semaine 50
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

L’offre et la demande

Le 12 octobre 2018

Le capitalisme lui allait comme un gant. Toute sa vie, il avait respecté scrupuleusement la loi de l’offre et de la demande ainsi que les règles du libéralisme et du libre- échange. La loi du marché était la seule loi qu’il respectait dans son travail, vendeur de voiture de luxe, dans sa vie privée et dans sa vie de citoyen. Tout avait un prix, les choses comme les gens. Il avait pris l’habitude d’évaluer les individus qu’il croisait. Plus que lui ou moins que lui en fonction de leur origine, de leur âge, de leur physique et de leur emploi. Ce n’était pas sa faute si la plupart des gens possédait une valeur moindre que la sienne.Quand sa femme le quitta pour un type sans valeur, une rupture qu’il vécut comme un échec personnel car cette femme était une vraie bonne affaire, il se retrouva sur le marché de la séduction. Un homme mûr qui n’est pas au chômage, un gars bien foutu, capable de bander vigoureusement, un homme musclé pas chauve et pas bedonnant, cela vaut son prix. Il se mit à la recherche d’une femme qui accepterait un échange sexuel car elle vaudrait approximativement le même prix que lui sur le marché. Aux yeux de cet homme, sa démarche ne posait aucun problème. D’ailleurs, se disait-il, au Moyen âge, les nobles, hommes et femmes ne signaient leur contrat de mariage que s’ils possédaient un titre ou un territoire équivalent. Il se mit à la recherche de la bonne affaire même s’il connaissait le danger qu’il risquait en fréquentant des femmes : l’Amour. L’amour est l’ennemi du capitaliste. En amour, on investit beaucoup, tout le temps, sans jamais voir la couleur des bénéfices. Il croisa une femme d’un prix équivalent au sien qui refusa des rapports sexuels parce qu’elle avait une trop haute opinion de sa valeur.  Ses hormones le tourmentaient. Depuis combien de temps n’avait-il plus baisé ? Les besoins sexuels de notre homme l’obligèrent à chercher la bonne occasion. Une femme laide ou malade qui serait heureuse de s’offrir un type d’une telle valeur. Il fit l’amour avec des femmes qui, à ses yeux, ne valaient pas grand-chose et qu’en temps normal, il n’aurait même pas regardé. Le problème, c’est qu’il se lassa rapidement des femmes qui ne le valaient pas parce qu’il avait l’impression de gaspiller son capital. Rien ne pouvait plus apaiser ses besoins sexuels. Il pensait au sexe jour et nuit ou plus précisément, son sexe pensait à sa place. Heureusement qu’il reste les prostituées. Au moins, les professionnelles qui font commerce de leur corps affichent leur prix. Tout est plus simple et plus honnête quand on affiche le prix des choses, se dit-il. L’homme se rendit alors dans la galerie marchande où les femmes sont en vitrine.  Dans la galerie des Vitrines, chaque client est scanné et doit se soumettre à une analyse de sang et d’urine pour éviter les maladies sexuellement transmissibles. La mafia n’organise pas les tests pour éradiquer les maladies, elle s’en fiche, mais une travailleuse malade coûte si cher.

Le taux de testostérone anormalement élevé chez ce client interpelle le mafieux laborantin qui alerte ses supérieurs. Après avoir observé toutes les vitrines, le choix de notre homme se porte finalement sur une brune pulpeuse que la mafia qui en espérait une bonne rentabilité avait arraché à son pays et à sa famille. La femme expose une partie de ses charmes en vitrine. Sa bouche, ses cuisses et sa magnifique poitrine… Cette femme qui a beaucoup de valeur, notre homme la désire dès qu’il la voit. Plusieurs hommes semblent intéressés par la prostituée. On fait la file. Quand, enfin, arrive le tour de notre homme, il pénètre dans le magasin. Un parfum féminin éveille ses narines et ses sens. Il n’en peut plus débander. Ivre de désir, il se cogne aux murs des salles minuscules La femme ne se trouve pas dans la première pièce, il pénètre dans la seconde. Personne. Où est-elle ? Il avance encore. La troisième pièce est un boudoir décoré d’estampes suggestives mais vide. Où est la femme ? Il se sent mal tellement il la désire. Au moment où il sort du boudoir, deux hommes le frappent violemment à l’arrière du crâne. Il s’écroule, inanimé. Une aiguille cherche ses testicules. On lui ponctionne un peu de sperme. Sa substance est si riche en testostérone que ce stéroïde naturel sera vendu par la maffia à un laboratoire pharmaceutique, fabricant de petites pilules bleues. A la mafia, le capitalisme va aussi comme un gant. Sous sa capsule de plastique, il rayonne de bonheur parce qu’il est frénétiquement touché, choisi et emporté pour quelques euros par des dizaines de femmes désireuses de booster le désir de leur mari défaillant.

Image: 

© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de François
Encore un texte bien vu, bien dit,
Portrait de Jacqueline
Je crois que c'est Brecht qui disait que si le capitalisme n'aimait pas les prostituees c'est car elles disposaient de leur propre moyen de production. Mais même depuis cette époque le capitalisme les à rattrapée ! À quand autre chose ?

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