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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Dourone, « Le beau est toujours bizarre », Baudelaire

Le 23 février 2018

Vous pensiez, cher lecteur, faire étalage de votre science en parlant d’un muraliste qui a acquis en quelques années une renommée internationale, qui peint des « murs » de centaines de mètres carrés avec un style reconnaissable entre tous : j’ai nommé Dourone. Vous prononciez son nom un peu comme (duRɔø). J’ai le regret de vous informer, croyez que j’en suis fort marri, que vous avez tout faux. Primo, Dourone n’est pas son nom mais son blaze ; il s’appelle Fabio Lopez Gonzalo et il est Espagnol. Pourquoi choisir comme nom d’artiste Dour ? Parce que du point de vue du lettrage, c’est très beau (un peu comme Hopare, a été séduit par les parallèles du H, du P, du R, alors que l’état civil le connaît sous le nom d’Alexandre Monteiro). Tertio, le blaze Dourone est la conjugaison de Dour et de « one ». DourOne est donc le premier à s’appeler Dour (un peu comme Jonone[1], prononcez John One qui d’abord écrivit son prénom en (presque) phonétique sur les murs de New York, puis se choisit le blaze Jon156-156 étant le numéro de son domicile-, puis JonOne, le plus souvent écrit Jonone. Last but not least, Dourone depuis 2012 est un couple d’artistes, un couple à la scène et à la ville. Dourone et Élodie Arshak, alias Elodieloll, sont rassemblés sous le pseudonyme de Dourone.

Bref, les présentations étant faites, parlons de la rencontre avec leurs œuvres. J’ai rencontré leurs œuvres à Paris à plusieurs reprises. D’abord deux superbes fresques peintes à l’initiative de l’association Quai 36, à la gare du Nord. Ensuite, une fresque rue Sainte-Marthe, dans le quartier de Belleville, et une fresque, rue des Récollets, près de la gare de l’Est.

Les 4 œuvres étaient d’inspiration, non pas semblable, mais voisine. Des portraits de femmes, mêlés à des symboles ésotériques, ouvrant sur des troués de ciels noirs constellés d’étoiles. Les couleurs étaient franches, fortes et contrastées : le rouge Vermillion, l’orange,  tranchant sur des formes cernées d’un puissant trait noir, sur un fond noir. Les larges aplats étaient combinés avec des formes géométriques, des pointillés, des segments parallèles, des lignes comme des lignes de fuite. Le graphisme n’était pas sans évoquer l’esthétique du pochoir. Les « pochoiristes », le plus souvent, partent non d’un croquis mais d’une photographie et grâce à un logiciel de traitement de l’image réduisent le nombre des nuances et des couleurs. Ainsi, des couleurs chromatiquement proches se fondent en une seule couleur et deviennent, imprimées, des aplats.

Couleurs et sujets s’éloignaient du naturalisme et s’affranchissaient de la représentation de la nature. Les visages étaient peints de « couleurs de guerre », sur le modèle des Indiens d’Amérique du Nord, les fronts portant le symbole de l’infini. Thème et décor portaient les marques de l’étrange. Les traits des portraits étaient parfois dissociés, laissant apparaitre un cosmos noir comme de l’encre. Au traitement des visages répondait le traitement des éléments de décor : l’espace noir, parsemé d’étoiles formant d’improbables constellations. Les portraits n’obéissaient pas aux règles physiques et anatomiques. Des portraits qui avaient les traits des femmes, mais des traits incomplets, avec des parties manquantes. Des « créatures » féminines plutôt, issues d’un « space opera ». Des images d’autres mondes, régis par d’autres lois. Un imaginaire non pas techniciste mais bien davantage onirique et fantastique.

Sketch[2] fait à la palette graphique, réduction du nombre des couleurs, intrication savante du thème et des éléments de décor, palette, perfection de la réalisation, Dourone, en rupture avec le courant mainstream, cassait les codes du street art, aussi bien du point de vue des sujets que du point de vue des techniques.

Les fresques de Dourone s’apparent à l’illustration. Elles ne racontent pas une histoire (voire un conte comme celles de Rétro), elles ne portent pas de message social et politique[3] (comme celles de Shepard Fairey ou les pochoirs de Banksy), elles sont belles et étranges ou belles parce qu’étranges.

La présence de symboles mérite un commentaire. Dourone utilise fréquemment le symbole (∞)[4]. C’est soit un signe mathématique, soit un huit couché, soit la représentation d’un serpent qui se mord la queue, soit un ruban de Moebius. Dourone l’emploie complémentairement avec une évocation du cosmos. Infini et cosmos sont dans son esprit quasi synonyme. La redondance voulue est complétée elle-même par d’autres « signes » : des croix, des tracés géométrisés dont on ignore la signification etc. Fréquemment, ces signes sont « dissimulés » dans la fresque. Leur « découverte » par celui qui voit ressemble à un parcours initiatique, mystique, où il s’agit de voir ce qui est caché.

Les signes perdent une partie de leur sens littéral ; la croix, par exemple, formée de deux segments d’égales longueurs se coupant à angle droit, n’est pas la croix des Chrétiens. Elle ressemble à un (+), symbole mathématique comme celui de l’infini mathématique. Selon les uns, l’infini est renforcé par le symbole de la somme. Pour d’autres, la croix renvoie à une signification numérologique. Pour d’autres, autres dont je suis, les significations « ouvertes » n’excluant pas les interprétations ésotériques appartiennent au dispositif graphique pour traduire une dimension onirique.

Le duo Dourone a renouvelé le muralisme. Ce que d’aucuns appellent leur style, que je définirais comme l’ensemble des traits définissant une identité plastique, a trouvé en occident un public enthousiaste qui apprécie à la fois les éléments de rupture par rapport aux autres grands noms du muralisme contemporain mais aussi la savante géométrie du dessin, l’explosion des couleurs, l’étrangeté des situations.


[1] Aka John Andrew Perello

[2] Esquisse, le mot anglais fait partie du vocabulaire « international » du street art.

[3] Même si Dourone se reconnaît dans les valeurs de « Liberté, Respect et Diversité »

[4] On retrouve le signe infini dans les anciennes traditions mystiques tibétaines et indiennes même s’il est souvent associé à l’expression de l’infini en mathématique. Le terme vient du latin infinitas qui signifie littéralement “sans frontière”, le signe infini tel que nous le connaissons aujourd’hui a été découvert en 1655 par le mathématicien John Wallis. Wallis a utilisé ce terme pour désigner un nombre qui ne termine jamais, qui est infini.

 

L’infini est aussi une représentation de l’amour éternel et de la force que l’on retrouve sur les croix celtes, alors que la forme infini est le symbole de l’amour spirituel. Enfin les Ouroborus, dans l’Egypte ancienne, le désignait comme un serpent qui se mord la queue et qui représente le lien entre le début et la fin, l’un ne peut exister sans l’autre, la création est un cercle sans fin.

Image: 

Fresque de la rue des Récollets.

Détail de la fresque de la gare du Nord, Paris.

Détail fresque de la gare du Nord.

Fresque récente marquant des évolutions dans le traitement du portrait et une palette différente.

Le duo Dourone devant une fresque récente "Pensendo en un cambio".

Fresque récente illustrant des continuités et des évolutions dans le graphisme et la composition.

Deux superbes portraits de femmes s'inscrivant dans une continuité chromatique avec le bâtiment.

Détail de la fresque de la rue Sainte Marthe, Paris.

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