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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

L'interrogation écrite

Le 23 février 2018

Quelques millièmes de secondes après l’avoir touché, mes doigts ont reconnu le papier funeste et une terrible nausée s’est emparée de mon corps. J’en tremblais. Mes doigts avaient involontairement retrouvé l’interrogation écrite de mathématiques que j’avais dissimulée à mes parents et au monde entier pendant toute mon adolescence et qui refaisait surface là comme un poisson mort hautement toxique. L’interrogation était datée du13 octobre 1983.Vingt ans s’étaient écoulés depuis ce jour tragique mais j’avais l’impression que ma honte datait d’hier. Le professeur avait barré de rouge mes mauvaises réponses aux équations posées. Un 2 sur vingt sanctionnait mes erreurs de même qu’un terrible « Insuffisant ! » tracé d’une main furieuse. En analysant les équations, j’ai découvert qu’en vieillissant, j’avais enfin compris le sens du cours de mathématiques de mon vieux professeur et vingt ans plus tard, ces équations me semblaient accessibles et aisées à résoudre. Il restait à laver l’affront Avec impatience, j’ai attendu le 13 octobre pour me rendre au cours comme je l’avais fait vingt ans plus tôt. J’avais tant de fois vécu cette journée que j’ai retrouvé naturellement ma classe dans le même état que le jour de l’interrogation même si, vingt ans plus tard elle m’a semblé misérable et minuscule. Le professeur que je redoutais tant ressemblait à un teckel et mes compagnons de classe affichaient un duvet grotesque au-dessus de la lèvre supérieure en guise de moustache. Je me suis assis à la même place qu’il y a vingt ans, à quelques mètres de mon avatar plus jeune, un jeune mal à l’aise et mal logé sous ses épaules voûtées dont le visage était recouvert de boutons d’acné qui brûlaient de mille feux. Le professeur nous a annoncé qu’il allait procéder à une interrogation écrite sur la matière vue la semaine précédente. Les équations étaient exactement identiques à celles que je connaissais. Je les ai résolues en quelques secondes. Quand le professeur a repris les interrogations, j’étais le seul élève à avoir terminé. Derrière son bureau, en tête de classe, il a jeté un rapide coup d’œil aux feuillets. Plusieurs fois, il a barré les réponses d’élèves de traits rouge rageurs en déclarant que le travail était insuffisant. Sous le coup, les élèves humiliés ont tenté de disparaître de la surface de la terre mais sans succès. Le professeur s’est étonné du bon résultat de mon avatar. On entendit ensuite la sirène qui annonçait la fin des cours. Adolescent, j’avais l’habitude de rentrer à la maison en traversant la forêt située derrière l’école. J’ai repris le même chemin suivi par mon avatar. Nous marchions en silence à travers la forêt, notre forêt d’enfance. Je grimpais la colline à toute vitesse avec l’espoir d’oublier ce terrible jour d’école et ma répugnante adolescence. Après cent mètres de marche, les hurlements des loups se sont fait entendre

- Au secours ! Des loups ! a vagi derrière moi celui que j’avais été. J’ai accéléré le pas. J’ai vaguement entendu cris, des gémissements, des appels au secours, des grognements féroces et puis, plus rien. J’étais libéré. J’ai grimpé les derniers mètres avec la vitesse et l’aisance d’un serpent qui vient de muer.

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Commentaires

Portrait de Robberecht
Ecrit à l'hôpital, soyez indulgent.
Portrait de Gabrielle
Merci Thierry, pour ce texte super bon, inquiétant et qui nous renvoie à nos peurs d'adolescents nuls en math! Bon rétablissement,
Portrait de anonyme
Merci Monsieur Robberecht pour ce texte aussi bon que les précédents bien que venant de l'hopital. C'est un énorme encouragement. À bientôt. Jacqueline
Portrait de Anne Marie
Merci Thierry ! Les équations difficiles finissent donc un jour par s'alléger ... toujours avec courage, patience et sagesse. En attendant le juste moment de la libération. Merci de nous partager tout ton bon sens :-)

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