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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Pichi et Avo, le jeu des apparences

Le 10 novembre 2017

Depuis 2006, Pichi et Avo, deux street artists espagnols de Valence, font œuvre commune. Commune, au point de fondre leurs patronymes respectifs en « Pichiavo ». Les premiers temps de leur collaboration ont été marqués par l’originalité des sujets abordés et surtout par la dimension des œuvres, immense. Les thèmes croisent la peinture des corps et l’inattendu. Un genre de queue de comète du surréalisme revue par la liberté des artistes urbains. Les critiques mettent alors en avant l’hyperréalisme des œuvres qui, sur la toile, se distinguent par la qualité de l’exécution, l’étrangeté des images, et surtout à un changement d’échelle qui ouvre des points de vue inédits sur le rapport entre l’objet et sa représentation.

Ce ne sont pas les premières toiles de Pichiavo qui vont assurer une réputation internationale au duo « doué-et-prometteur » mais un projet artistique original qui deviendra leur marque de fabrique : sur un même support, le plus souvent un mur, ils vont rassembler dans une représentation unique, statuaire grecque et street art vandale. Nous retrouvons deux traits caractéristiques de leur talent : la maîtrise technique autorisant les deux artistes à reproduire fidèlement des objets et des corps et les dimensions des œuvres qui leur confèrent un aspect monumental soulignant ainsi le thème central, la statuaire antique.

En une dizaine d’années, nos artistes ont acquis une renommée internationale. Les festivals de street art, des institutions prestigieuses du monde entier sollicitent le duo qui décline dans les villes-capitales son projet artistique avec, certains diront, une remarquable constance, d’autres (les envieux, les jaloux, les méchants etc.), qu’ils réitèrent ce qu’ils savent déjà faire sans prendre de risque.

Rendus populaires par les multiples reproductions circulant via les réseaux sociaux, les « murals » de Pichi et Avo sont séduisants et, nous interrogent sur nos choix esthétiques.

Au-delà de la séduction, peut-on tenter en prenant en compte l’ensemble des œuvres murales de proposer une signification. J’en vois deux (et l’autre est le soleil !)

Examinons la première :

Toutes les fresques ont le même sujet, la reproduction d’une ou de plusieurs statues grecques et un fond constitué de lettrages. L’intérêt immédiat vient de l’effet d’opposition entre le classicisme de la sculpture et les graffs et les tags, formant le « fond » de l’œuvre et allant jusqu’à « recouvrir la statue ». Comme si la statue de marbre était vandalisée par des graffeurs minables. A la blancheur de la statue s’oppose les couleurs criardes du décor. A la beauté immaculée des Antiques s’oppose la laideur d’un mur de nos villes occidentale. Glorification du beau éternel opposée aux murs en déshérence des quartiers pauvres des villes. A la froideur, à la blancheur du marbre, à l’ordre, les couleurs trop vives, sans grâce des bombes aérosols, le désordre et l’anarchie. Accréditer cette interprétation, c’est confondre l’objet et sa représentation. Les « statues » ne sont pas des statues mais des peintures de statues. Pichi et Avo ne vont pas dans les musées chercher des modèles ; il leur suffit d’ouvrir quelque livre d’art, de dessiner la statue au crayon et éventuellement de compléter le sujet par d’autres « copies ». Les statues qualifiées de grecques sont pour la plupart des copies en marbre romaines. Rappelons que les vraies statues grecques de l’antiquité étaient pour le plus grand nombre en bronze et que nous ne connaissons cette statuaire qu’à travers les copies de marbre de riches romains. Rappelons aussi que les copies étaient polychromes. En conséquence, ce que représentent Pichi et Avo, ce sont bien davantage des « idéaux » de statues ; des statues « grecques » telles que notre mémoire en conservent l’image. Elles « représentent » notre héritage culturel occidental, elles le symbolisent. Ainsi la culture classique, du moins son image la plus traditionnelle, serait comme envahie par la sous-culture du street art.

Intéressant mais un peu trop germanopratin, trop intello décliniste. A ce louable effort de trouver un sens et une cohérence à des œuvres, je préfère (et de loin) une autre signification.

L’œuvre que nous admirons est, tout d’abord, une œuvre de street art et l’objet de notre admiration n’est pas seulement la statue mais l’ensemble, statue et street art vandale. Les tags, les graffs sont comme les statues des « copies ». Pichi et Avo n’ont pas tagué leurs murals, ils ont peint « à la manière de », des blazes aux lettrages maladroits old school ; ils ont peint les mots, en anglais, des ados qui écrivent sur les murs pour se prouver à eux-mêmes et aux autres graffeurs qu’ils existent. Pichiavo joue sur un deuxième degré ; ils peignent un mur peint. Peinture des tags et peinture de la « statue grecque » sont placées par eux au même niveau. C’est pas une statue, c’est pas un mur tagué. On joue sur la mise en abîme, le jeu des miroirs.

La peinture de Pichi et Avo est un jeu, certes subtil, mais un jeu de l’esprit. Un jeu sur la notion de représentation. Rien n’empêche d’y trouver d’autres significations. Pour ma part, je préfère le jeu de nos deux artistes à l’éculée antienne du « c’était mieux avant », au discours droitier sur la décadence de notre civilisation, au règne annoncé des Barbares.


 

Image: 

Une fresque couvrant le mur d'une maison de plusieurs étages.

La statuaire antique est magnifiée par le dessin.

Un César Imperator, le front ceint de lauriers, sur fond de graffitis.

Une perspective en plongée alliée à de grandes dimensions séduisent par la hardiesse des postures et le chromatisme.

Oeuvre peinte sur des containers lors du North West Walls (Belgique)

Un dieu grec qui en impose par la gravité des traits et leur noblesse.

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Une fresque couvrant le mur d'une maison de plusieurs étages.

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La statuaire antique est magnifiée par le dessin.

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Un César Imperator, le front ceint de lauriers, sur fond de graffitis.

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Une perspective en plongée alliée à de grandes dimensions séduisent par la hardiesse des postures et le chromatisme.

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Oeuvre peinte sur des containers lors du North West Walls (Belgique)

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Un dieu grec qui en impose par la gravité des traits et leur noblesse.

Un tableau de Lacan. On y retrouve le même univers graphique (motifs récurrents, sophistication de la composition et de l'exécution etc.)

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Les "figures" centrales.

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Détail du "visage"d'une femme. la "monstruosité" est opposée à la beauté formelle de sa "coiffure".

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Détail de visage.

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Détail du décor végétal. Finesse du découpage, superposition des feuilles peintes, harmonie des couleurs.

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Élément de décor. Une stylisation qui évoque l'art japonais.

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Les fleurs sont toujours épanouies, "vivantes", et belles.

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Un crâne entre dans la composition de la coiffure.

"La moquerie". Le masque qui a rendu Grégos célèbre en 2006.

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Le masque est coloré et des "impacts" de balles sont représentés.

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Un exemple de la déclinaison du masque par le graphisme et la couleur.

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Composition réalisée pour la Journée des Femmes.Paris, 2016.

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Le visage de la femme est composée d'une multitude de visages.

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Grande fresque fabriquée avec différents masques.

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Un panneau exposé dans un des halls de la gare du Nord à Paris en 2016.

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Le "smiley" est composé de masques.

Une longue fresque structurée par une diagonale traversant l'angle droit formé par les deux murs de l'atelier.

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Une opposition de précis et de l'indistinct.

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Un noir profond, un tracé puissant et dynamique.

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L'extrême précision du dessin référée aux grandes dimensions de la fresque.

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Des ruptures traits à peine esquissés/ noir profond.

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L'illusion du réalisme.

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Un beau mur de briques d'un édicule de la Ville de Paris, sous un réverbère, une composition formée d'un personnage et de troncs d'arbres coupés.

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Une "dame"le bras en écharpe. Quelques touches de couleur.

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Les œuvres sont souvent signées d'une écriture cursive, bien scolaire.

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Une scène de jeu d'enfant, des "messieurs et des dames" s’amusent.

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Une situation avec deux personnages.

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Un ange passe...sur les bords du canal Saint-Martin.

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Un extra-terrestre.

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Un autre ange...

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Une "drôle de dame". Un portrait sur-mesure.

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Une mère à l'enfant collée sur un "beau"mur (un pont du canal St. Martin)

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Un "sous-titre", en forme de maxime.

Le caméléon symbolise l'Homme dans l'imaginaire de Sitou.

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Le caméléon "prend" les couleurs du mur, comme une métaphore du destin de l'Homme qui "accepte" les heurs et malheurs.

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Le fractionnement des aplats par des courbes puissantes et l'absence totale d'harmonie entre les couleurs (couleur chaude placée à côté d'une couleur froide, pas d'opposition chromatique avec les complémentaires etc.) signent le "style" de Sitou.

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Une pile du pont de l'Ourcq (Paris XIXème arrondissement) peinte par Sitou.

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Les têtes de la girafe et du caméléon sont ceintes d'un "halo" peint de couleur vive. Un des traits caractéristiques de la peinture de Sitou.

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Malgré l'imbrication des traits, la forme de la tête est clairement lue par le spectateur.

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Le caméléon, animal fétiche de Sitou.

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Sitou Matthia, posant devant son caméléon.

Les chimères de Codex urbanus "traversent" les "calligraphes" de Dark's Snoopy.

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Au mystère des symboles et des signes du writer s'ajoutent les créatures marines.

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Des chimères empruntant des traits à plusieurs poissons.

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Fig 101 Bestia Mirabilis

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Fig 183 Chauliodus Rhinellus

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Fig 62 Araneus Lupus

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Fig 80 Sepia Lucanae

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Martin Schongauer, le griffon, 15ème siècle. Un exemple de chimères.

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