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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Dans la tour

Le 19 mai 2018

Au pied de la tour, les derniers survivants de la ville nous envient et nous haïssent. A travers mes jumelles, je vois la haine dans leur regard quand ils ont l’audace de lever les yeux vers nous. La tour a été construite quand l’air de la ville est devenu toxique et que les morts dans les rues se comptaient par milliers. Elle est censée abriter les retraités qui possèdent assez d’argent pour y loger, les familles de quelques politiciens et les CEO des principales entreprises du pays.  Au- dessus de nos têtes, d’immenses turbines filtrent l’air pollué de la ville pour le rendre respirable et l’injecter dans les systèmes d’air conditionné de la tour. Sur le toit, poussent les légumes et les fruits que nous consommons.  Tout ce qui est récolté ailleurs est toxique pour l’homme et est détruit.

- Bizarre que Louis ne soit pas encore là. D’habitude, à sept heures du matin, il vient longuement m’embrasser, une bonne habitude commencée au début de notre mariage, au vingtième étage de la tour, il y a six ans.

Entre Emile et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. On s’est longtemps reniflé, jaugé, évalué. A quatre-vingts ans, on ne s’embarque plus sur un coup de cœur. On a connu trop de naufrages, trop d’hommes et de femmes à la mer.« Trop d’hommes et de femmes à l’amertume », dit Louis.  En chaise roulante, je parcours les couloirs de l’étage à sa recherche. Je peux vivre sans le reste du monde mais pas sans lui. Dans sa chambre, Ernest est à son poste. Armé de ses jumelles, il compte les citadins qui meurent au pied de la tour pour avoir respiré trop de pollution. Quand il en compte quinze, sa journée est gagnée.

Comme d’habitude, Louise, nonante ans, se terre dans sa chambre. Elle est persuadée que ses trois maris décédés planent devant ses fenêtres. Elle prétend reconnaître leur visage fixé sur un corps de rapace. Les infirmiers qui s’occupent de nous ne rentrent jamais chez eux et ont perdu tout contact avec leur famille. Sortir de la tour, c’est risquer la mort.  Dehors, l’air tue. Moi, je me sens bien ici. Les repas sont servis à l’heure, la nourriture est saine et nous sommes en sécurité. Louis regrette de ne plus voir ses enfants. A moi, personne ne manque et c’est bon.

Soudain, je reprends espoir car je pense savoir où se trouve mon mari.  Il a probablement rejoint Norbert dans sa chambre pour parler du bon vieux temps.  Norbert passe son temps à compter les humains vivants autour de la tour. Il est ornithologue de formation. Son métier consistait à comptabiliser les moineaux. En ville. Compter les espèces en voie de disparition, c’est son truc.

Norbert n’a pas vu Louis de la matinée.

- Demande aux infirmiers, me dit-il.

Je parcours le restant de l’étage à toute vitesse. Louis n’est nulle part.

 Je pose des questions aux infirmiers que je rencontre

- Louis, je l’ai croisé ce matin, me dit l’un d’eux. Il comptait sortir de la tour pour embrasser ses enfants

- Sortir dehors ? je demande.

- oui, sortir dehors, Madame.

Je comprends enfin que le temps presse. Rouler vite jusqu’aux ascenseurs. Ils prennent toujours leur temps les ascenseurs. Enfin, le voilà !

Presser le zéro en vitesse. Espérer qu’il ne soit pas déjà sorti, que les portes automatiques du rez de chaussée soient tomber en panne. Cà arrive, des portes automatiques en panne, merde ! Espérer.

Sortir de l’ascenseur et rouler jusqu’aux portes vitrées. Il n’est pas là. Derrière les portes vitrées dort un SDF dans la position du fœtus. Il est vêtu d’un manteau que je connais. Le manteau de Louis, Louis qui voulait revoir ses enfants. Je déteste les enfants. Je les hais.

Image: 

© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de François
Joliment lugubre Et le pire c'est qu'on se prend à en vouloir plus..
Portrait de Jacqueline
Quelle tristesse qu'un monde égoïste où chacun ne pense qu'à lui. Malheureusement c'est de plus en plus le cas. Mais crois-tu vraiment que ce sont les vieux et les invalides qui auront droit à la protection de la tour ? Si on demandait à nos ministres ? C'est vraiment dur de garder le moral.

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