semaine 46
Portrait de Robert Lemaire
A PA PEUR

Sur mon beau vélo en compagnie du Boléro

Le 16 octobre 2018

…je pédale grand braquet pour accéder au Ravel par les rues montantes du village. Je m’y insinue par une trouée dans la haie qui le borde, en ayant laissé passer une famille ultra-complète qui, comme dans les films où on montre au ralenti les détails de l’exploit sportif, marchent avec une lenteur exaspérante… on croit même qu’à certains moments, tous s’arrêtent…heureusement il y a la persistance rétinienne et donc alors ça continue mais encore plus lentement…

Il y a la mère-le père-la sœur du père-le frère de la mère-la sœur aînée et aussi une chiée d’enfants qui font semblant de jouer sans grande conviction. Ils courent languissemment autour du groupe jusqu’aux trainards, les deux derniers, lesquels sont la grand-mère et son époux ; ce dernier porte le petit vélo vert du dernier moutard qui a réfuté l’argument selon lequel ça doit l’amuser de pédaler : il (ou elle ?) préfère que ce soit l’aînée de la sœur du père de la mère qui le (la) porte…ainsi il peut sucer son pouce tout avachi sur l’épaule de la robuste matrone.

J’abandonne sans remord la furtivité de l’image dégoulinante de ce bonheur ennuyeux comme une tartine de confiture bon marché. Moi, je vais en sens inverse, je m’éloigne du conglomérat familial, je baisse les yeux et fixe le bitume sur lequel mon « pneu » arrière bruisse tout en produisant un « schluss-schluss-schluss » rythmé. Je freine, je m’arrète, je descend de ma selle, je regarde : c’est ma « fonte » qui d’un coin replié touche sporadiquement un rayon de la roue légèrement voilée. Je vérifie ce qu’il y a l’intérieur, les change de place, pince et plie le bord du sac et me remet en selle. Le bruit a disparu. Je veux dire qu’il ne réapparait pas.

Main-nant, je suis sur le morceau qui descend légèrement, je met le petit braquet, je pédale, je laisse rouler en douce mes roues en roue libre, je pédale deux fois, je roule, je pédale, je roule, je pédale, je roule…je freine un peu pour passer au travers de la grand-rue qui coupe l’ancienne voie de chemin de fer devenue le Ravel : tronçon Fleurus-Gembloux-Perwez-Andenne. Moi, je vais vers Gembloux. Au travers du parc industriel. Ca remonte un peu. Je re-pédale. Je descend au braquet n°3… relax. J’évite de trop grandes orties qui empiètent sur le parcours. Putain, les orties ! Les traitresses. Ce sont des buissons entiers, hautes de près de deux mètres ; il y a aussi les ronces qui, en plus de la traitrise, appliquent le principe de la sournoiserie rampante ! Elles me cherchent de leurs piquants accrocheurs, surtout mes pneux et mes chères chambres à air… J’entend un chuintement derrière moi, je serre ma droite, une espèce de serpent-araignée colorée et luisante, montée sur une bicyclette aéro-dynamite me double sans vergogne sans avoir fait « ting-ting ».

Moi, je fais toujours « ting-ting » quand je double.

Il faut le dire : je ne double que les marcheurs, ou les tous petits enfants sur leur baïssiquell’ en réduction accompagné d’un parent ou des deux.

« Ting-ting » : j’approche un couple qui se tient par la main. Ils sont nus et, vu de dos, les fesses de l’une compensent les fesses de l’autre. Ils sont magnifiquement bruns, sans marque blanche du soutien-gorge ou du calcif. Les cheveux de la femme flottent à la légère brise. Le mec velu est un poil plus grand qu’elle, musclé comme un bestiau bleu-blanc qu’on voit dans les concours de bestiaux. Je les dépasse et tourne la tête  pour voir là où ça se passe, le coté face sur le devant faste de chacun d’eux….. Quelle déception : ce sont deux petits vieux comme moi, habillé chaudement parceque le vent est au nord-est et que pour eux, il fait un peu frisquet. Pour moi aussi. Du coup je referme ma veste légère jusqu’au cou : on ne m’y prendra plus au voyeurisme fantasme-pas-glorieux…

D’autres randonneurs à vélo me croisent. Certains me saluent, d’autres pas : ils font comme si je n’existais pas.

Je m’en fiche. Je n’ai pas besoin qu’on me voie, qu’on me regarde, qu’on se dise : cé qui sseu vieu tubard qui ne pédal’qu’à moitié ? …Vraiment, ça m’est égal ce qui s’éculubre dans les synapses des quidames (sic) lorsqu’elles me voyent avec mon short trop court qui, dès que je relève la cuisse, laisse voir j’en suis sûr, la rondeur de mes couilles rempaquetées par mon noir calcif…

Je fends la brise et flotte au vent…..

Et puis je freine et m’arrête à l’ombre des buissons qui bordent le ruban asphaltique. J’ai vu quelque chose un peu en arrière que personne n’a vu ni ne voit, ni ne veut voir sans doute, car j’ai l’œil en forme de plan américain…je sors mon portable : je vais déclancher l’obturateur électronique du logiciel photographique…afi !n de saisir la beauté de que j’ai aperçu…

J’hésite : vais-je immortaliser la chose immonde qui s’étale sur le macadam ? C’est plat et raplapla…un rat plat, écrasé par je ne sais qui ou je ne sais quoi. Son ventre s’est ouvert hors duquel dégoulinent les viscères avec le sang qui devient noir d’où émergent de formes blanches, vertes et bleues foncés…Oufti ! il y en a des choses dans cette bestiole ! Comme c’est intéressant cette lection d’anatomie champestre!

Ô rat des champs qui passait inopinément sur la voie cyclable et Ravelienne, merci de t’être fait écrasé pour nous montrer ton intérieur encore chaud où déjà mouches bleues et vertes se posent en se léchant les bibines.

Clic ! ça y est, te voila en boite veille canaille, ravageur de jardin, fouisseur de galeries, défonceur de pelouses, forniqueur impénitent qui déverse partout où il peut (et même où il ne peut pas), sa marmaille glapissante qui ne manquera pas, à la vitesse grand V, de se perpétuer en incestant quasi instantanément dans l’instant proche du hic et nunc, lesquels vont eux aussi, vomir des monstres dévoreurs et rongeurs de tout, absolument tout, tout ce qui passe à portée de leur portée !!!!!

Je remonte sur ma bécane, je m’enfuis et je file et refends la brise pour m’interloquer, réprimant ma nausée (non, je blague), sur les rencontres étranges et pas vraiment rassurantes qui vaquent impunément sur le Ravel…Ai-je cité les champignons certainement  vénéneux qui prolifèrent dans le contrebas  du ballast anciens ?

Chié, prout et crotte : a pa peur !!!

 

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