semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Quintrie Lamothe
Le blog de Thierry Quintrie Lamothe par Thierry Quintrie Lamothe

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24 décembre 2016

Beyrouth, les enfants et la guerre en…janvier 1976.

 

J’étais à Beyrouth en janvier 1976, au moment où les milices phalangistes chrétiennes étaient en train de raser le quartier palestinien de la Quarantaine. Un mémorable cliché de Françoise Demulder, grande photoreporter, prix World Press en 1977, montre le désespoir d’une femme qui voit ses proches exterminés. Récemment, j’ai retrouvé quelques dessins que j'avais gardés dans mes archives, noircis par le temps, fragiles témoignages d’enfants sur le début de la guerre à Beyrouth. Les montrer aujourd’hui ne me semble pas superflu. Les croquis des enfants faits à cette période annoncent déjà la monstruosité des combats, toutes confessions confondues. Ce qui se passe dans les villes syriennes, quarante ans après Beyrouth, est d’une autre dimension, sans commune mesure, avec les témoignages de 1977. Il n’est pas sûr aujourd’hui, que des enfants soient dans une situation de pouvoir tenir un crayon…

 

Depuis le début de la guerre civile en avril 1975, à Beyrouth, les ventes de tranquillisants, comme celles des armes ont quintuplé. L’anxiété, l’angoisse, la terreur se prolongent. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque la majorité des familles passent leurs nuits dans les corridors des appartements éventrés, au milieu du fracas assourdissant des roquettes, des lueurs aveugles des bombes incendiaires, des cris des blessés. La nuit, la guerre devient la roulette russe et c’est terré sur sa couche, au fond d’une cave que l’on attend l’écroulement fatal de son immeuble. Pour certains, la guerre a commencé tout de suite. Les jouets guerriers, achetés dans les supermarchés ont été remplacés par de vraies armes, tirant de vraies balles. Beaucoup d’adolescents et d’enfants sont descendus dans la rue pour protéger leur quartier.

Gare aux automobilistes qui s’aventuraient dans les ruelles étroites ! Faire attention, par exemple, aux petits cailloux placés au travers de la rue ; cela signifie qu’il y a un barrage, même s’il est invisible. Impérativement, il faut s’arrêter pour le contrôle de votre carte d’identité et de votre confession. Mona, une jeune femme un peu distraite, n’avait pas vu les petits cailloux. Brusquement, un petit Poucet, de 7-8 ans maximum, a surgi, sans prendre le temps de jouer son rôle de « contrôleur ». Mona s’est affolée et a hurlé, lorsque le diable en format de poche n’a pas hésité à tirer sur la voiture, avec une kalachnikov, presque aussi grosse que lui. C’était un jeu pour ce gamin. Et les rafales meurtrières sont parties très vite, trouant la voiture de tous les côtés. Les voisins le regardaient vider son arme. Tapis derrière le rebord d’un lambeau de fenêtre, les parents, indifférents,continuaient de se parler entre eux, autour d’une tasse de café.

La nuit, des jeunes libanais pleurent, crient leur angoisse et écrivent leur désespoir. « Du pistolet sort le feu, qui pénètre le corps d’un pauvre innocent, d’un combattant. Inconscient, il est transporté à l’hôpital, pour être sauvé, qui sait. Quelle pitié, c’est une pitié que les choses soient ainsi ! C’est une pitié que la guerre ne s’arrête pas, grossit tous les jours. La peur est dans nos cœurs. Les gens vont encore mourir ». C’est Ghada Abu Rahmeh qui parlait ainsi en 1977. Il avait douze ans, à l’époque. Ses camarades de jeux disaient qu’il était musulman.

Un autre adolescent écrivait « Il faut plus d’une balle pour tuer un homme, lui disait son père - Comment, papa, lui demandait-il ? Fils, lui répondait-il, prend à cet homme son espoir et il va mourir. Les évènements d’aujourd’hui (nous sommes en 1976) tuent plus de cent personnes par jour - Je crois en mon père, parce qu’il dit toujours la vérité. Mais vous, assassins, vous ne croyez en rien ». C’est Ramy Khalil qui témoignait, âgé de 14 ans. Ses voisins disaient qu’il était chrétien.

Jamina, rescapée d'une roquette aveugle qui détruisit sa maison, ne voulait pas que je la photographie ; muette de tristesse, elle proteste et d'un geste demande pourquoi tout cela est arrivé. On ne fait jamais le poids en face d'un enfant qui meurt...

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur/Reportages

Image: 

dessin de Maya Jabour
(8 ans)

dessin d'Hani Abu Rahmeh
(7 ans)

dessin de Joe Farra
(14 ans)

dessin de Assia Naji
(8 ans)

dessin d'Assia Naji
(8 ans)

14 décembre 2016

Du côté des amis danois (suite et fin)

 

L’utopie Christiana

Il existe, au coeur de Copenhague, un ancien terrain militaire, sur lequel d'anciens libertaires ont installé dans les années 70 des lieux communautaires. Base navale à l’origine, flanquée de bastions, le roi Christian IV voulait stimuler le commerce portuaire, en creusant des canaux dans cette terre marécageuse.Devenu en 1971 un lieu alternatif, Christiana afficha longtemps la volonté de ses occupants de construire un espace collectif, où la propriété individuelle n’existerait plus, où chacun pourrait librement exprimer sa fantaisie dans la construction de sa maison, par exemple.Le résultat a donné un mélange hétéroclite, un assemblage disparate d’habitations où le bois et le verre dominent. Jusqu’en 2012, une ville « libre » de près de 800 personnes dont 300 enfants s’est installée pour gérer en commun des écoles, une poste, un restaurant, un centre de soins.

Une visite guidée avec Hélène Houmdler Schou est un bon prétexte pour flâner de cafés en ateliers et déambuler dans ce maquis insolite. « Pour le moment l'expérience communautaire tient encore le coup » dit-elle, en accueillant son visiteur au magasin général. Femme souriante et énergique, Hélène vous sélectionne la vis qui manque à votre applique murale, vous extrait d’un amas de jouets d'enfants une clé de 8, tout en expliquant qu'au départ l'assainissement du terrain a été un travail énorme.« Il a fallu, dit-elle, supprimer les pollutions chimiques des bâtiments, pour transformer les vastes hangars en dépôts d’objets utiles pour le quotidien ».Dépolluer aussi un grand terrain, inoccupé pendant plus de 30 ans, pour accueillir cet habitat précaire, dispersé tout autour d'un lac, dont le fond reste toujours pollué par des dépôts de munition de l'armée.

En plein coeur de Copenhague, le visiteur découvre un lieu différent avec des cafés, une fabrique de bougies, une forge, un atelier de réparation de ces vélos hyper ergonomiques, où le cycliste pédale en position couchée. On trouve aussi des galeries d'art, un atelier de céramique, des jardins, des vergers, des petites collines boisées et même une discothèque. « Au départ de notre aventure, explique Hélène, « on cherchait un peu de verdure et un espace de jeu pour les enfants ».Terrain voué à l'expérimentation sociale, Christiana a bien failli sombrer, dans les années 90, à cause de luttes opposant plusieurs groupes de dealers. La police est intervenue, ce jour-là, ajoute Hélène « nous étions devant nos hommes, avec nos enfants, face aux policiers et nous avons réussi à expulser les délinquants, même si le problème des drogues et dealers n'est pas réglé complètement ».

Janus à double face ? Christiana garde encore un esprit inventif, mais on sent des tensions sous-jacentes. L'utopie du départ a pris des rides. Le piéton ou le cycliste restent les bienvenus et peuvent encore serpenter le long de chemins creux devant ces étranges bicoques, où s'accrochent les vélos et les rêves désabusés d'une poignée de taggeurs hip hop et de nostalgiques d'Eric Clapton.Depuis 2012, Christiana n’est plus une « ville libre ». « Les Christianites » ont racheté à l’Etat leurs terrains pour 10 millions d’euros à travers une Fondation qu’ils ont créée. Exit les drogues dures. Reste le cannabis. Prime la loi des petits trafics. Un tiers des habitants vit dans la précarité. Les autres travaillent normalement dans le monde « capitaliste », alors qu’autour d’eux les loyers ont flambé. «  C’est une claque dans la figure pour ceux qui, tout autour paient des loyers exorbitants »

Christiana a perdu de sa légitimité, observe l’historien  Jes Fabricius Moller « les hippies d’autrefois sont devenus des gens comme tout le monde qui se lèvent le matin, emmènent leurs enfants à la crèche, puis vont au travail. Le soir, ils rentrent dans leur refuge pour préserver leur intimité. De l’extérieur, on a l’impression qu’ils vivent comme nous, mais en mieux et pour bien moins cher». Les maisonnettes rafistolées, envahies de verdure le long d’un canal paisible  sont devenues très tendance pour les promoteurs aux aguets, en plein cœur de Copenhague ! Alors, pourquoi devraient-ils bénéficier d’un statut particulier ?

Hélène Houmdler Schou pourrait répondre, qu’à l’origine « je ne suis pas aller danser tous les soirs. A la place, j’ai pris des responsabilités. Il y a des règles, des comités, des réunions. Les décisions sont toujours prises à l’unanimité, mais les choses se sont formalisées. C’est nécessaire pour construire un village". Chaque année, Christiana attire son million de visiteurs et les recettes du tourisme creusent les inégalités entre les occupants.

Nuit à Copenhague

« Elle sentait le sel et l’abîme…Le vent apportait des odeurs de goudron, de varech et de pâtisseries… Le grand océan garde les sillages de tous les bateaux. »

Belle invitation de Gilles Lapouge à découvrir Copenhague, lorsque la lumière de l’hiver est aussi fine que la soie. Les maisons peintes en rouge et en vert, édifiées autour du vieux port, le Nyhavn, donnent à cette ville un air d’éternel pionnier et les enfants, aux cheveux d’ange jouent les chérubins dans leurs salopettes aux couleurs du fanion national, blanc et rouge.Dès le jour tombé, parvient de placettes biscornues l’écho de musiques et de voies joyeuses. Ce soir, hommage au dernier contrebassiste attitré d’Oscar Petersen, disparu il y a une dizaine d’années. Les héritiers du Count Basie Big Band Orchestra enfièvrent l’artère principale de la ville, de rythmes africains-américains. On sent une envie chez ces jeunes musiciens, un désir, un rien qui bouleverse tout, un art de l’envol, pour assurer qu’ils sont bien là pour la relève des Dexter Gordon ou Bill Evans

Ne musardent plus dans les rues piétonnes que quelques passants enveloppés de brouillard. Le silence s’installe sur les ruelles du centre historique. Dans cette ambiance étrange, de vieux gréements surgissent à la surface des eaux, amarrés au bord d’un canal, creusé jadis pour relier au port la Nouvelle-Place du Roi. Ce cadre fût certainement propice à HC Andersen pour mêler tristesse et cruauté à ses contes. « Regardez là-bas sur la colline un individu dégingandé, son visage est pâle comme celui de Werther. Son nez aussi puissant qu’un canon. Ses yeux sont minuscules comme des petits pois » écrit-il dans son poème Le soir.

Il ne reste que quelques dockers rivés aux tables de rares bistrots enfumés, évoquant le souvenir d’un temps enfui, où ils étaient ici les rois. Peut-être aura –t-on la chance d’écouter les savoureux racontars arctiques de Jorn Riel. Mais l’écrivain-voyageur est parti vivre, parait-il, en Asie, chez les Papous menacés de la Nouvelle-Guinée. « Pour se décongeler », dit-il.Quatre heures du matin, les bus ont déjà repris leurs trajets toujours semblables. Le tram se remet en marche, rampe dans les galeries souterraines pour amener à leur travail quelques gens isolés encore tout vêtus de nuit. On sent qu’ils vivent dans un présent amorphe, comme si le monde n’avait jamais existé avant eux. Ont-ils l’air de s’intéresser à quoi que ce soit, qui viendrait rompre la monotonie du quotidien?

alchimie danoise

Pour les Danois, le tropisme vers les mers ouvertes est un souci constant et la culture écrit Peter Hoeg dans ses contes de la nuit « est un liquide qui a nécessité l’alchimie d’un siècle entier pour s’épurer. Nous n’avons jamais été fermés. Nous ne craignons pas l’étranger. Nous sommes des citoyens du monde et des européens. Mais nous sommes avant tout danois ».Le Danemark a-t-il sauvé Louis Ferdinand Céline ? Plus chanceux que Robert Brasillach, sans doute ! Dix huit mois de détention. Six années d’un exil, après 1945, dans la jolie ville de Körsor, pour calmer la haine contre l’auteur du Voyage au bout de la nuit.

Il y a une grandeur et une mélancolie dans cette ville de Copenhague. On peut préférer aux délectations moroses de Kierkegaard les sculptures roboratives de Thorvaldsen, un artiste qui aimait la fête, les femmes et les vins. Au petit matin, les mouettes gémissent quand elles survolent la petite Sirène, assise sur un rocher, un peu perdue au milieu des containers géants. Plus on se rapproche d’elle, plus sa silhouette s’humanise, même si la pâle luminosité donne à son regard un peu de tristesse. Pourtant, son créateur, le sculpteur Edvard Eriksen avait choisi comme modèle…sa propre épouse. On dit que le rire de la femme danoise est joli comme un papillon de mai. Hans Christian Andersen aurait bien voulu connaître le sentiment de l’amour partagé et c’est pour cela que sa sirène n’est pas la même que celle du port de Copenhague. Il ne lui restait que sa causticité, le sel de son œuvre, l’antidote de ses amours contrariés et de ses amitiés déçues.

Sa notoriété fût immense. Sa solitude tout autant même s’il écrira à la fin de sa vie « Je serai un spectre. Au printemps, je refleurirai. Je ne suis pas mort du tout ». Dernier soupir du génial conteur adressé aux enfants. Pas seulement…

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur / Reportages

Image: 

entrée de Christiana

bicoques dans la quartier de
Christiana

Hélène Houmdler Schou à
l'entrée de Christiana

Maison communautaire à Christiana

la petite Sirène à l'entrée du
port de Copenhague

poupées à l'effigie de
Hans Christian Andersen

02 décembre 2016

DU CÔTE DES AMIS DANOIS (première partie)

En fait, le Seeland est une île du Danemark dans la Baltique, entre la Suède et la Fionie, baignée par le Sund, où se trouve Copenhague, groupant près de la moitié de la population de l’île. L’été, les génisses paissent dans les plaines, les moulins à vent tournent leurs larges ailes et de bois profonds surgissent des vélos insouciants.

En hiver, le vent glacé de l’Oresund souffle en rafales jusqu’à engourdir les os et obliger le visiteur à chercher la chaleur dans l’intimité douillette des habitations. Moment idéal pour devenir « ami » des danois et démentir le cliché trop facile d’un pays « amas de boue, de craie et d’eau », même si H.C Andersen estimait son peuple «bien adapté à ces îles marécageuses, vertes de moisissure».

Pendant cette saison, pas de baignade ni de siestes dans les hamacs. Il reste les promenades en forêt, les balades à vélo et surtout les visites aux amis.

Au pays de Kierkegaard, on a trop le sens du fragile, du précaire, de ce qui s'effondre, pour ne pas savourer les petits plaisirs du quotidien et Copenhague n'est qu'à 1h30 d'avion de Paris.

Marianne est bien au rendez-vous, pour parcourir ensemble la route côtière de la Seeland du Nord, de Helsingor à Copenhague, joliment nommée Route Margrethe en souvenir de cette grande souveraine du Moyen-Âge, qui institua la présence d’une auberge tous les 30 km pour assurer le gîte du voyageur.

Les bus réguliers ont remplacé les loueurs de chevaux et les maîtres de poste, pour relier les différentes étapes

Rêves de lumières

D’où vient dans la peinture danoise du XIXè siècle, cette inclinaison à une langueur diffuse ? Cette soif de luminosité et de simplicité est bien présente chez les impressionnistes qui avaient formé une communauté à Grez-sur-Loing, vers 1880, avant de capter à Skagen, petit port au nord du Danemark, « l’heure bleue », cet instant du crépuscule où la mer du Nord et la mer Baltique se rejoignent dans une même couleur lavande

Ce puissant état d’âme, nimbé d’angoisse, on le retrouve dans deux lieux complémentaires Louisiana et la Glypthothèque.

Louisiana est un lieu unique, en bord de mer, au nord de Copenhague, face aux rivages de la Scanie suédoise, pour rappeler que le Danemark s’est assuré depuis son âge d’or entre 1830 et 1850 une suprématie dans les arts plastiques. Maintenant, Il accueille bien volontiers les créations étrangères dans un décor où règne l’harmonie et en hiver, la neige immaculée donne un relief saisissant aux 60 sculptures, installées dans un grand parc d’arbres aux essences rares.

Dans le bâtiment aux vastes murs et aux planchers bruts, les œuvres du pop art et du néo expressionnisme sont là pour revigorer le regard. Ici on comprend pourquoi un surréaliste ajoute du rouge vif aux chevelures des femmes pour les rendre plus belles, comme pourrait le faire un Rubens. On peut prendre du temps aussi pour capter les iris aux couleurs tendres d’un Hockney ou les fleurs peintes comme des sexes de femme de Georgia O’Keeffe. Les portraits de proches, de familiers de Kossov résument bien l’esprit d’un espace muséal comme Louisiana : la proximité avec les œuvres, jusqu’à sentir la respiration de leurs créateurs. Ici, l’accueil est affable. Des petites bougies ont été installées à côté des toiles pour créer une ambiance intime.

Cette simplicité, proche du dépouillement, on la retrouve à la Glyptothèque de Copenhague, où le visiteur peut s’arrêter ou bouger à sa guise pour retrouver les lumières du sud. Même si Kierkegaard nous dit que l’apprentissage de l’angoisse est le suprême savoir, la peinture des impressionnistes est d’une aide indispensable pour égayer notre triste condition

Une partie de l’âme danoise se trouve en effet dans ce remarquable témoignage de l’architecture moderne scandinave. Carl Jacobsen, brasseur de son métier, rêvait d’accrocher aux cimaises de son musée les déjeuners sur l’herbe de Bonnard, les citronniers en fleurs de Monet et la peinture dépouillée de Van Gogh dans son paysage à Saint-Remy.

Dans le jardin d’hiver recouvert d’une grande verrière, le bruit d’une eau qui coule, quelques sculptures inoffensives, entourées de poissons rouges, des arbres exotiques inclinent le visiteur à chasser un instant cette douce et vague tristesse que les danois appellent Veemod, entouré de groupes de scolaires étonnement attentifs et disciplinés.

Fraternité de femmes à Virum

On peut facilement s’égarer à Virum, petite localité située dans une banlieue plutôt cossue du nord de Copenhague. Qu’importe !. Impossible de localiser la maison de Marianne. En remontant les rues, à un moment donné, la mémoire se bloque et les points de repère s’effacent. Pourtant tout est bien place, mais il manque un élément du puzzle. Finalement, les maisons même si elles se ressemblent s’ouvrent facilement et leurs occupants indiquent bien volontiers le chemin correct pour arriver enfin à destination.

Comme la Babette du fameux roman de Karen Blixen, Marianne Stürup a préparé un dîner, selon le grand art de la cuisine danoise. Ancienne professeur dans une école professionnelle, elle a composé un repas où les saveurs sucrées des plats s’allient à une touche d’acidité. Heureuse harmonie qui dissipe toute mélancolie et crée chez les convives un état de bonheur simple.

Marianne n’a pas oublié les années de jeune fille au pair pour apprendre le français, cette langue dit-elle, «m’a permis de décider, par moi-même, certains choix de ma vie». Et maintenant, la disciple de Simone de Beauvoir elle est devenue une véritable artiste du goût culinaire, capable d’enchanter les anges.

Proches de la maison de Marianne, des chemins de terre rejoignent le lac de Virum, où les promeneurs retrouvent la compagnie des poules d’eau et des canards facilement apprivoisés. Au loin, le soleil couchant illumine un manoir élégant, d’apparence isolé, où le monde chante, danse. Au bout d’un sentier poudré de blanc, de grands arbres dénudés laissent entrevoir un véritable pavillon de chasse du XVIIe siècle. Plusieurs familles y vivent et partagent ensemble une expérience de vie communautaire. Ainsi, les charges de location peuvent être équitablement partagées entre les co-locataires, qui tiennent à garder un esprit ouvert et tolérant. D’ailleurs, la cooptation entre eux est la règle.

Gunhild une amie de Marianne, accueille sans façon ses hôtes, autour d’une grande table ronde, dans une des pièces communes. La salle à manger a noble allure, avec ses carreaux rustiques et ses grandes fenêtres à croisillons laissant entrevoir une futaie sombre de bouleaux. Une lumière paisible se reflète dans cette pièce rustique et les bougies allumées pour la circonstance créent une douce quiétude.

Le thé ou le café ont un goût particulier et la préparation d’une collation répond quand même à un rituel précis. Ce sont les petits détails qui créent l’harmonie du moment. Et Gunhild parle brièvement de sa recherche d’un nouveau job pour avouer quand même que « toute seule, elle ne pourrait pas profiter d’un tel cadre ».

Cette complicité de femmes entre elle et Marianne autour d’un bouquet de myosotis rappelle quelque chose de beau. Ingmar Bergman parle de fraternité, d’un sentiment absolument neuf- ou peut-être extrêmement ancien qui lie les femmes entre elles, qu’importe leur âge et qui n’a pas d’équivalent parmi les hommes. La femme scandinave, fantasme de l’homme latin, avec sa compassion, son rôle de consolatrice, admirablement dépeint dans les films du grand cinéaste suédois.

On sent chez Marianne ou Gunhild une force qui peut intimider ceux qui croisent leurs yeux clairs. Froideur ? Assurément non. L’exubérance chez les danois est plutôt un sentiment intime. Et Marianne, en bonne native de Fionie, l’île proche de Seeland rappelle que « la nuit est à nous, les femmes, ne vous en mêlez pas ».

On quitte à regret cette demeure étrange et la balade s’achève par une visite chez le créateur d’un ensemble musical unique en son genre. Knud Wissum a consacré sa vie de musicien à préserver de l’oubli un vieux fonds de chants et de danses du Groenland. Peut-être, avait-il besoin, en prenant sa retraite de retrouver dans sa maison un décor de neige et de nuit au goût d’étoile fraîche pour écouter ces mélodies, inspirées des vieux mythes eskimos.

Tôt dans la matinée, Marianne propose de visiter l’école publique de Virum, où elle a enseigné les cours de cuisine. «Je vous donne les recettes, vous préparez les repas », suggère Marianne à un groupe d’adolescents de 15/16 ans. Beaucoup d’applications pratiques dans cet établissement, étendues aux soins dentaires et même à un étonnant atelier de couture où l’on retrouve des garçons pas du tout dépaysés.

« Il faut donner du temps aux enfants. Temps de jouer, de rêvasser, de s’épanouir. Le temps de vivre son enfance avant de devenir adulte » tient à préciser le jeune professeur de français, une autre Marianne.

La vision des petits français, le cartable lourdement chargé à la rentrée des classes ferait frémir tout parent danois. C’est vrai qu’ici, l’écolier peut se sentir gâté, bénéficiant d’un mobilier confortable,de plantes vertes, d’un terrain de jeux, d’équipements de sport, d’une salle de théâtre, d’une piscine, d’ateliers de photographie, de sculpture…
54% des jeunes danois choisissent la filière des écoles professionnelles. Et un danois sur trois ira aux cours du soir, car ce peuple dîne tôt et consacre de longues soirées aux activités culturelles

Avant de quitter Virum, rencontre avec Elizabeth Siemen. Bien sûr elle est blonde, grande, les yeux clairs et un sourire franc. Mais cette femme avenante de 47 ans, habillée en cuir tendance est surtout « le curé » de la paroisse. Elle revient d’un long séminaire dans une ville du Schleswig Holstein, où des théologiens comme elle ont conversé sur Shakespeare et René Girard

L’église au Danemark ouvre un horizon nouveau face aux églises en France glaciales et peu remplies. Avec Elizabeth, dans la chambre verte fraîchement repeinte du presbytère on cesse de parler de morale privée pour s’occuper de questions sociales et de s’impliquer davantage.

Les enquêtes au sein de l’église danoise indiquent que 85% des fidèles ne voient pas d’objection à la perspective de femmes évêques. Quiconque lit l’histoire de l’église ne peut pas ne pas être impressionné par l’apostolat des femmes chrétiennes tout au long des siècles.

Pourquoi l’Histoire s’arrêterait-elle ?

Thierry Quintrie Lamothe
Auteur / reportages

 

Image: 

Ecole publique de Virum

Glyptothèque à Copenhague

Louisiana (Musée d'Art Contemporain)

La dernière tout en bas : Marianne et son amie Gunhild

05 novembre 2016

Sur les sentiers du fleuve frontière

Une consigne simple : longer à pied, pendant une semaine, un fleuve frontière

Loin des croisières au fil de l’eau, cinq marcheurs, venus de France et de Lisbonne, ont longé, dans le Tras-os-Montes (Au-delà des Monts / Région du Haut-Douro au nord-est du Portugal), les sentiers au plus près du fleuve, lorsqu’il fait frontière sur presque 120 kms entre l’Espagne et le Portugal.

Des « frémissements » de leur cheminement, ils ont rassemblé dans un opuscule* (entendre : petit ouvrage) quelques poèmes, des esquisses, des photos et bien sûr le court récit de rencontres inattendues.

Une invitation à un périple discret au cœur du silence de la nature.

« L’homme qui marche est ce fou qui pense que l’on peut goûter à une vie si abondante qu’elle avale même la mort ».

Dans les pas de Christian Bobin, les marcheurs quittent les bruits de l’electrico, ces vieux wagons jaunes accrochés aux rues pentues de Lisbonne. Ils laissent les lumières scintillantes du Tage et les odeurs de morue grillée pour remonter vers le nord-est du pays. Dès qu’ils sortent des autoroutes vides, le décor se transforme à l’approche du Douro, avec « les vignes qui dansent » étagées en terrasses onduleuses. Le granit domine le paysage. La fine lavande bleue et les touffes de genêts jaunes tapissent le plateau couvert d’une végétation rabougrie. De subtils effluves d’eucalyptus remontent des fonds boisés des vallées.

Les marcheurs se fixent entre eux une consigne simple : longer à pied, pendant une semaine, un fleuve frontière. Grâce aux cartes d’Etat-major achetées à l’Armée, ils vont pouvoir suivre un itinéraire inédit de Miranda do Douro jusqu’à Barca de Alva.

Miranda, bâtie dans la bonne pierre du XVe siècle sur son plateau, s’enroule autour des méandres du Douro, devenu un miroir d’eau stagnant après la construction en amont de retenues. Les ruelles, très propres, sont désertes. Du haut des murailles, l’horizon s’élargit vers les vastes vallées. Pendant le carnaval, la nuit devient féerique, avec les lueurs des bougies posées sur le rebord des fenêtres.

La frontière ? Ici, elle n’est pas craintive. Pas de visa, ni de permis de séjour. Pas de fils barbelés, de garde barrière, de guérite, de mirador électronique. Prenant sa source dans la Castille espagnole à plus de 2000 mètres d’altitude, le fleuve d’en haut est, selon la tradition, celui des grâces célestes .Le Douro reste un cœur battant où, entre de hautes falaises granitiques, s’interpellent des vignerons en mirandès, un idiome chantant aux sonorités latines. L’écho de leurs voix rocailleuses résonne d’une rive à l’autre pour commenter le dernier match de foot.

Rencontre avec José Augusto Pires, courbé sur son pied de vigne, « il a gelé cette nuit », dit-il, résigné, en se tournant vers les visiteurs, que ses yeux ne peuvent plus voir. Il avoue, non sans malice, quatre vingt quatorze printemps. Sa femme Adelia l’observe à l’écart, élégamment appuyée sur une vieille canne devant une cabane, où les outils ont été rangés. « Que tu es beau ! », s’exclame-t-elle, à l’adresse d’un des marcheurs, attentive comme une magicienne dans la confection mystérieuse des philtres d’amour.

La mule est dans le champ. Un coq solitaire trône sur une charrette solidement construite.

Bivouac le soir, près de Miranda, dans les pas des légionnaires venus de la lointaine Rome envahir la Province Ibérique. Les marcheurs investissent la petite cabane en pierres sèches pour y coucher la nuit et y poser des petites lumières. L’un d’entre eux choisit de rester dehors. La nuit est longue. Il grelotte dans son duvet, transi comme un roseau que traverse le vent. La fixité de la pierre est trompeuse. Dans un songe halluciné, il voit une falaise de granit se détacher de la montagne, pour s’installer au milieu du fleuve et devenir le « radeau de pierre », dont parle José Saramago, dans un de ses récits. Le Douro tient les marcheurs sous son emprise de Gorgone. Attention ! Qui verra la tête de la Méduse en restera pétrifié.

À l’aube, un paysan bine déjà son carré de terre, les mains nouées autour de sa bêche pour retourner cette terre minérale, desséchée par le vent. Le pied est encore ferme. La main ne tremble pas. Il marmonne tout seul. Le bruit de la pioche heurte le caillou et résonne dans le vallon tapissé de marguerites sauvages.

Que reste-t-il de ces villages de schiste fondus dans des décors métamorphiques? Quelques carcasses de distilleries d’huile d’olive perdues dans les broussailles.

Une veuve, habillée de noir, alerte, yeux rieurs, s’avance vers un marcheur et lui offre un bâton « de vie » pour continuer la route. Une autre, sourire éclatant, pour ne pas être en reste, tend une carafe d’eau fraîche. Un pensionné de Volkswagen interpelle le groupe « venez avec moi à Porto, dans les tavernes, pour siffler en choeur avec les vignerons, tous ivres et gais ».

Au-dessus d’une Vierge enfermée dans un luminaire, un rapace s’est posé. Â la balustrade en bois, une horloge antique reste accrochée et les anguilles ne bougent plus. Au loin, des cigognes noires plongent dans les a-pics du fleuve. Un merle bleu, solitaire, voltige au-dessus des falaises de granit. Il plane un moment, puis disparaît dans un profond battement d’aile.

Sur un rocher, un marcheur s’est arrêté. Seul, assis en tailleur, il sort un carnet de son sac et commence à effleurer de la fine pointe de son crayon les contours des hautes falaises au dessus du fleuve. n homme, sans âge, s’approche et observe son dessin, « j’aime aussi la couleur sombre des roches et l’eau verdâtre du Douro. Pourvu qu’il ne soit pas rendu inerte, par la construction des barrages », craint-t-il,

En silence se croisent ici, des corps fatigués par l’errance. Des silhouettes chancelantes errent dans les ruelles et occupent les bancs installés devant les églises. Des yeux pétillent sur des beaux visages parcheminés, ridés comme de vieux ceps.

Les marcheurs retrouvent Noribal à Torre de Moncorvo. Il les invite autour d’un repas, pour parler plus intimement de son père, un poète populaire. Source inépuisable d’énergie pour lui, il cite de mémoire un aphorisme de Pessoa. « Ne pas changer, c’est une maladie » dit-il et il arrive un moment « où nous devons abandonner les vêtements usés. Il y a un instant où celui qui n’ose pas restera toujours sur place ».

Le groupe chemine ensuite vers la convergence du Rio Sabor et du Douro. « À cet endroit, l’eau du fleuve me rassure », ajoute Noribal. Cette eau obsédante, où glisse furtivement un bateau de croisière, venu de Porto avec sa cargaison de vacanciers insouciants.

Ultime étape à Vila Nova de Foz Coa. La vie renaît. Les habitants du village quittent leur maison. Sur la place principale, tous les âges se mêlent, près de la Coopérative Viticole. Des enfants s’élancent sur une balançoire installée dans l’école. Une jeune femme pousse un landau. Le chauffeur d’un bus à l’arrêt, fume son petit cigare d’un air léger, « on ne vit pas trop mal ici, dans cette région de Torre de Moncorvo », dit-il, esquissant un léger sourire, parce que tout le monde a son petit potager, même s’il y a de moins en moins de vie ».

Les pierres ont parait-il, ici, le pouvoir de guérir ses habitants des petites misères du quotidien.

La randonnée s’achève, comme dans un roman champêtre, où le berger quitte le voyageur pour lui dire « Dieu vous garde Monsieur ».

Oublions un moment les « jungles » sauvages où se réfugie une foultitude de migrants, pour nous attacher à ce Tras Os Montes, une terre rude chauffée par le soleil, pleine de temps et de mémoire, où demeure encore une humanité de gens disponibles pour accueillir une poignée de marcheurs, venus de Berlin, Lille, Lyon, ou Paris « dans leurs yeux et dans leur âme », comme l’écrit l’inspiré Antonio Tabucchi.

Thierry Quintrie Lamothe
Auteur / Reportages
t.cleobie@yaho
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* L’opuscule « Tras-Os-Montes/ Au-delà des Monts »
Ecritures poétiques de Philippe Despeysses
Dessins de Laurent Motte est disponible à la Librairie « Comme un roman… »,
39, rue de Bretagne-75003 Paris
https://www.comme-un-roman.com/

Ou chez Thierry Quintrie Lamothe
Prix : 15 euros

Image: 

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

Photo © Matthieu DESPEYSSES

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Dessin © Laurent MOTTE

Dessin © Laurent MOTTE

24 septembre 2016

L'Escaut, de la source à l'embouchure

 

L’été dernier, la consigne était simple : descendre un fleuve de sa source à son embouchure. La lecture d’un livre « Ces fleuves qui nous unissent » m’a conduit à suivre le courant de l’Escaut, de sa source à Gouy, humble village dans l’Aisne, jusqu’à son embouchure néerlandaise, au large de Flessingue.

Comme l’auteur du récit de voyage, Luc Devoldere, je me suis posté sur les berges de l’Escaut. Son mérite est plus grand, puisqu’il lui a fallu trois péniches avec chaque fois un capitaine, pour partir d’une eau stagnante et aborder l’imposant fleuve si magnifiquement chanté par Brel.

La source de l’Escaut se résume à un bassin de quelques mètres carrés où les facétieux peuvent tremper chaussures et chaussettes. À côté, se trouve une petite stèle, représentant un enfant jouant avec un dauphin. Comment imaginer que ce filet d’eau perdu dans un modeste pâturage puisse donner naissance à un puissant bassin hydrographique de 21 000 kilomètres carrés.

À Escaudoeuvres, le port fluvial berce déjà de grandes péniches, pendant qu’un train s’engouffre dans un immense silo. Un marinier rencontré avoue qu’il aime bien naviguer en France, « l’on est à l’aise, dit-il, alors qu’en Belgique et aux Pays-Bas, je passe la vitesse supérieure, j’ai davantage le feu aux fesses ».

Après l’écluse de Fresnes, le fleuve semble l’emporter sur le canal. Ensuite, on navigue entouré par la verdure du Parc naturel régional de la plaine de la Scarpe et de l’Escaut.

Le fleuve touche Tournai, la vieille ville française de Belgique. Un pont des Trous se soulève et vient couronner le passage. Il suffisait, jadis, d’abaisser une porte d'eau pour barrer le fleuve.

À Gand,
la ville aux vingt-six îles et aux quatre-vingt-dix ponts, l'Escaut ne cesse de gagner en largeur et ne se laisse plus canaliser. Ses rives deviennent fangeuses, plus boisées. L'influence des marées et des courants augmente.

Après Termonde,
à mi-chemin entre Gand et Anvers, le cours d'eau devient définitivement fleuve. L’Escaut avance majestueusement parmi la vaste étendue de prés verts. On croise des usines à l’abandon et d’autres aussi fortement polluantes, avant d’arriver à Anvers.

Avec Blaise Cendrars,
il y avait de l’amitié et de la rigolade dans ses bourlingues. Que reste-t-il de son quartier de marins, si bien évoqué, quand il allait retrouver les filles dans le bordel du grand port, à la recherche du chaud giron d’une femme ?

Le périple se poursuit.
À Doel, attention ! Sables mouvants. Les maisons sont désertes. D’autres portent des drapeaux noirs. Des graffitis impérieux « Doel doit rester ! Pas de déportation ! L’Eglise n’est pas un musée ». Au large, on voit passer des géants des mers comme s’ils voguaient droit sur le village. « Des millions de conteneurs, voilà ce que l’avenir va apporter » écrit Chris de Stoop, dans son livre « agriculteurs en guerre contre les conteneurs et les oiseaux ».  

Que reste-t-il des fermes, des hameaux, du cimetière, des polders ? Un incinérateur géant, une centrale nucléaire, le poison de Bayer, un Etat Polder « puisque dans le nouvel Etat-Providence, ce n’est plus le bifteck qui est le paramètre du bien-être et de la prospérité, mais l’ordinateur » ajoute Chris de Stoop.

À l’entrée des Pays-Bas, l’estuaire s’élargit. Le fleuve sent la vase, le brouillard, les relents d’anguille vivante, les vapeurs de soufre, les lointains fours à brique et les odeurs de goudron.

Les fermiers du pays de Waas flamand,
attaqués de front par les mafias portuaires, se sentent également menacés par les jeunes Verts néerlandais. Le béton d’un côté, le marais de l’autre : ils sont pris en tenaille entre l’économie et l’écologie.

À Terneuzen,
mettons nos pas dans ceux de Chateaubriand « les barques de Gand glissent, écrit-il, sur d’étroits canaux, obligées de traverser dix à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, elles ont l’air de voguer sur l’herbe ». Aujourd’hui, au milieu du fleuve, les suceuses continuent à cracher leur sable sur une plate-forme.

Immensité du ciel et de l’eau

En face apparaît Flessingue.
Devant la cité historique s’étale la mer la plus fréquentée du monde. Les bateaux deviennent de plus en plus grands, des vaisseaux de guerre, des navires-citernes, des transports de voitures et au milieu des remous, zigzaguent quelques plaisanciers égarés. Avant le grand large, le port récupère ses pilotes venus d’Anvers. L’eau de l’Escaut devient verte et la lumière plus vive.

Il est temps de voir enfin l’embouchure, après un périple de quatre cent cinquante kilomètres, de tremper la main et le pied à l’endroit où les eaux se mêlent. Seuls, des migrateurs, au cri âpre et monotone, occupent les bancs de sable des bouches de l’Escaut et survolent les vastes polders littoraux de la Flandre zélandaise. Le fleuve se perd en mer sous la surveillance des radars, dans un décor de remorqueurs et de bateaux pressés d’atteindre le grand large.

Le soir, je regarde par la fenêtre de ma chambre d’hôtel l’immensité de l’Escaut. Je pense aux dernières images de Vacances Prolongées, l’œuvre ultime et bouleversante du cinéaste Van der Keuken. Le film se clôt sur une grandiose et longue séquence d’un fleuve hollandais, où le ballet industriel des gros bateaux s’estompe lentement dans un souffle scintillant.

Qu’est-ce que ce voyage sur l’Escaut, de sa source à son embouchure, sinon ce battement miroitant entre mort et vie ?

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur / Reporter

Image: 

L'Escaut à Gand
"Ces fleuves qui nous unissent"
© Ons Erfdeel vzw

L'Escaut à Anvers
"Ces fleuves qui nous unissent"
© Ons Erfdeel vzw

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