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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Farid Rueda, un exemple du muralisme mexicain contemporain.

Le 30 mars 2018

 

Si New York est mère du street art, cette mère fit d’innombrables petits. D’abord, par ordre d’entrée en scène, les tags du métro de New York dans les années 70 recouvrirent les murs, puis les rames. Les tageurs s’approprièrent cette forme nouvelle d’art et déclinèrent les tags en adoptant différents styles, en variant les formes, les couleurs et créèrent des compositions plastiques originales intégrant tags et lettrage, lettrage et fresque.

De la même manière, le mouvement street art s’est exporté mais en s’hybridant, mêlant formes nouvelles et cultures populaires. Le muraliste Farid Rueda, peintre mexicain, en donne une formidable illustration.

Rueda est un mexicain de Mexico-City. C’est dans cette ville mégalopole qu’il naquit, apprit la peinture et fit ses premières armes dans la rue. Dans une interview récente, il évoque le début de son parcours d’artiste : « J’ai commencé à dessiner quand j’étais môme, plus tard devant choisir un métier, j’ai étudié à l’Ecole des Arts plastiques de Mexico. Là, j’ai rencontré des artistes et grâce à eux j’ai commencé à peindre dans la rue utilisant les murs pour exprimer mes peurs et mes désirs. » Cette volonté de faire passer dans ses œuvres des émotions personnelles, des « messages », l’a naturellement amené à peindre seul. C’est donc seul, à Mexico, qu’il a peint ses premiers murs. Vite, de festivals en festivals, de commandes en commandes, il peint en Amérique du sud et en Europe ; en Colombie, Costa Rica, Cuba, Equateur, Espagne, Bruxelles, Allemagne, France, Estonie, Croatie, Serbie, Portugal, Pays-Bas etc. Ces expériences participèrent à sa formation : « Le voyage et la peinture sont de bons moyens pour apprendre et avoir des expériences nouvelles, ça développe votre inspiration et vous amène à vous interroger sur vous-même, savoir ce que vous allez faire de vos compétences. C’est comme cela que j’ai appris sur mes propres racines mexicaines et que j’ai découvert la culture actuelle de mon pays. Durant cette période, j’ai compris combien la nature et les animaux étaient importants. C’est ainsi que les thèmes que je peins aujourd’hui se sont imposés à moi. »[1]

La connaissance des racines de la culture mexicaine a été une source d’inspiration certes mais un tremplin également à une création moderne qui ne doit rien aux traditions.

Ses murs, souvent immenses, constituent un merveilleux bestiaire. Nous y trouvons les fauves qui peuplaient les forêts aztèques, des cerfs, des aigles, des grenouilles etc. Ce qui les rend remarquables, c’est la composition voire la décomposition. Composition, car le sujet principal, la tête de l’animal, est un élément d’un ensemble plus large comprenant d’autres éléments. Prenons par exemple sa fresque de tigre d’environ 6 mètres de haut sur 6 mètres de large (c’est Rueda qui donne l’échelle). Elle représente une tête ; un tigre rugissant. La gueule grande ouverte, les puissants crocs, l’allongement des yeux, la distorsion des muscles, tout concourt à l’expression de l’agressivité du fauve. En fait, la partie antérieure de la tête du tigre ne constitue que la moitié de la surface totale. L’autre moitié est formée par la représentation de plumes. Des plumes de différentes formes, de différentes couleurs. Elles sont la coiffure du tigre.

La composition surprend : un tigre coiffé de plumes ! Par ailleurs, la surface de la peau du tigre a été décomposée en espaces plus petits dont les formes s’intègre assez bien dans le mouvement dynamique du rugissement. Ces espaces sont décorés de motifs d’une grande variété. Tous les motifs sont différents, s’harmonisent avec les plumes peintes en rupture chromatique (un espace jaune et noir contraste avec une plume grise et noire). La peau n’est pas une peau (un démarquage fort avec les couleurs « naturelles »). Les plumes ne sont pas des plumes. Des espaces ornés de motifs jouxtent d’autres espaces ornés d’autres motifs. Nous sommes, non dans une peinture naturaliste, mais dans une composition en grande partie abstraite qui est lue comme un symbole. Le tigre appartient, en effet, au calendrier aztèque[2] .

Dans ce que nous croyions être un bestiaire, il y a une « forêt » de symboles aztèques et Farid Rueda n’est pas un Jean-Jacques Audubon aux petits pieds peignant sur les murs des métropoles du monde de grosses bêtes mais l’héritier d’un peuple et d’une culture qui refusent de disparaître. Tous les Mexicains partagent avec l’artiste la compréhension des symboles. Son œuvre est comprise comme un écho des cultures mésoaméricaines et un écho encore bien vivant de la mythologie aztèque.

Bien que trouvant nombre de ses sujets dans le fonds culturel aztèque, Farid Rueda n’est pas le fils naturel de la peinture aztèque. Les raisons en sont simples. Nous savons que les Aztèques décoraient les murs de leurs constructions de peintures. Un seul vestige l’atteste mais les sources écrites convergent sur ce point. Les peintures ont disparu parce que les édifices ont été détruits. Curieusement pour nous Occidentaux, la peinture se confond avec l’écriture. Les scribes aztèques étaient nommés « peintres » car les manuscrits, tous les manuscrits, étaient des recueils d’images. Les codex sont assurément une des sources de Rueda. Source quant au fond (les animaux sont des symboles), quant à la forme c’est bien différent. La variété des couleurs est certes attestée dans les codex par les enluminures représentant les dignitaires aztèques. Nous savons que les plumes étaient des éléments de vêtement et composaient de superbes parures. Rueda les peint comme éléments de décor ; elles apportent l’élégance et la diversité de leurs formes et l’incroyable variété des couleurs.

Sujets, références nombreuses à la culture aztèque, les fresques de Farid Rueda empruntent, en partie, aux codes de la peinture mexicaine contemporaine. Bien sûr, d’aucuns y verront les influences du mouvement muraliste qui se développa à partir de 1910 et qui a profondément marqué la peinture « de chevalet ». D’autres de peintres emblématiques du Mexique comme Frida Kalho ou, plus près de nous, de José Orozco et Rufino Tamayo. Les influences sont certaines mais limitées ; il faut y voir davantage une marque du talent particulier de Farid Rueda. Un talent remarquable dans la création des motifs décoratifs.

J’ai longtemps souhaité faire une histoire des motifs décoratifs. « Nés quelque part », ils voyagent de pays en pays, de siècles en siècles, oubliés, redécouverts, transformés, adaptés aux cultures locales, expurgés etc. Passionnant vous dis-je ! Rueda réinvestit des motifs « classiques », les points, les cercles, les traits parallèles, mais il y apporte une variété et une créativité exceptionnelle dans leurs déclinaisons formelles et chromatiques.

Il est rare qu’un peintre passé au muralisme abandonne la peinture de chevalet. Inti, le chilien, est une illustration du contraire. Farid Rueda a été marqué, comment aurait-il pu ne pas l’être, par l’histoire du muralisme mexicain.

Comme Diego Rivera, il puise dans le fonds culturel préhispanique promouvant l’idée forte que le Mexique actuel résulte d’un mélange original de cultures : la culture aztèque, elle-même fruit des cultures précolombiennes plus anciennes, la culture des Conquistadores et la culture du Mexique moderne.

Ses fresques murales parlent à ceux qui ont les référents pour les comprendre. Elles restituent la splendeur de civilisations que nous avons cru longtemps éteintes et sont d’authentiques œuvres modernes, dans lesquelles la signification se conjugue avec l’équilibre et l’audace des compositions, la décomposition des surfaces et leurs décorations par des motifs érigent en majesté ses symboles.


[1] Traduit de l’anglais par RT.

[2]

Le Tonalpohualli, calendrier sacré compte 260 jours. Le compte commence avec le premier signe : Crocodile. Il est en haut à droite du carré central, au pied d'une des divinités correspondant à l'Est (trapèze du haut). En remontant la bande rouge du trapèze, il y a 12 petits cercles, qui représentent les 12 jours suivants de la première série de 13 jours. Cela fait donc 13 jours, jusqu'au signe Tigre (14e glyphe des jours), qui commence la deuxième série de 13 jours. On poursuit jusqu'au Cerf, puis Fleur, en bas à gauche du trapèze rouge. On remonte alors le fer à cheval pour passer par Roseau et finir par Mort. On entame alors le trapèze jaune, jusqu'à Pluie, puis Herbe tordue et Serpent, qui vient terminer le trapèze jaune. On entame alors le fer à cheval suivant, en passant par Silex et Singe. Place au trapèze bleu avec Lézard, Mouvement, et Chien, puis on passe par le fer à cheval suivant, en passant par Maison et Vautour. Enfin, on termine avec le trapèze vert, avec Eau, Vent et Aigle, puis le dernier fer à cheval, avec Lapin et les 12 derniers cercles qui nous ramènent à Crocodile. Cela fait donc bien 20 signes x 13 jours = 260 jours, soit un Tonalpohualli complet.

In Cosmogonie et Mythologie.

Image: 

Exemple de symboles aztèques. On observera les motifs décoratifs très graphiques décorant le corps de l'animal.

Un autre symbole, la tortue.

Un troisième exemple d'animal symbolique.

Tracé d'une grande fresque.

Une fresque haute comme une maison.

Une très remarquable tête de tigre. F.Rueda donne l'échelle.

Esquisses d'une grande fresque.

Une rupture dans la représentation animale : la facture est ici réaliste.

Tête d'aigle.Work in progress.

Plan plus serré sur la fresque.

Une facture proche de celle de la grenouille, plus réaliste, moins "ornée".

Une tête de cerf. Les éléments décoratifs mettent en valeur le sujet principal.

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