semaine 21
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Obey ou Marianne éborgnée

Le 24 janvier 2019

Samedi 26 décembre, ce sera l’acte XI de la crise des Gilets Jaunes. 11 samedis de manifestation d’un mouvement commencé le 17 novembre et bien malin qui en dira l’issue. Dans les cortèges les manifestants brandissent des banderoles et des pancartes résumant leurs principales revendications. Du refus de la taxe carbone sur les carburants, goutte d’eau qui fit déborder un vase par ailleurs bien plein, c’est le consentement à l’impôt qui est interrogé et au-delà, le fonctionnement de notre système démocratique fondée sur la représentation.

Lors de l’acte X, des Gilets jaunes, en tête de cortège, ont brandi des Marianne détournées. La devise républicaine était devenue « Liberté, égalité, flashball », Marianne avait un œil crevé, le portrait d’Obey Giant avait été remplacé par celui du président de la République.

La lecture de cette image était simple : la République symbolisée par Marianne était victime des violences policières. D’autant plus aisée à saisir que l’image était renforcée par le texte. Deux détournements, l’image de Marianne et celle de la devise républicaine, qui renvoyaient à l’histoire de cette image devenue iconique. Une drôle d’histoire en vérité.

Le premier moment de cette histoire est la création par Shepard Fairey aka Obey, très célèbre street artist américain, d’un projet appelé : « Make love, not war ». Il crée à cette occasion un visuel qui connaîtra un succès international. Il représente un visage de femme avec des fleurs d’hibiscus dans les cheveux, un beau visage inscrit dans des cercles concentriques, le cercle extérieur étant décoré de motifs géométriques. Sous le portrait, sur le modèle de l’héraldisme, un chiasme constitué de pinceaux, une étoile, et, à l‘intérieur de celle-ci, un portrait d’Obey Giant, un personnage inventé par l’artiste dans un précédent projet. Quatre mots entourent le visage, ceux du projet, « Make art, not war », dont les couleurs, blanc et noir sur fond rouge, ont été « croisées ». La calligraphie, le graphisme, le code couleur, tout renvoie à l’esthétique du Bauhaus[1].

Au lendemain du 13 novembre 2015, après les terribles attentats qui frappèrent Paris et Saint Denis, Obey qui avait au préalable peint un mur dans le 13e arrondissement, prend l’attache du maire et du directeur de la galerie Itinerrance, Mehdi Ben Cheikh. Il peint quelque temps après un deuxième mur au 186 de la rue Nationale. L’œuvre est sobrement titrée : « Liberté, Egalité, Fraternité ». Dans un entretien, Obey explique sa démarche : "C'est une façon d'apporter mon soutien aux Parisiens. De par mon expérience, j'ai vu que les Français aiment la culture. C'est ma façon de dire : Paris, continue de faire ce que tu fais. Ne laisse pas tout cela changer ta philosophie ! ". « C'était pour exprimer mon soutien au peuple français et aux Parisiens. Je pense que l'art à une grande place dans la culture française, il encourage la paix, l'harmonie et la tolérance. »

Pour manifester son soutien à la France, Obey a repris son visuel de « Make art, not war » et a remplacé les quatre mots (Make love, not war), par la devise de la République héritée des Révolutionnaires de 1789. Les trois couleurs du drapeau sont directement inspirées de ce qui se passait sur les réseaux sociaux après les attentats. Les internautes pouvaient juxtaposer à leur profil le drapeau tricolore pour marquer leur condamnation des actes terroristes et réaffirmer leur fierté d’être français.

Au printemps 2017, Shepard Fairey a rencontré Emmanuel Macron, alors candidat, et lui a offert une reproduction de sa fresque du 13e arrondissement. Le candidat affichera cette reproduction dans son QG de campagne. Et l’œuvre suivra le candidat élu dans un bureau du palais de l’Elysée !

Dans un « empire des signes », l’aménagement du bureau présidentiel, fut abondamment commenté. A la reproduction d’Obey accrochée sur un mur, il convient d’ajouter une grande tapisserie du peintre belge Alechinsky et un tapis du plasticien français Claude Levêque. Les fauteuils sont du designer français Patrick Joulin et la table est signée de la firme américaine Knoll.

Que nous donne à voir et donc à comprendre, le Président (ou ses communicants ?). Quelle image donne-t-il du quinquennat qui commence ?

On peut y voir (mais on n’est pas obligé !) une rupture consommée entre le Vieux-monde et le nouveau monde incarné par un président jeune. Une rupture entre la pompe élyséenne et un ameublement « simple-et-raffiné » d’un homme de culture, ouvert sur le monde et aimant les Arts. La Marianne d’Obey est à la fois une version street art de la Marianne traditionnelle et le souvenir des attentats de 2015. Un président moderne en rupture avec ses prédécesseurs, leurs politiques, leurs styles, leur langage etc. Un président qui assume le récit national, l’Histoire de son pays et, chef des Armées, se pose comme le protecteur de son peuple.

Tous ces symboles, ce sous-texte, ont été bien décryptés par les Français qui retournent la Marianne contre le Président désormais honni et « invité » à démissionner. Bien que les chiffres des blessés graves et des personnes éborgnées ne soient pas officiellement communiqués, les journaux considèrent qu’il y a eu entre 80 et 90 blessés graves et entre 10 et 15 personnes éborgnées à la suite de tirs de flashball. Aux revendications économiques de départ sont venues s’ajouter des revendications politiques et plus récemment une protestation très vive concernant les violences policières et en particulier, l’usage du flashball.

Aujourd’hui, c’est sous l’égide d’une Marianne bleu, blanc, rouge mais borgne que les Gilets jaunes défilent. Comme le symbole de cette Marianne de plâtre de l’Arc de triomphe dont la tête a été fracassée. Marianne dans les deux cas, la République, est victime de la politique menée par son Président, un président jupitérien qui assume de porter sur ses frêles épaules la complète responsabilité de sa politique. Donc, le président-responsable, doit partir.

Il est bien certain qu’une affiche détournée de Marianne pèse peu dans la guerre de communication entre le pouvoir et les Gilets jaunes. Son incidence sur l’opinion publique est négligeable, proche de zéro ! Une seule image ne constitue pas un levier pour faire la Révolution ! Car c’est de ça qu’il s’agit. Reste une histoire qui raconte un chemin, de la belle femme en fleur à Marianne, d’un mur peint du 13e arrondissement au bureau présidentiel, de ce bureau à sa récupération par un puissant mouvement politique et social.

 

[1] Le Bauhaus est un institut des arts et des métiers fondé en 1919 à Weimar en Allemagne sous le nom de Staatliches Bauhaus, par Walter Gropius.

Image: 

Acte IX des Gilets jaunes.

La Marianne de Shepard Fairey, rue Nationale, Paris 13.

Reproduction de la fresque d'Obey.

Visuel "source" de Marianne.

Peinture de la fresque par l'équipe de Shepard Fairey.

Détail de la fresque.

Shepard Fairey

Bureau choisi par Emmanuel Macron pour ses déclarations médias.

E.Macron pose devant la Marianne d'Obey.

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