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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

La tête du lapin

Le 02 avril 2017

Tante Jeanne rendait visite à la grand-mère une fois par an environ. Elle n’était la tante de personne mais c’était son nom. Elle était une amie de la grand-mère à l’époque où celle-ci habitait Anvers. Ensemble, elles parlaient le patois anversois mais revenaient au français devant les enfants. Il lui manquait une jambe à Tante Jeanne, perdue on ne sait où ni comment et il manquait un père aux enfants. Dans la famille, tout le monde sait où, pourquoi et comment le père a disparu sauf sa progéniture. Quand les enfants demandent, on ne leur répond pas. A Molenbeek, on aime les secrets. Tante Jeanne arrivait en taxi et montait les quelques marches du hall d’entrée appuyée sur ses deux cannes. Avec sa crinière grise et son grand corps, elle ressemblait à un cheval à trois pattes. Sa joue est froide, son regard bienveillant. Le jour où Tante Jeanne vient lui rendre visite, la grand-mère cuisine du lapin car son amie aime en sucer les os de la tête. Les enfants qui cherchent à comprendre les règles des adultes en concluent qu’avec une jambe en moins, il faut toujours sucer la tête du lapin. Les enfants mangent leur repas en silence. Sur l’assiette de Tante Jeanne, en face d’eux, de l’autre côté de la table, la tête du lapin n’a plus d’yeux mais les regarde. A la fin du repas, ils peuvent jouer. Enfin ! Pendant que Tante Jeanne termine sa tête de lapin, le jeu des enfants consiste à ramper sous la table pour tenter de découvrir le secret de la jambe qui manque : A la place de la jambe, y’a quoi ? Un grand trou noir ? Une jambe de bébé ? Un morceau de chair ? Une explication ? Quoi ? Vive et intelligente, Tante Jeanne n’est pas dupe du jeu des enfants mais ne réagit pas. Elle ne semble pas choquée d’être transformée en attraction douteuse. Peut-être que si elle le pouvait, elle ferait pareil : Ramper sous la table à la recherche de sa jambe perdue, ce qu’il en reste. A quoi çà ressemble, le manque ? Sous la table, à cause de la nappe tendue qui déborde largement et de la longue jupe de Tante Jeanne, les enfants sont plongés dans le noir total et ne voient rien. Ni l’absence de jambe, ni leur père disparu et pas de réponse aux questions qu’ils se posent. Rien d’autre que les ténèbres Aucun secret n’apparait jamais sous la table. Il faut chercher encore.

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