semaine 40
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Phlegm, journal de la pandémie.

Le 08 août 2020

La crise du coronavirus n’est pas encore achevée que fleurit une myriade d’articles de presse consacrés à la pandémie qui ravage notre pauvre monde désarmé. Les points de vue sont divers, épidémiologiques bien sûr, mais également philosophiques, sociologiques, ethnologiques car le monde d’après celui que nous fantasmions pendant le confinement est déjà là. La crise sanitaire n’a pas accouché de sociétés plus solidaires régies par le « care » et une amodiation des excès du libéralisme mais, au contraire, de sociétés gangrenées par le creusement des inégalités, par le triomphe de l’individualisme, par le renforcement des pouvoirs des Etats autoritaires.

Bien sûr, des exemples, et ils sont heureusement nombreux, esquissent un autre monde, un monde soucieux d’écologie, d’harmonie sociale, d’entraide. Ce sont des exceptions qui confirment, non pas la règle, mais la loi d’airain du libéralisme. Au « vieux monde », celui qui n’en finit pas de mourir, il faudra intégrer dans nos pratiques sociales la circulation du coronavirus. Et, à n’en pas douter, à terme, nos nouvelles habitudes impacteront profondément les structures profondes de nos sociétés.

Bref, on n’est pas sortis de l’auberge et rien ne nous promet un avenir radieux.

Tout ça pour dire qu’il ne faut pas attendre la fin de l’épidémie pour en faire l’analyse. Reste le « fil de l’eau » pour parler de ce que nous vivons. Ainsi, c’est pendant le confinement que Phlegm, artiste gallois basé à Sheffield, dont j’ai dit sobrement, comme à mon habitude, tout le bien que j’en pensais dans un billet titré : « J’adoooooooore, ce mec ! »[1] Notre homme a été confiné comme tout à chacun et a tenu un « journal de la pandémie ».

Certes, il n’est pas le seul à l’avoir fait. J’ai consacré dans ces colonnes un billet au journal de Philippe Hérard qui, pour ne pas désespérer, s’est imposé la production d’une œuvre par jour[2]. Le journal de Phlegm est davantage une chronique illustrée de son confinement. Il a mis sur Instagram ses dessins et des coloriages pour aider ses compatriotes à garder la tête hors de l’eau et traverser de concert ce temps d’ennui, de peur, de rage aussi contre la gestion de la crise par Boris Johnson.

Feuilletons les dessins de Phlegm. Nous retrouvons des thèmes qui nous sont chers : la hantise de manquer de papier-toilette, la protection des enfants si fragiles, les désormais fameux gestes-barrières, la mort qui fauche des dizaines de milliers de vie et menace les survivants, l’entraide, le bricolage activité favorisée par le confinement, le mythe de Sisyphe, après l’hécatombe la nécessité de la reconstruction et le soutien appuyé au N.H.S. (National Health Service).

Des dessins qui illustrent les malheurs du temps, qui posent les grandes questions et qui prennent parti pour soutenir le service de santé britannique, pendant approximatif de notre Sécurité Sociale), N.H.S. menacé dans son existence même par les politiques de santé des Conservateurs.

Français, Belges, nous sommes en pays de connaissance. Ses soucis, ses tracas, ses terreurs ont été les nôtres pendant le confinement, y compris l’incurie de nos exécutifs respectifs ! Ce qui est particulier, ce ne sont pas les sujets mais la forme. Nous retrouvons le monde de Phlegm, ses drôles de personnages et le temps de son récit qui évoque un moyen âge de fantaisie. Comme J. R. R. Tolkien, Phlegm a créé ex nihilo un monde ancien. Son graphisme, son trait empruntent à l’art médiéval de la peinture et de l’enluminure. Un dessin épuré qui n’a pas la fonction décorative des manuscrits précieux car elle porte l’idée. C’est sa fonction principale : partager avec le lecteur des idées, des émotions, des sentiments. Et dans ce partage, se sentir appartenir à un groupe d’hommes et de femmes qui subissent le même destin. Rien de l’humain n’est étranger à Phlegm et son art du dessin, sa sensibilité, rattache l’artiste au peuple qui est le sien.

Dans un futur indéterminé, les historiens auront la tâche de mettre en récit nos épreuves. Je suis intimement persuadé que les « œuvres de confinement » seront de précieuses sources sur nos perceptions et nos représentations de la crise sanitaire que nous traversons. Comme Phlegm, comme Philippe Hérard, comme Madame et comme tant d’autres, je dédis mes modestes billets aux historiens du futur.

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