semaine 34
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

L'oeuvre vivante

Le 11 août 2019

Que faut-il faire quand on meurt de faim et qu’on se retrouve au milieu d’une guerre terrible sans rien y comprendre ? Bouger, quitter son pays, monter vers le nord, tenter sa chance. Il est arrivé à Bruxelles avec sa femme et ses deux enfants. Il espérait être accueilli par les autorités de l’Etat. Ce fut presque le cas puisqu’un éminent représentant des « Sans domicile fixe » de la capitale leur abandonna généreusement une place sur son morceau de carton mince et pourri. Il leur proposa même une gorgée de bière qu’ils refusèrent poliment. Il fait froid la nuit à Bruxelles. Ses enfants grelottent sous leur couverture pouilleuse. Dès le matin, tôt, des passants s’arrêtent devant eux, les examinent très attentivement, donnent quelques centimes pour le spectacle, s’en vont et oublient. Le père s’en veut d’avoir entraîné sa famille dans cette aventure qui tourne à l’échec. Il se lève et fait quelques pas pour se réchauffer. Tiens ! une porte dans le mur contre lequel, ils se sont réfugiés. Et elle est ouverte. Quelqu’un a oublié de la fermer en sortant. Le Soudanais revient vers le sa famille et leur parle de la porte. C’est peut-être une solution. A l’intérieur, il fera plus chaud. Les enfants font oui de la tête. Ils pénètrent en silence dans le bâtiment qui est plongé dans le noir absolu. C’est grand. Ils trouvent aisément un endroit où disposer leur matelas en carton. Il fait bon ici. Ils se couchent et s’endorment immédiatement. Vers midi, arrive le patron de la galerie qui découvre les visiteurs. Dans un premier temps, il essaie de comprendre pourquoi l’alarme n’a pas fonctionné et envisage de les mettre à la porte. Ensuite, après réflexion, il leur propose de se coucher dans la vitrine : « Vous y serez mieux, il y a plus de lumière ». Dans la vitrine, rien ne change vraiment. Des passants s’arrêtent, observent longuement la famille et puis s’en vont. Des gamins frappent à la vitre.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre en ville. Des Africains sont exposés dans une galerie du centre ! Tout de suite, c’est le branle-bas de combat. Tout le monde veut voir la nouvelle exposition de la galerie que le patron a appelé " L’ŒUVRE VIVANTE."

Les curieux se pressent contre la vitre et ils sont nombreux.

- C’est fou ! On dirait qu’ils sont vrais, dit quelqu’un. C’est révolutionnaire ! Plus intéressant que l’hyperréalisme, plus radical.

- Quel dommage qu’ils ne soient pas vêtus de leurs vêtements traditionnels, regrette un autre.

Le succès est si grand que le patron de la galerie décide d’organiser un vernissage le jeudi soir qui suit. C’est un succès. Dès 18h, une foule enthousiaste se presse dans la galerie où l’on sert champagne et canapés. De nombreux visiteurs partagent la nourriture avec les enfants soudanais affamés. La nourriture, trop riche pour les enfants dont le ventre est vide les rend malade. Le patron de la galerie se voit dans l’obligation de placarder une consigne devant la famille soudanaise qui dit : « Il est formellement interdit de nourrir les œuvres »

La galerie n’a plus connu un tel succès depuis le vernissage des œuvres de Philibert Delécluse, deux ans plus tôt. De nombreux amateurs d’art désirent acheter l’œuvre. Finalement, elle sera vendue à un américain pour la somme de plusieurs centaines de milliers de dollars… mais chut !Le montant exact est un secret.

Image: 

© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de Anne De Cerbère
Baisers à toi Thierry
Portrait de Jacqueline
En 1958, quand j’étais jeune, je visitais l’exposition universelle. Le village « négre « attirait bien des gens. Certains lançaient des bananes. C’est ma mère qui m’a expliqué que jusqu’alors les congolais qui venaient en Belgique ne pouvaient pas rentrer chez eux. Surtout ceux qui faisaient des études. C’est comme cela , que très jeune j’ai compris le privilège que nous avions, au Nord, de pouvoir manger à notre faim et de savoir lire et écrire.

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