerfs…Les traits sont des membranes cellulaires et le tout, organique, croit, envahit l’espace de la feuille selon une logique interne cachée. Dans ses œuvres, il y a un début et une prolifération. Quand la multiplication des organismes a atteint un objectif contenu dans un programme génétique aléatoire, l’artiste lève son stylo, l’œuvre est  terminée. Il est temps de passer à une autre.

Le temps n’impose pas de limite à l’exécution. Epi2mik mettra le temps qu’il faut. La durée ne dépend pas de lui. La durée,  c’est sa vie qui passe. Tous les jours se ressemblent : 5 heures à tracer des ronds, plus c’est risquer de mal faire. Pour peindre des ronds sur la digue, il a peint 396 jours d’affilée. Le temps circulaire, les jours identiques aux jours,  suppriment la notion de temps. La durée de l’œuvre est commandée par la durée d’extension de la pandémie.

N’allez pas imaginer que son « travail » est une manie, et rien d’autre. Il le fonde sur une théorie complexe, trop complexe pour que je la comprenne : « Mon travail est urbain mais n’a pas grand-chose à voir avec le graffiti, j’utilise la ville comme espace “rhizomatique” et “micropolitique”. Mes principales influences sont Gilles Deleuze et Felix Guattari dans “Mille Plateaux“, ou Paul Ardenne dans “Un art contextuel“, ou encore plus proche la contamination de Joël Hubaut. »

J’avoue humblement que je ne connais pas ces textes qui, pourtant,  sous-tendent son œuvre. « No comment » sur l’homme et l’artiste. Surtout pas d’essai de classement ! Arrêtons de psychanalyser tous les artistes à tout bout de champ ! Contentons-nous de jouir du « grand œuvre » d’Epi2mik.

Epi2mik est « ailleurs », dans des marges. Respectons l’intimité de sa création. Souvenons-nous qu’il ne peint pas pour nous, public. Il ne dessine pas pour nous ; pour nous vendre « sa production ». Il peint, il dessine pour lui, et lui seul. C’est l’exutoire unique qui le relie à nous. Il peint, il dessine, parce qu’il n’a pas trouvé d’autres solutions pour être au Monde. Il le fait parce que, en faisant, il «va mieux », tout simplement, serais-je tenté de dire. Son œuvre est le seul et fragile pont qui le relie à la société des Hommes.

Comment ne pas être ému par cet artiste qui donne la vie à une œuvre qui lui donne la vie. Ce que nous voyons sous nos yeux, c’est une fenêtre ouverte sur la psyché d’un homme, le reflet authentique d’une intelligence, la trace d’une vie qui passe.

 

Image: 

"work in progress"

"Zo0om", long rouleau de plus de 10 mètres de long.

La prolifération organique envahit les murs.

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