semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

La piscine

Le 07 mai 2017

Evidemment, l’eau est glacée. Il reste trois bonnes minutes debout sur les premières marches qui mènent au bassin avec de l’eau jusqu’aux chevilles. Une femme rigole en l’observant. C’est vrai qu’il est ridicule avec son maillot trop petit, son corps blanc, son bide ridicule et son bonnet de trépané. Il a l’impression qu’elle se moque de lui parce qu’il craint l’eau froide. Alors, afin de ne pas passer pour un frileux, un mou, il s’enhardit. Il descend deux marches d’un coup. L’eau lui mouille les genoux. Elle est vraiment froide mais la femme rigole toujours. Encore deux marches. Lentement, très lentement. De l’eau jusqu’aux cuisses. Allez, encore un effort, il y est presque. De l’eau lui mouille le maillot. Il frissonne mais le plus dur est fait. Encore deux marches et l’eau lui arrivera à la taille. Il jette un coup d’œil à la femme histoire de lui dire qu’il est enfin dans la flotte, qu’il n’est pas le frileux et le mou qu’elle croit mais elle ne le regarde déjà plus. Elle joue avec son enfant, un gosse hilare qui agite ses jambes minuscules sous l’eau, la taille ceinturée par une bouée multicolore avec une tête de canard. Il joint les deux mains et se lance vers le mur d’en face, vingt mètres plus loin. Nager dans cette piscine, faire des longueurs résume bien sa vie. S’élancer avec envie, s’agiter, se battre pour finalement revenir au point de départ. C’est ce qu’il fait de mieux. Il vient à la piscine pour changer de vie, changer de corps, laver son cerveau, effacer son bide et libérer ses muscles. Après six ou sept longueurs, il se surprend à penser à autre chose qu’à la piscine et à l’instant qu’il vit. C’est ce qu’il aime dans la natation.Très vite, il oublie qu’il actionne ses bras et ses jambes. Son esprit dérive loin de sa propre existence comme s’il se lassait des allers et retours monotones. Il comprend aisément que son esprit quitte le navire. Il ferait de même car elle n’est faite que de longueurs ennuyeuses et de retour à la case départ, son existence. Quand son esprit l’a abandonné, il est déjà temps de sortir de l’eau. Il passe sous la douche où il se joint à une bande de trépanés qui restent immobile sous une pluie d’eau chaude. Personne ne sourit, personne ne dit mot. Chacun regarde ses pieds pour être certain qu’ils sont bien les siens. Dans cette piscine-là, il faut appeler un employé qui ouvre la porte de la cabine avec son passe. - Quel numéro ? lui demande l’employé. Il ne s’en souvient plus. Des hommes s’activent dans les cabines,leur crâne apparaît au-dessus de la porte. En avançant vers l’employé, il avise une cabine vide. Numéro 34. - La 34, dit-il. L’employé n’hésite pas une seconde. Il introduit son passe dans la serrure et lui ouvre la porte de la cabine. Il y pénètre en frissonnant. Vite, sa serviette ! Dans la cabine, pendent ses vêtements. Sur un banc, il trouve sa serviette blanche pliée en quatre. Elle est un peu rêche mais il se sèche complètement. Ensuite, il enfile sa chemise, son pantalon et sa veste. Machinalement, il cherche le portefeuille. Ouf ! Il est vide. S’il avait contenu de l’argent, il se serait senti mal. Par contre, dans une petite pochette plastifiée, sourient une femme et deux enfants. C’est bon de les regarder. Séché, habillé, Il quitte la cabine et gagne la sortie de la piscine. Les employés lui font un signe de la tête comme s’ils le connaissaient. Dans la rue, après quelques mètres, les chaussures, trop petites, le font déjà souffrir mais il poursuit son chemin, droit vers sa nouvelle vie, certain qu’il s’y habituera vite. Comme le reste.

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