semaine 51
Portrait de Thierry Quintrie Lamothe
Le blog de Thierry Quintrie Lamothe

Du côté des amis danois (suite et fin)

Le 14 décembre 2016

 

L’utopie Christiana

Il existe, au coeur de Copenhague, un ancien terrain militaire, sur lequel d'anciens libertaires ont installé dans les années 70 des lieux communautaires. Base navale à l’origine, flanquée de bastions, le roi Christian IV voulait stimuler le commerce portuaire, en creusant des canaux dans cette terre marécageuse.Devenu en 1971 un lieu alternatif, Christiana afficha longtemps la volonté de ses occupants de construire un espace collectif, où la propriété individuelle n’existerait plus, où chacun pourrait librement exprimer sa fantaisie dans la construction de sa maison, par exemple.Le résultat a donné un mélange hétéroclite, un assemblage disparate d’habitations où le bois et le verre dominent. Jusqu’en 2012, une ville « libre » de près de 800 personnes dont 300 enfants s’est installée pour gérer en commun des écoles, une poste, un restaurant, un centre de soins.

Une visite guidée avec Hélène Houmdler Schou est un bon prétexte pour flâner de cafés en ateliers et déambuler dans ce maquis insolite. « Pour le moment l'expérience communautaire tient encore le coup » dit-elle, en accueillant son visiteur au magasin général. Femme souriante et énergique, Hélène vous sélectionne la vis qui manque à votre applique murale, vous extrait d’un amas de jouets d'enfants une clé de 8, tout en expliquant qu'au départ l'assainissement du terrain a été un travail énorme.« Il a fallu, dit-elle, supprimer les pollutions chimiques des bâtiments, pour transformer les vastes hangars en dépôts d’objets utiles pour le quotidien ».Dépolluer aussi un grand terrain, inoccupé pendant plus de 30 ans, pour accueillir cet habitat précaire, dispersé tout autour d'un lac, dont le fond reste toujours pollué par des dépôts de munition de l'armée.

En plein coeur de Copenhague, le visiteur découvre un lieu différent avec des cafés, une fabrique de bougies, une forge, un atelier de réparation de ces vélos hyper ergonomiques, où le cycliste pédale en position couchée. On trouve aussi des galeries d'art, un atelier de céramique, des jardins, des vergers, des petites collines boisées et même une discothèque. « Au départ de notre aventure, explique Hélène, « on cherchait un peu de verdure et un espace de jeu pour les enfants ».Terrain voué à l'expérimentation sociale, Christiana a bien failli sombrer, dans les années 90, à cause de luttes opposant plusieurs groupes de dealers. La police est intervenue, ce jour-là, ajoute Hélène « nous étions devant nos hommes, avec nos enfants, face aux policiers et nous avons réussi à expulser les délinquants, même si le problème des drogues et dealers n'est pas réglé complètement ».

Janus à double face ? Christiana garde encore un esprit inventif, mais on sent des tensions sous-jacentes. L'utopie du départ a pris des rides. Le piéton ou le cycliste restent les bienvenus et peuvent encore serpenter le long de chemins creux devant ces étranges bicoques, où s'accrochent les vélos et les rêves désabusés d'une poignée de taggeurs hip hop et de nostalgiques d'Eric Clapton.Depuis 2012, Christiana n’est plus une « ville libre ». « Les Christianites » ont racheté à l’Etat leurs terrains pour 10 millions d’euros à travers une Fondation qu’ils ont créée. Exit les drogues dures. Reste le cannabis. Prime la loi des petits trafics. Un tiers des habitants vit dans la précarité. Les autres travaillent normalement dans le monde « capitaliste », alors qu’autour d’eux les loyers ont flambé. «  C’est une claque dans la figure pour ceux qui, tout autour paient des loyers exorbitants »

Christiana a perdu de sa légitimité, observe l’historien  Jes Fabricius Moller « les hippies d’autrefois sont devenus des gens comme tout le monde qui se lèvent le matin, emmènent leurs enfants à la crèche, puis vont au travail. Le soir, ils rentrent dans leur refuge pour préserver leur intimité. De l’extérieur, on a l’impression qu’ils vivent comme nous, mais en mieux et pour bien moins cher». Les maisonnettes rafistolées, envahies de verdure le long d’un canal paisible  sont devenues très tendance pour les promoteurs aux aguets, en plein cœur de Copenhague ! Alors, pourquoi devraient-ils bénéficier d’un statut particulier ?

Hélène Houmdler Schou pourrait répondre, qu’à l’origine « je ne suis pas aller danser tous les soirs. A la place, j’ai pris des responsabilités. Il y a des règles, des comités, des réunions. Les décisions sont toujours prises à l’unanimité, mais les choses se sont formalisées. C’est nécessaire pour construire un village". Chaque année, Christiana attire son million de visiteurs et les recettes du tourisme creusent les inégalités entre les occupants.

Nuit à Copenhague

« Elle sentait le sel et l’abîme…Le vent apportait des odeurs de goudron, de varech et de pâtisseries… Le grand océan garde les sillages de tous les bateaux. »

Belle invitation de Gilles Lapouge à découvrir Copenhague, lorsque la lumière de l’hiver est aussi fine que la soie. Les maisons peintes en rouge et en vert, édifiées autour du vieux port, le Nyhavn, donnent à cette ville un air d’éternel pionnier et les enfants, aux cheveux d’ange jouent les chérubins dans leurs salopettes aux couleurs du fanion national, blanc et rouge.Dès le jour tombé, parvient de placettes biscornues l’écho de musiques et de voies joyeuses. Ce soir, hommage au dernier contrebassiste attitré d’Oscar Petersen, disparu il y a une dizaine d’années. Les héritiers du Count Basie Big Band Orchestra enfièvrent l’artère principale de la ville, de rythmes africains-américains. On sent une envie chez ces jeunes musiciens, un désir, un rien qui bouleverse tout, un art de l’envol, pour assurer qu’ils sont bien là pour la relève des Dexter Gordon ou Bill Evans

Ne musardent plus dans les rues piétonnes que quelques passants enveloppés de brouillard. Le silence s’installe sur les ruelles du centre historique. Dans cette ambiance étrange, de vieux gréements surgissent à la surface des eaux, amarrés au bord d’un canal, creusé jadis pour relier au port la Nouvelle-Place du Roi. Ce cadre fût certainement propice à HC Andersen pour mêler tristesse et cruauté à ses contes. « Regardez là-bas sur la colline un individu dégingandé, son visage est pâle comme celui de Werther. Son nez aussi puissant qu’un canon. Ses yeux sont minuscules comme des petits pois » écrit-il dans son poème Le soir.

Il ne reste que quelques dockers rivés aux tables de rares bistrots enfumés, évoquant le souvenir d’un temps enfui, où ils étaient ici les rois. Peut-être aura –t-on la chance d’écouter les savoureux racontars arctiques de Jorn Riel. Mais l’écrivain-voyageur est parti vivre, parait-il, en Asie, chez les Papous menacés de la Nouvelle-Guinée. « Pour se décongeler », dit-il.Quatre heures du matin, les bus ont déjà repris leurs trajets toujours semblables. Le tram se remet en marche, rampe dans les galeries souterraines pour amener à leur travail quelques gens isolés encore tout vêtus de nuit. On sent qu’ils vivent dans un présent amorphe, comme si le monde n’avait jamais existé avant eux. Ont-ils l’air de s’intéresser à quoi que ce soit, qui viendrait rompre la monotonie du quotidien?

alchimie danoise

Pour les Danois, le tropisme vers les mers ouvertes est un souci constant et la culture écrit Peter Hoeg dans ses contes de la nuit « est un liquide qui a nécessité l’alchimie d’un siècle entier pour s’épurer. Nous n’avons jamais été fermés. Nous ne craignons pas l’étranger. Nous sommes des citoyens du monde et des européens. Mais nous sommes avant tout danois ».Le Danemark a-t-il sauvé Louis Ferdinand Céline ? Plus chanceux que Robert Brasillach, sans doute ! Dix huit mois de détention. Six années d’un exil, après 1945, dans la jolie ville de Körsor, pour calmer la haine contre l’auteur du Voyage au bout de la nuit.

Il y a une grandeur et une mélancolie dans cette ville de Copenhague. On peut préférer aux délectations moroses de Kierkegaard les sculptures roboratives de Thorvaldsen, un artiste qui aimait la fête, les femmes et les vins. Au petit matin, les mouettes gémissent quand elles survolent la petite Sirène, assise sur un rocher, un peu perdue au milieu des containers géants. Plus on se rapproche d’elle, plus sa silhouette s’humanise, même si la pâle luminosité donne à son regard un peu de tristesse. Pourtant, son créateur, le sculpteur Edvard Eriksen avait choisi comme modèle…sa propre épouse. On dit que le rire de la femme danoise est joli comme un papillon de mai. Hans Christian Andersen aurait bien voulu connaître le sentiment de l’amour partagé et c’est pour cela que sa sirène n’est pas la même que celle du port de Copenhague. Il ne lui restait que sa causticité, le sel de son œuvre, l’antidote de ses amours contrariés et de ses amitiés déçues.

Sa notoriété fût immense. Sa solitude tout autant même s’il écrira à la fin de sa vie « Je serai un spectre. Au printemps, je refleurirai. Je ne suis pas mort du tout ». Dernier soupir du génial conteur adressé aux enfants. Pas seulement…

Thierry Quintrie Lamothe

Auteur / Reportages

Image: 

entrée de Christiana

bicoques dans la quartier de
Christiana

Hélène Houmdler Schou à
l'entrée de Christiana

Maison communautaire à Christiana

la petite Sirène à l'entrée du
port de Copenhague

poupées à l'effigie de
Hans Christian Andersen

Commentaires

Portrait de Philippe Despoeysses
vraiment ça me donne envie de retourner au danemark où je suis pourtant déjá allé de nombreuses fois la plume voyageuse/cultivée et stylée de Thierry Quintrie Lamothe vous ferait partir de suite!
Portrait de Lissa
Article vivant & instructif sur des aspects méconnus de la vie danoise, loin des clichés du Guide du Routard.

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