semaine 51
Portrait de Thierry Quintrie Lamothe
Le blog de Thierry Quintrie Lamothe

Beyrouth, les enfants et la guerre en…janvier 1976.

Le 24 décembre 2016

 

J’étais à Beyrouth en janvier 1976, au moment où les milices phalangistes chrétiennes étaient en train de raser le quartier palestinien de la Quarantaine. Un mémorable cliché de Françoise Demulder, grande photoreporter, prix World Press en 1977, montre le désespoir d’une femme qui voit ses proches exterminés. Récemment, j’ai retrouvé quelques dessins que j'avais gardés dans mes archives, noircis par le temps, fragiles témoignages d’enfants sur le début de la guerre à Beyrouth. Les montrer aujourd’hui ne me semble pas superflu. Les croquis des enfants faits à cette période annoncent déjà la monstruosité des combats, toutes confessions confondues. Ce qui se passe dans les villes syriennes, quarante ans après Beyrouth, est d’une autre dimension, sans commune mesure, avec les témoignages de 1977. Il n’est pas sûr aujourd’hui, que des enfants soient dans une situation de pouvoir tenir un crayon…

 

Depuis le début de la guerre civile en avril 1975, à Beyrouth, les ventes de tranquillisants, comme celles des armes ont quintuplé. L’anxiété, l’angoisse, la terreur se prolongent. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque la majorité des familles passent leurs nuits dans les corridors des appartements éventrés, au milieu du fracas assourdissant des roquettes, des lueurs aveugles des bombes incendiaires, des cris des blessés. La nuit, la guerre devient la roulette russe et c’est terré sur sa couche, au fond d’une cave que l’on attend l’écroulement fatal de son immeuble. Pour certains, la guerre a commencé tout de suite. Les jouets guerriers, achetés dans les supermarchés ont été remplacés par de vraies armes, tirant de vraies balles. Beaucoup d’adolescents et d’enfants sont descendus dans la rue pour protéger leur quartier.

Gare aux automobilistes qui s’aventuraient dans les ruelles étroites ! Faire attention, par exemple, aux petits cailloux placés au travers de la rue ; cela signifie qu’il y a un barrage, même s’il est invisible. Impérativement, il faut s’arrêter pour le contrôle de votre carte d’identité et de votre confession. Mona, une jeune femme un peu distraite, n’avait pas vu les petits cailloux. Brusquement, un petit Poucet, de 7-8 ans maximum, a surgi, sans prendre le temps de jouer son rôle de « contrôleur ». Mona s’est affolée et a hurlé, lorsque le diable en format de poche n’a pas hésité à tirer sur la voiture, avec une kalachnikov, presque aussi grosse que lui. C’était un jeu pour ce gamin. Et les rafales meurtrières sont parties très vite, trouant la voiture de tous les côtés. Les voisins le regardaient vider son arme. Tapis derrière le rebord d’un lambeau de fenêtre, les parents, indifférents,continuaient de se parler entre eux, autour d’une tasse de café.

La nuit, des jeunes libanais pleurent, crient leur angoisse et écrivent leur désespoir. « Du pistolet sort le feu, qui pénètre le corps d’un pauvre innocent, d’un combattant. Inconscient, il est transporté à l’hôpital, pour être sauvé, qui sait. Quelle pitié, c’est une pitié que les choses soient ainsi ! C’est une pitié que la guerre ne s’arrête pas, grossit tous les jours. La peur est dans nos cœurs. Les gens vont encore mourir ». C’est Ghada Abu Rahmeh qui parlait ainsi en 1977. Il avait douze ans, à l’époque. Ses camarades de jeux disaient qu’il était musulman.

Un autre adolescent écrivait « Il faut plus d’une balle pour tuer un homme, lui disait son père - Comment, papa, lui demandait-il ? Fils, lui répondait-il, prend à cet homme son espoir et il va mourir. Les évènements d’aujourd’hui (nous sommes en 1976) tuent plus de cent personnes par jour - Je crois en mon père, parce qu’il dit toujours la vérité. Mais vous, assassins, vous ne croyez en rien ». C’est Ramy Khalil qui témoignait, âgé de 14 ans. Ses voisins disaient qu’il était chrétien.

Jamina, rescapée d'une roquette aveugle qui détruisit sa maison, ne voulait pas que je la photographie ; muette de tristesse, elle proteste et d'un geste demande pourquoi tout cela est arrivé. On ne fait jamais le poids en face d'un enfant qui meurt...

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur/Reportages

Image: 

dessin de Maya Jabour
(8 ans)

dessin d'Hani Abu Rahmeh
(7 ans)

dessin de Joe Farra
(14 ans)

dessin de Assia Naji
(8 ans)

dessin d'Assia Naji
(8 ans)

Commentaires

Portrait de joël
salut Thierry un texte assourdissant et sobre. je n'ai jamais oublié le petit placard ou les wc où tu t'es planqué quand la milice a débarqué dans ton appart'

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