semaine 29
Portrait de Robert Lemaire
A PA PEUR

A la St.Jean, tout fout le camp

Le 23 juin 2019

Tiens, voila que c’est déjà la St Jean, le solstice d’été, et,  comme c’est curieux, je ne vois rien, je n’entends rien, il n’y a que le silence : pas un mot, pas un murmure, pas une revendication, je ne perçois qu’une mer étale…

Qu’est-ce qui se passe ? Que sommes-nous devenus tout à coup , depuis que, il y a bien longtemps de cela, nous avons grimpé les échelons de l’échelle social pour arriver au faîte de la gloire, afin de revendiquer un savoir ancestral et pour avoir le droit sinon le devoir, de dire et de faire n’importe quelle action sans autorisation d’une autorité quelconque ? Quel est ce personnage hideux, cette face monstrueuse où les rides grimaçantes enlaidissent à tout jamais ce visage qui fut resplendissant, qui rayonnait de bonté, de générosité et d’altruisme ? Hélas, ce visage extraordinaire, d’une beauté sans pareille, que je voyais avec bonheur s’afficher dans le miroir de ma luxueuse salle de bains où, chaque matin, depuis 80 ans je faisais mes ablutions, ce visage est devenu d’une laideur repoussante !

Comment a-t-elle pu m’aimer malgré ma laideur ?

Qui peut aimer mon visage, devenu celui d’un inconnu : ne sont-elles pas invraisemblables, ces chairs flasques qui pendouillent à coté de ces oreilles lamentables accrochées à ce crâne nanti de touffes de cheveux gris semblables à cette laine de fer employée pour récurer les casseroles ?

Passer de la beauté Apollonienne à la laideur d’un monstre antédiluvien, c’est incompréhensible ! Mais il faut bien se rendre à l’évidence que nous sommes devenus vieux, séniles et décatis, et nous ne nous reconnaissons plus dans cette image spéculaire, renvoi d’un miroir glacé ! Où est cette folle image d’une jeunesse qu’on voudrait figée à tout jamais. Réminiscence d’une époque révolue. Qu’est-elle devenue!

Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?

Ô vous, qui êtes accrochés à l’écoute de ma parole intègre et qui cependant, malgré ce langage maladroit, n’oubliez rien… Sachez que ma parole ne triche pas, elle qui jette au travers l’espace, ces vibrations narcissiques débordante de phonèmes… ma bouche,  mes lèvres, ma langue créent des sons afin de vous atteindre, où que vous soyez, mais surtout pour vous atteindre avant que vous ne deveniez injoignables, inatteignables ! …permettez-moi donc, vous qui me lisez, qui m’écoutez, qui saisissez en un éclair, la signification de ces quelques mots, parfois si difficiles à prononcer, permettez-moi donc de mettre à jour ces douleurs qui m’assaillent au quotidien et qui proviennent, du moins je le présume, de l’incoercibilité des nœuds qui ne se dénouent plus, situés, non pas au niveau de mes intestins, mais à l’intérieur de ma boite crânienne, là où les synapses se percutent, là où s’entrechoquent les idées et les sentiments contradictoires, sans que je puisse faire quoi que ce soit pour adoucir les explosions monstrueuses que ces impacts provoquent à chaque instant, à chaque seconde. Ce supplice ne s’arrête jamais depuis le jour tant haïs de ma naissance, il y aura de cela, et vous devez me croire, 80 ans, le 10 juin 1939 exactement !!!

Moi qui était presque certain que l’existence du corps humain était susceptible de perdurer jusqu’à la fin des temps, me voici aujourd’hui, rendu à la réalité d’un quotidien médiocre, astreint aux tâches domestiques, obligé de me nourrir trois fois par jour, de dormir,  de déféquer, de soulager ces instincts primitifs sans pour cela, se départir de sourire, sans arrêter de faire semblant pour faire croire à mes proches que la vie est belle et qu’elle vaut la peine d’être vécue !

Vous voulez connaitre l’historique, les détails chronologiques ? Très bien : nous voilà donc revenu au point de départ, il y a 80 ans : souvenez-vous, vous aussi, vous avez été ce bébé joufflu, jaillissant des entrailles maternelles et qui se met à brailler, pour revendiquer je ne sais quoi sous prétexte qu’il est vivant, en bonne santé et que, si la guerre n’est pas encore déclarée, il n’en est aucunement responsable ! Comment aurais-je pu être responsable de quoi que ce soit, moi qui n’était même pas encore baptisé ! « Je suis innocent ! » me suis-je écrié en un jargon inaudible de petit d’homme qui ne connait pas encore la beauté de la langue française ! Oui, reconnaissons-le, vous auriez pu être celui-là qui a grandit trop vite, qui a pris des forces et de l’intelligence au nom de je ne sais quelle culture judéo-chrétienne. « Vous êtes un gémeau de 1939 …et vous le resterez toute votre vie jusqu’à votre dernier souffle ! » à proclamé le grand architecte planqué derrière ses cumulo-nimbus !... »! C’est donc ainsi, que nous avons été tous, sans exception, condamné à vivre à perpétuité…..

Que faire me direz-vous, face à la finitude ? Dois-t-on respirer plus profondément à chaque seconde, chaque jour dans l’espoir que l’alternance de ces mouvements thoraciques va servir à prolonger la séquence d’une existence que, reconnaissons-le, nous savons éphémère ! A moins qu’il ne s’agisse de participer à la dernière mais  géniale découverte scientifique ? Vous savez bien : celle qu’on doit prendre avec un peu de liquide avant l’action, cette pilule dorée, mais bleue dans la réalité, le Viagra pour ne pas le nommer, nouvel Aqua Jouvenza que la médecine veut nous faire ingurgiter, mais qui ressemble plus à une couleuvre à avaler ! Non, non rien de désagréable : juste la sensation d'avoir le cœur qui s'emballe légèrement ...

Et ce n’est pas tout, que ne fait-on pas pour rester jeune, pour être encore un fou chantant ? Regardons les publicités : ici c’est du thé vert qui élimine tout risque de sénilité précoce, là une gymnastique savamment élaborée afin que nos muscles ne s’avachissent pas plus vite que leur ombre, et là encore un traitement homéopathique, fait de petites boules sans gout, isolées en des tubes transparents, qui devraient, nous faire croire, après une quinzaine de doses tri-quotidiennes, que les artères se débouchent, que le foie retrouvent ses couleurs, qu’on ne se fait plus de bile, tandis que les articulations retrouve une mobilité fluide, que les dents ressuscitent et qu’une nouvelle pousse de cheveux résorbent la calvitie, lentement certes, mais surement…Combinées avec le viagra, ça, ça devrait marcher, ça devrait nous faire envisager un avenir plus rose pendant trois ou quatre ans, non ….. ?

 Un ami me le disait encore il n’y a pas longtemps : Aah ! être comme Tintin, le héros extraordinaire, notre étonnant modèle hermaphrodite, inusable, à l’éternelle jeunesse, à l’instar du capitaine Haddock qui lui, est né vieux et le restera pour toujours ! Mais Tintin, lui, résiste au temps, il traverse l’espace, parcoure les continents, n’est affilié à aucun parti politique, ne tombe pas amoureux d’une quelconque donzelle, mais par contre  s’amourache d’un chien qui parle, avec qui il échange des propos pseudo-philosophiques ambigus ! 

Est-ce que je vais me sentir encore plus seul lorsque j’aurai jeté aux flammes les albums déglingués du héros ? Albums aux pages volantes qui moisissent, comme lui, dans une caisse au grenier ? Vais-je être condamné à ne regarder que des mangas modernes et illisibles ? Vais-je devoir me réfugier dans la littérature toute-boite, vais-je devoir oublier Joyce, Shakespeare, Molière, Céline, Zola, Hugo, Rimbaud et tous les autres ?... et horreur de l’horreur, serais-je obligé de lire et de relire ad vitam aeternam, l’œuvre complète d’Amélie Nothomb ? Pitié, monsieur le créateur, « selvoplé », ne me faites pas le coup d’Altzheimer, laissez-moi quelques bons souvenirs pour meubler les quelques soirées d’hiver qui vont arriver bien trop tôt…..

Chers vous tous qui me lisez, qui espérez comprendre le sens de mes divagations, je crains que nous ne soyons au bout du bout  de ce billet d’humeur légèrement mortifère. Et je ne puis que vous remercier de votre fidèle fidélité, de vos aimables critiques et des diverses suggestions pour occuper mes loisirs! Rassurez-vous, j’ai de quoi faire : comme tondre la pelouse tous les 8 jours pour embêter les voisins vitupérants !... ou me résigner à faire la causette à des inconnus au bistrot ou, à force, je prendrai l’apéro tous les jours ouvrables…..

Bon allez, ça suffit comme ça, assez de zieverderas et de sénilités langagières…et de supputation sur le sexe des anges...

Voilà, c’est fini, ou presque… mais « a pas peur »…

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