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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

La fin des formules

Le 27 juin 2018

Elle pleura beaucoup en rentrant du travail ce soir- là. Son patron l’avait traitée comme une merde et ses collègues ne s’étaient pas montrés solidaires. Pire, ils s’étaient tous opposés à elle en prenant le parti du plus fort. Elle en avait gros sur le cœur mais ce soir-là, son chagrin tombait très mal car il espérait visionner une émission intéressante à la télé. Il fit semblant d’écouter sa femme en hochant la tête aux moments opportuns et en ponctuant le discours de son épouse de « Oui, bien sûr » ou de « Evidemment ! » opportunistes. Elle pleura de plus belle. Il se dit que cette crise prendrait des heures s’il ne frappait pas un grand coup. Il lui caressa le bras dans l’espoir qu’elle se calme et comme son geste restait sans effet, il ajouta sans le penser : « Tu sais que je t’aime. Je suis à tes côtés, tu pourras toujours compter sur moi

- Même quand je serai vieille et malade ? demanda-t-elle.

- Surtout quand tu seras vieille et malade, répondit-il. La formule était clairement creuse et mensongère mais elle se montra satisfaite. Ce mensonge lui convenait.

Après cet échange de formules creuses, toutes les communications entre les êtres humains connurent un bug étrange et jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Certains accusèrent ce couple d’être à l’origine du mal il est fort probable que d’autres êtres humains s’échangeaient des formules creuses au même moment.Le virus s’attaqua d’abord aux communications humaines. Il ne fut plus possible de dire « Je t’aime » si on n’éprouvait pas ce sentiment. Personne ne parvint plus à émettre des formules creuses et mensongères. Quand on ouvrait la bouche pour ne rien dire, on n’émettait plus aucun son. Les premiers humains atteints par le mal furent les présentateurs d’émission télé, journaux télévisés et émissions de divertissement qui ouvraient la bouche sans rien dire comme les poissons. Les hommes et femmes politiques furent aussi touchés par le mal.Le monde ressembla à un grand aquarium. Il ne fut plus possible d’échanger des formules vides de sens comme si la capacité de communiquer au moyen de formules toutes faites avait disparu.Ce fut une période étrange où il n’était pas rare de découvrir des couples faisant l’amour dans les lieux publics. Sur un banc en pleine rue ou dans une rame de métro. Quand on ne peut plus parler d’amour, il vaut mieux le faire.

- Tu vois, c’est çà l’amour disait la mère de famille assise sur la banquette juste en face des amants.

- Ah d’accord, maintenant je comprends, répondait le fils de six ans.

- On assiste à une mutation importante de l’être humain, annoncèrent les scientifiques.

Quand les humains désiraient s’échanger des formules telles que « Tu m’as horriblement manqué, je pensais encore à toi ce matin » Il faut absolument qu’on se voie, je ne peux pas vivre sans toi. ». Les bouches s’ouvraient comme les gueules des poissons mais aucun son n’en sortait. Quand la population se rendit compte qu’il n’était plus possible d’échanger des formules creuses par voie orale, le génie humain se tourna vers le langage des signes. Les écoles qui enseignaient ce langage furent prises d’assaut. Les gens qui connaissaient déjà le langage des signes étaient avantagés. On signait des phrases étranges à cette époque : « Vous êtes sourde depuis la naissance ? Vous en avez de la chance ! » Changer de mode de communication ne mit pas fin au mal. On s’échangea des mots creux dans le langage des signes qui connut des pannes à son tour. Des petites malins tentèrent de communiquer par télépathie mais il ne fut jamais formellement établi que ce mode de communication fonctionnait vraiment même si quelques illuminés hurlaient parfois en rue : « J’ai reçu un message ! J’ai reçu un message ! Boutons l’anglais hors de France ! »

On revint à l’utilisation de la parole en espérant que tout reprendrait comme avant. Hélas, très vite, les vendeurs de voiture et les agents immobiliers furent atteints par le mal et connurent des blancs dans leur communication. Même les prétentieux auteurs de nouvelles, persuadés de ne ja

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© Serge Goldwicht

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Commentaires

Portrait de Niko
J'en reste sans voix ;-). Reste plus qu'à communiquer par Facebook ou Twitter comme le grand et illuminé président !
Portrait de anonyme
Amusant. Le thème m'a fait penser au très beau livre de José Saramago , L 'aveuglement.
Portrait de Jacqueline
Bravo, mais ce n'est pas une formule creuse. Par contre ....

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