semaine 46
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Loodz, voyages intergalactiques.

Le 02 novembre 2018

Donner une idée du travail d’un artiste est une gageure. La principale variable trop souvent oubliée est le temps. Le temps, celui qui passe, est le même pour tous les artistes. Enfonçons quelques portes mal fermées. Si le mot « œuvre » désigne l’ensemble de la production d’un artiste, l’analyse d’une seule production ou d’un moment de celle-ci ne rend pas compte de l’« œuvre » d’un artiste. Je crois pouvoir écrire sans me tromper que tous les peintres, les plasticiens, tous les sculpteurs (soyons fou et excessif ! voire tous les créateurs) ont eu des « périodes ». L’actualité nous amène à citer à titre d’exemple Picasso et ses périodes rose et bleu mais nous pourrions également distinguer des périodes dans l’œuvre de Monet, de Cézanne, de Matisse, de Van Gogh, de Nicolas de Staël, et de tant d’autres.

La construction de l’œuvre relève de l’aléatoire. Elle n’obéit pas à une progression géométrique qui irait des travaux d’apprentissage à la maîtrise. Elle intègre le hasard des rencontres, avec des personnes, avec des lieux. Des circonstances. Des essais, des erreurs, des projets qui aboutissent et tous ceux qui échouent. Des contraintes, matérielles mais pas que. Bref, une œuvre est une histoire. C’est assez dire qu’elle intègre la durée.

Il en est de même pour les street artists et du jeune artiste qui, cette semaine, a retenu mais attention. Il s’agit de Loodz. Il est né en 1978 à Ambilly en Haute Savoie et a passé son enfance dans le pays de Gex. Tout gosse, comme beaucoup, il lit des bandes dessinées et dessine ses héros. Le destin frappe à sa porte en 1997 quand un pote à lui, Alker, lui file un magazine et des cassettes vidéo, « Stylewars » et « wildstyle ». Les voies de la découverte du street art ne sont pas impénétrables, mais elles sont parfois surprenantes. Passion pour le dessin, passion pour la BD, pour la SF, pour le lettrage se conjuguent et l’amènent en 2005 à un travail d’atelier. Ses premières toiles sont des portraits hyperréalistes. En 2010, fort de sa maîtrise technique, il change de cap. Il réinvestit dans le graff son amour pour la bande dessinée et des comics.

 

C’est cette période, ce sont ces graffs, qui sont pour le critique passionnants. Passionnants d’abord par le lettrage. Pour mémoire, je rappelle l’importance du lettrage dans le street art. L’intérêt de l’écriture dans la peinture est ancien et se confond, en partie, avec son histoire. Les lettrines, les enluminures et, plus près de nous l’introduction dans la toile de l’écriture de mots chez Picasso et Braque par exemple sont quelques jalons. Le tag qui est l’écriture du blaze doit obéir à des contraintes : esthétique de l’écriture, facilité à enchaîner les lettres constituant le blaze, rapidité de l’exécution.

Le graff dérive du tag mais s’en différencie par plusieurs aspects. Le point commun est l’écriture du blaze et, oserais-je dire, une esthétisation de la calligraphie. Par contre, si le tag a une fonction identitaire servant à marquer son passage dans un lieu et/ou l’appropriation du lieu, il participe d’une compétition entre les tagueurs. Il s’agit soit de taguer le plus grand nombre de fois dans un lieu donné ou sur un parcours, soit de taguer sur les lieux les plus inaccessibles.

Le graff a ceci de commun avec le tag qu’il sert également au marquage du territoire mais la compétition entre les graffeurs est différente. Les styles des graffs sont hiérarchisés du simple au complexe. Le plus basique est le chrome qui peut être décliné en chrome simple ou chrome wild. Viennent ensuite le thème, le flop, les tubes et le summum, le perfect thème. En ajoutant des personnages (les persos), le décor et la variété quasi infinie des motifs géométriques, les graffeurs personnalisent leurs graffs. Je vous fais grâce d’une description détaillée de tous les « styles ».

Somme toute, le graff est une discipline du graffiti codifiée. Tous les graffeurs via des magazines spécialisés connaissent les codes et, en conséquence, jugent les graffs qu’ils voient en fonction de ces codes. Ils graffent, non pour les badauds qui voient les œuvres, mais pour être vus par les autres graffeurs. C’est dire l’hermétisme des graffs pour les non-initiés. La compétition est centrée sur la maîtrise des formes les plus complexes et les compositions les plus originales. La récompense est la renommée, la reconnaissance par les autres graffeurs. On voit le décalage notre grille d’évaluation implicite et celle des graffeurs. Ce « game » entre graffeurs et crews est, en fait, une bataille pour l’excellence.

 

Les graffs de Loodz sont remarquables et atypiques. Le premier spécificité est la variété et l’originalité des lettrages de son blaze. Il est vrai qu’il est souvent difficile de reconnaître dans la peinture du blaze les lettres qui le constitue. Ce qui est une difficulté pour les ignares que nous sommes ne l’est pas pour les graffeurs. Ils connaissent la foultitude des variantes graphiques des lettres et, le plus souvent, appréhendent le blaze globalement. Le style wild (sauvage) est celui qui fait le plus appel à l’identité du graffeur. Bien qu’intégrant la maîtrise des autres styles, il autorise davantage de liberté.

La peinture du blaze, dans les graffs de Loodz, forme la partie centrale de l’œuvre mais, elle n’occupe qu’une surface relativement restreinte. Les éléments de décor sont nombreux et représentent une planche de bande dessinée. Non pas une planche formée de plusieurs cases mais une planche constituée d’une unique case. Autour du blaze écrit dans un style wild inspiré, des personnages sont représentés et souvent des environnements riches et complexes. En fait, chaque fresque raconte un moment d’une histoire. Comme le point de départ d’une rêverie intergalactique. Personnages, véhicules, décor interagissent pour créer une situation.

Le dessin est un hommage aux bandes dessinées américaines éditées par Marvel et DC Comics. Les larges aplats de couleur, l’audace des perspectives, la palette, sont raccord avec les thèmes inspirés des « space opera ». En un mot, toute la grammaire du genre est convoquée pour référer à l’âge d’or des comics.

Bien sûr le street art a beaucoup puisé dans les sujets et les formes de la bande dessinée. Parfois pour la détourner, souvent parce qu’elle était une source iconique des artistes et qu’elle faisait partie, à ce titre, partie de leur culture. Le graffiti, en particulier, y a largement puisé et cela dans tous les genres de la bande dessinée. Du grand classique Walt Disney, en passant par les superhéros et plus récemment les mangas japonais. Ces « emprunts » sont beaucoup plus rares dans les graffs parce qu’on l’aura compris l’essentiel est le lettrage du blaze, objet du game.

Loodz joue avec les codes. Ceux du graffiti et ceux de la bande dessinée. Il inverse le défi du graff. Ce n’est pas un graff mis en valeur par un décor mais d’abord un décor et des personnages incluant le graff d’un blaze. Une situation créée par les relations entre les personnages et leur « milieu » peinte « dans la rue », comme une planche de BD.

Les titres que Loodz donne à ses œuvres sont révélateurs de son intention : « A new galactic ride », « A new space adventure inside the wonders of the galaxy ».

Ses fresques sont des voyages au-delà des limites de notre galaxie, au-delà des possibles, des aventures extraordinaires qui aiguillonnent notre imaginaire.

 

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