semaine 48
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Violant : « Mayday »

Le 20 septembre 2022

Que signifie « comprendre une œuvre » ? Une bien redoutable question qui se pose à tous, les « regardeurs », les badauds, les exégètes, les critiques, les pédagogues et les modestes chroniqueurs dont je suis !

En la matière, il est utile, en introduction, de fixer les limites de la question. L’histoire des idées nous montre à l’évidence que les œuvres sont polysémiques ou pour le moins, admettent moults commentaires. Certains se recoupent alors que d’autres se contredisent ou ouvrent de nouveaux chantiers de réflexion. Les exemples sont innombrables. Citons à titre d’illustrations la Bible, la Thorah, le Nouveau testament, le Coran, pour s’en tenir aux fondements de trois grandes religions, respectivement le judaïsme, le christianisme et l’islam. Je tiens pour certain le fait que leur compréhension est un objectif mais un objectif dont nous savons pertinemment que nous ne l’atteindrons jamais. Raison pour laquelle l’exégèse et la glose ont un bel avenir !

S’il parait présomptueux de détenir la vérité d’une œuvre, quelle que soit sa nature, il faut bien se garder de penser que le créateur de l’œuvre détient, lui, les clés de sa signification. L’œuvre par bien des côtés dépassent son inventeur. Et cela pour plusieurs raisons : la première est que l’œuvre n’existe qu’à travers le regard du « regardeur ». Un regard mais plutôt l’intelligence que le regardeur a de l’œuvre. Intelligence qui passe par sa subjectivité et sa culture. Le créateur, tel le docteur Frankenstein, est dépassé par sa créature. Prenons le célèbre tableau de Van Gogh, « Champ de blé aux corbeaux ». Les critiques ont vu dans la représentation des corbeaux les signes d’un désir de mort (le peintre mourut quelques jours après avoir peint ce tableau). Il est à parier que l’artiste n'a pas sciemment peint des corbeaux noirs pour figurer sa mort prochaine. L’interprétation, qui est une explication, résulte de la relation chronologique entre la date de création du tableau et de la date de la mort du peintre. Autre exemple, le très célèbre facteur Cheval. Pendant les 33 ans de la construction de son Palais Idéal avait-il conscience qu’il était un artiste ? Les œuvres du passé, celles de notre histoire, ne sont « regardées » ni avec les « yeux » de l’artiste, ni avec les yeux de ses contemporains mais avec nos « yeux » d’aujourd’hui, avec le filtre des valeurs et des concepts que nous avons construits.

Cette observation condamne-t-elle toute tentative d’interprétation ? Il ne serait pas juste d’être aussi catégorique. Je n’ignore pas que la critique d’une œuvre en dit plus sur l’auteur de la critique que sur l’œuvre. Je sais que le commentaire critique est une mise en récit, un récit démonstratif dont le but est de convaincre le lecteur de la pertinence de l’analyse. Récit qui a ses propres règles (cohérence logique, critères de lisibilité, classement des arguments etc.). Nonobstant ces écueils, le regard de l’autre sur une œuvre peut me permettre de mieux voir et de mieux comprendre.

Un commentaire critique est l’expression d’un point de vue sur une œuvre. Si le point de vue du rédacteur de la critique m’importe, un point de vue joue un rôle central dans l’interprétation, celui de l’artiste lui-même. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité rendre compte du point de vue de l’artiste portugais Violant dans le commentaire d’une fresque récente : Mayday.

Violant a l’heureuse habitude d’associer à la publication des photographies de ses fresques un court texte d’accompagnement. Je vous livre son texte.

"Au secours"[1]

Située à proximité d'un parc pour enfants, j'ai choisi de peindre ce « mur » pour sensibiliser au danger d'une catastrophe naturelle soudaine ou d'un éventuel cataclysme qui peut déséquilibrer notre monde, un environnement dont dépend le confort de tout-un-chacun.

La scène représente un navire marchand coulé gisant dans une rue parmi d'autres débris qui sont comme des témoins de notre civilisation et des symboles de la consommation, une consommation qui a probablement déclenché le chaos.

Il est important que nous comprenions le pouvoir destructeur d’une économie qui exploite les ressources naturelles pour fabriquer des produits. Ces produits qui ne nous rendent pas plus intelligents !

Je veux dire que nous ne sommes pas capables de saisir quelles répercussions le pillage de la planète aura sur notre avenir.

Pour éviter la catastrophe annoncée, nous devons faire de manière habituelle de petites choses, petites mais importantes pour changer les choses. En même temps, il convient de faire pression sur les grandes entreprises qui polluent.

Le Mur de Violant est constitué de deux murs se coupant à angle droit. Il forme de facto un diptyque. Le mur de gauche est moins long que celui de droite. La photographie de Violant en train de peindre donne l’échelle. Sa fresque est un paysage sous-marin. Une ville caractéristique du baroque portugais est submergée. Des requins parcourent l’ensemble de la scène. Des végétaux recouvrent des débris hétéroclites d’une ville ruinée. Parmi ces débris, des gravats, un tank, des voitures, un avion, un camion, un wagon, un bateau de pêche. Devant une façade portant encore témoignage de sa splendeur, un paquebot git sur la vase du fond de l’océan. Le navire situé au premier plan représente environ la moitié de la surface peinte : le bateau est le sujet de l’œuvre.

J’ai posé quelques questions à Violant. Je vous livre questions et réponses.

Pourquoi avoir choisi un bateau comme symbole de notre société de consommation, une société qui détruit son environnement et plonge notre monde dans le chaos ?

Ce bateau a pour moi une signification particulière. J'ai essayé de chasser toutes les références que je pouvais pour le représenter. C'est un bateau que j'ai trouvé dans le port d'Aveiro lors d'une promenade avec une ex-petite amie. J'ai trouvé ça drôle parce qu'il s'appelait "Joana Princesa", le même nom que le sien. J’avais déjà peint une épave de navire pour évoquer une histoire d’amour. Celui-ci a le même objectif, raconter une histoire.

D'autre part, les navires sont de formidables moyens pour transporter les marchandises dans notre monde moderne. Sans eux, il ne serait pas possible d'avoir tout ce que nous pensons avoir, donc de cette façon, il symbolise notre société fondée sur la consommation de masse.

Pourquoi choisissez-vous toujours des allégories pour faire passer un message ? Peut-être que je n'aime pas trop peindre, alors je dois trouver des moyens de faire en sorte que ça soit intéressant pour moi.

Dans d'autres murs vous avez déjà abordé ce thème. Pourquoi l'aborder à nouveau ?

En plus de ma contribution personnelle, les thèmes environnementaux ne vieillissent malheureusement pas. C'est un thème important maintenant et pour l'avenir.

L’œuvre de Violant est donc une allégorie portant sur le réchauffement climatique. Violant met en scène une épave de navire, symbole à la fois de la technologie et de la consommation des biens à l’échelon planétaire, un bateau coulé gisant dans une rue historique du Portugal. La composition de la fresque (les savantes lignes de fuite, les rapports de masse entre les immeubles entre eux et les immeubles et l’épave) témoigne du soin apporté à la réalisation de l’œuvre. Observation corroborée par l’opposition entre les gris des façades baroques et le carmin de la coque du paquebot. Les débris accumulés sur la vase du fond ne sont pas réalistes, difficile d’en définir la nature et certaines proportions sont très manifestement fausses (voitures, tank etc.)

« Mayday, Mayday, Mayday » est un signal de détresse envoyé par un avion ou un navire. Violant lance un appel au secours pour inviter les « regardeurs » à mettre en œuvre des mesures pour limiter le réchauffement de la planète et une inéluctable montée des eaux. La forme de son signal est incontestablement une œuvre d’art. Sur le fond, elle rejoint l’expression de l’urgence climatique de toute une partie de notre jeunesse. On pense à des mouvements citoyens comme Extinction Rébellion, à la médiatique Greta Thunberg, aux soutiens apportés aux partis politiques très engagés dans la transition écologique.


[1] Traduction R. Tassart.

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