semaine 17

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Docteur Wang

Le 16 avril 2018

La fin d’une relation amoureuse l’avait laissé désespéré. Il avait été fou amoureux. A présent, il était fou. Il ne riait plus, ne parlait plus, n’écoutait plus et fixait pendant des heures le mur du salon. Le souvenir de cette femme l’avait transformé en légume. Inquiets, ses amis lui conseillèrent d’aller voir le docteur Wang qui, grâce à une méthode chinoise toute récente parvenait à amputer les cerveaux de tous les souvenirs. Les bons comme les mauvais. On lui prit même un rendez-vous : le jeudi de la semaine suivante à 9 heures du matin. L’assistante du docteur Wang le reçut très aimablement. Il expliqua son cas, elle l’écouta avec beaucoup d’attention.

  • Nous allons commencer la séance par un scanner du cerveau afin de localiser le souvenir douloureux que le docteur Wang vous enlèvera lors d’une petite opération, lui dit-elle.

Après le scanner, l’assistante lui annonça que la séance était terminée. Rendez-vous fut pris la semaine suivante pour l’opération au cerveau. La perspective d’être très débarrassé très rapidement du souvenir de cette femme l’apaisa un peu. Il retrouva le sommeil.

Le jour de l’opération, le docteur Wang le reçut personnellement. Le bloc opératoire était prêt. A moment où le médecin injectait un puissant sédatif à son patient, il lui expliqua sa méthode : « Dès que vous serez profondément endormi, j’ouvrirai votre boîte crânienne et j’enlèverai le souvenir localisé par le scanner. L’opération est sans douleur et prendra moins de dix minutes. »

Quand le patient reprit conscience, le chirurgien était en train de ranger son souvenir dans une petite boîte en verre, une sorte de boule à neige. La femme perdue était là, sous le dôme de la boule à neige. Furieuse, elle frappait des poings les parois de verre. Rien à faire, elle était prisonnière.

Le docteur Wang annonça au patient qu’il allait ajouter le souvenir de la femme perdue à sa propre collection de souvenirs

  • Désirez-vous jeter un œil à ma collection ? demanda le docteur Wang ,je l’ai considérablement agrandie la semaine dernière grâce à un patient de 95 ans qui désirait se débarrasser de tous ses souvenirs. Toute une vie.
  • - Avec plaisir, répondit le patient.

Les deux hommes quittèrent le bloc opératoire et pénétrèrent dans une petite salle située juste à côté. Dans cette pièce, sur des rayonnages étaient alignées des centaines de boule à neige, la collection de souvenirs du Docteur Wang. Dans les boules à neige, le patient aperçut des hommes seuls, des familles, des femmes et des enfants.

Il observa les souvenirs avec avidité. Depuis qu’on avait enlevé le sien, il avait l’impression d’avoir tout perdu. Son souvenir, même douloureux l’identifiait mieux qu’un passeport. C’était son souvenir, il était à lui. A présent, il ne se souvenait même plus de son nom. Son cerveau ressemblait à un hôpital en pleine nuit. Il arpentait des couloirs déserts mal éclairé tous les cinq mètres par des néons jaunâtres et quand il ouvrait la porte d’une chambre au hasard, elle était vide, le lit n’était pas fait. Aucun patient n’avait jamais séjourné là.

  • Si un souvenir vous intéresse, je peux l’implanter dans votre cerveau, lui proposa le docteur Wang. Il s’agit d’une opération sans danger qui ne dure que quelques minutes. A vous de choisir le souvenir qui vous plait

Le patient observa les boules à neige une par une. Un souvenir l’intrigua plus que les autres. Au centre d’une boule se tenait un homme d’une cinquantaine d’années.

  • C’est le souvenir d’un père lui dit le docteur Wang, un très beau souvenir. Il vous intéresse ?

Le patient qui n’avait jamais connu son père répondit par l’affirmative : Oui, le souvenir d’un père l’intéressait.

Les deux hommes regagnèrent le bloc opératoire. Le patient reprit place sur la table d’opération où le médecin lui injecta le même sédatif. Quand il reprit conscience, il ressentit tout de suite que son cerveau était moins vide. Fini les couloirs déserts de l’l’hôpital éclairés par des néons jaunes, fini le silence des chambres vides. Un excellent chirurgien, ce docteur Wang !

Quand il sortit du cabinet du médecin, l’assistante lui présenta la facture. C’était très cher.

C’est vrai reconnut l’assistante mais vous avez subi deux interventions. L’amputation d’un souvenir et l’implantation d’un autre. Nous acceptons les cartes de crédit.

Le patient paya la somme demandée et sortit. Dans la rue, il tenta de se remémorer le souvenir qu’il venait de s’offrir. Il retrouva sans peine un homme d’une trentaine d’années faisant le pitre devant son enfant qui riait aux éclats. Dans la rue, le patient rit aussi. Des passants se retournèrent sur son passage. Les souvenirs s’enchainèrent, les années passaient. Il se souvint de la fête d’anniversaire de sa sœur, des cadeaux qu’elle déballe fébrilement. Les baisers, les sourires et les mercis sans fin. Ensuite l’enfant grandit. Il joue au football dans un parc avec son père, à présent. Des passes et des shoots. En gardien de but, le patient ne se débrouille pas trop mal. C’est drôle. Un parfum de printemps flottait dans l’air. Le printemps ne dure jamais longtemps. Très vite, trop vite, les jours s’assombrissent et les mauvaises nouvelles s’accumullent. Dans le souvenir, le patient visite l’homme à l’hôpital avec sa sœur et sa mère. Il est chauve et si maigre. Son teint jaune, ses cernes bleues et son sourire forcé un peu triste lui font mal au cœur. Ensuite, il se souvint des larmes d’une femme. Et du silence d’une maison, terrible et long silence qui dura jusqu’aux funérailles qui arrivèrent si vite que le patient se demanda si le docteur Wang ne s’était pas trompé en ne lui implantant qu’un demi-souvenir. Le patient s’arrêta net dans la rue. Des passants se retournè Pendant quelques secondes, il se demanda s’il n’allait pas rebrousser chemin pour porter plainte, tenter de se faire rembourser et pourquoi pas, changer de souvenir. Il hésita un peu et puis, non, finalement non. Ce souvenir est devenu le sien. Le pire est de ne pas en avoir.

 

Image: 

© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de anonyme
Bon, oui, c'est un autre type de docteur. Les américains les appellent les reducte
Portrait de Jacqueline
L.ordinateur m'a interrompu ! La machine ne me dictera pas ce que je dois faire ! Donc les américains appellent ces docteurs des réducteurs de têtes mais ils ont tous des psy ...J'aime ton docteur Wang. Et gardons nos souvenirs. Il y en a souvent plus de bons que de mauvais
Portrait de Thierry Robberecht
Merci Jacqueline. Tu as absolument raison.
Portrait de anonyme
Toujours aussi bon Merci Thierry

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN