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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

La Cabeza de Niki de Saint Phalle.

Le 10 août 2017

 

Au hasard Balthazar, un beau jour (je me souviens qu’il faisait grand soleil sur Paris), curieux, je suis allé visiter une exposition au Centquatre[1]. Dans la cour, une œuvre monumentale était exposée : « La Cabeza » de Niki de Saint-Phalle. Ma première réaction fut une espèce de sidération devant la beauté des mosaïques. La seconde, une surprise en découvrant que la tête de mort était « habitable ». Les questions, comme autant de bulles, remontaient à la surface de mes couches néocorticales et éclataient : pourquoi cette très évidente splendeur des mosaïques extérieures pour recouvrir un crâne humain, symbole universel de la mort ? Pourquoi l’intérieur de la sculpture est-il aussi différent de l’intérieur ? Deux questions qui guidèrent ma redécouverte d’une artiste dont je ne connaissais qu’une partie des œuvres : Niki de Saint Phalle.

Niki de Saint Phalle qui connait le Mexique pour y avoir longtemps séjourné reprend le thème du crâne mexicain. « La calavera » est, tout d’abord, une référence à la fête des morts. Une fête qui aurait plus de 3500 ans ! C’est une fête qui s’étale sur plusieurs jours (du 25 octobre au 3 novembre). Pendant les « jours des morts », les Mexicains célèbrent le retour des morts dans le monde des vivants. Pour leur plaire, ils déposent sur les tombes des offrandes : des bougies, des crucifix, des « papeles picados » (des papiers de couleurs vives dont les trous forment des motifs), des fleurs, de la nourriture, de l’encens sur les tombes des adultes et des sucreries sur les tombes des « petits anges », les enfants : des « sugar skulls » (des petits squelettes en sucre) et les fameux « calaveras de dulce », des petits crânes en sucre, car chacun sait que les enfants raffolent des bonbons ! Ils sont de différentes grosseurs et on peut choisir ceux sur lesquels est écrit le nom du défunt.

La calavera est devenue une figure de l’art populaire mexicain déclinée de multiples manières (peinture, sculpture, street art, tatouages etc.).

La calavera se distingue de nos Vanités, et quelque part, remplit une fonction bien différente[2]. La fonction des Vanités est de rappeler à ceux qui les regardent l’humaine condition. Ils vont mourir et il convient, dans les délais les plus brefs, de s’occuper du salut de son âme, la grande faucheuse pouvant arriver sans être invitée !

La calavera est associée à la fête ; une fête joyeuse puisqu’il convient, pour s’assurer une bonne vie, de manifester sa joie de retrouver les défunts de la famille. C’est sans nul doute une survivance d’un culte des ancêtres que le christianisme n’a pu éradiquer.

Niki de Saint Phalle s’approprie la calavera d’une manière originale. C’est, tout d’abord, une sculpture-monument. Elle en fit plusieurs, dont plusieurs Cabezas, et toutes ont acquis une renommée internationale (celles du Jardin des Tarots, entre 1973 et 1975 Le Dragon de Knokke, la Nana-maison, installée en 1968 sur le toit de la galerie Maeght, en 1966 sa plus grande sculpture monumentale : Hon/Elle avec la collaboration de Jean Tinguely et du finlandais Per Olof Ultvedt, exposée au Moderna Museet de Stockholm et détruite sur place six mois plus tard. La gigantesque femme couchée, 23 × 13 × 14 m, contenait un salon, un bar, et une salle d'exposition). Le Crâne est sa dernière sculpture-monument réalisée à San Diego en Californie alors qu’elle était en très mauvaise santé et qu’elle allait mourir deux ans plus tard.

Difficile de ne pas voir dans cette ultime sculpture un testament. A ma connaissance, contrairement à d’autres œuvres monumentales, l’artiste n’a pas précisé quelle était la signification de sa Cabeza. Alors que les calaveras en sucre ne sont pas décorées, le motif de la tête de mort, popularisé au Mexique et ailleurs, s’est développé de manière autonome. La tête de mort a été décorée de motifs traditionnellement utilisés dans les arts populaires mexicains. En d’autres termes, le vocabulaire décoratif mexicain a été transféré pour orner la calavera. Les motifs sont le plus souvent symétriques par rapport à l’axe vertical du crâne et ne conservent que le caractère festif originaire.

Les mosaïques extérieures de la Cabeza ne reprennent pas les motifs « classiques » de la calavera. La symétrie verticale est, en partie, rompue ; quatre espaces s’opposent : l’espace des yeux colorée par des couleurs complémentaires (harmonie de rouges/ harmonie de verts), celui du nez (harmonie de bleus), celui de la bouche (exubérance des blancs et du rose), celui de l’arrière du crâne (harmonie de jaunes). Les espaces sont délimités par des lignes continues d’un noir intense. Les formes ainsi dessinées sont relativement symétriques ; les contrastes de couleurs pures créent de très violentes oppositions.

Les motifs décoratifs de la Cabeza reprennent des motifs antérieurement utilisés par Niki de Saint Phalle. Les surfaces en aplats sont tapissées de miroirs colorés de formes irrégulières de couleurs très vives (des rouges profonds, des verts, des jaunes etc.). Sont intégrés des verreries multicolores, des millefiori[3], utilisées de différentes manières : souvent au centre de compositions abstraites reliées entre elles par des lignes puissantes, noires ; parfois les millefiori composent des ensembles décoratifs. Des tesselles de céramique dont les formes et les couleurs sont variées ajoutent à la somptuosité du décor. De petits galets sont de manière inhabituelle utilisés comme autant de tesselles précieuses, alternant leur matité à la réflexion des fragments de miroirs. La nature des matériaux, les intenses harmonies de couleurs, la quasi perfection de l’exécution, tout l’appareil décoratif témoignent de l’enthousiasme de la création, de la joie des couleurs, de la splendeur des matériaux.

A la magnificence du décor extérieur s’oppose la sérénité du décor intérieur. Quand on rentre à l’intérieur du crâne, sous un ciel bleu et argent dominé par la lune, un siège attend le visiteur curieux. Les couleurs vives ont disparu remplacées par des miroirs argentés et bleus qui renvoient votre image. La lumière s’immisce entre les dents, faible, créant une ambiance paisible. Un ciel circulaire, comme un dais, couronne l’espace intérieur.

Cette calavera est un bijou, au sens littéral du terme. Ciselée, ouvrée, décorée. Comme lui, elle est belle et attirante, vue de l’extérieur. A l’intérieur, on trouve un rapport avec le cosmos (le ciel, la lune) et la paix (l’isolement du Monde).

Je n’ignore pas que de nombreux critiques rapprochent la Cabeza des Vanités. Je pense qu’au contraire, pour une Niki de Saint Phalle, veuve de Jean Tinguely, malade, sachant que la Camarde l’attend, elle signe un monument témoignant de son désir de mort. La mort attendue et souhaitée comme un éternel repos, pour rejoindre dans la beauté le mystère du ciel éclairé par un croissant de lune.


[1] Le Centquatre est un établissement public de coopération culturelle parisien, ouvert depuis le 11 octobre 2008 sur le site de l'ancien Service municipal des pompes funèbres, au 104 rue d'Aubervilliers, dans le 19e arrondissement de Paris.

[2] Une vanité est une représentation allégorique de la mort, du passage du temps, de la vacuité des passions et activités humaines.

[3] Terme d'origine italienne désignant un type particulier de verre décoré dans la masse. Le décor millefiori est obtenu par la fusion de baguettes de verre multicolores,

Image: 

Détail du côté gauche. Les grands aplats sont composés de fragments de forme irrégulière.

Détail du côté droit. L'harmonie verte des fragments s'oppose au bleu des céramiques et à la blancheur des dents. Des galets ocres se marient au vert et au bleu.

Détail de l’œil gauche. Toutes les surfaces sont l'objet de fines décorations.

Sur fond de miroirs jaunes, un réseau noir, met en valeur une surface composée de millefiori et de "pastilles" céramiques.

Le même motif est repris mais décliné dans une autre dominante colorée.

L'intérieur du crâne, une rupture radicale (couleurs, motifs, etc.)

Un ciel de nuit traité plastiquement de manière plus classique. Au centre géométrique, un croissant de lune. Un dessin "naïf" qui l'apparente à l'Art brut d'un Douanier Rousseau et du Facteur Cheval.

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