semaine 43

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Le Bureau des Consolations

Le 12 août 2017

Le parti majoritaire avait promis le bonheur à tous les citoyens. Il suffisait de voter pour lui. Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement prit d'importantes décisions en matière économique et sociale et décida une hausse du budget consacré à la sécurité. Hélas, coup sur coup, deux sondages révélèrent qu’une partie importante de la population se sentait toujours malheureuse. C’est pourquoi, les élections approchant, le premier ministre prit une mesure forte : la création d’un Bureau des Consolations où chaque citoyen lésé par la vie a le droit de déposer une plainte avec l’espoir de recevoir une consolation. Le 13 novembre est la date fixée pour l’ouverture officielle du Bureau des Consolations. Thomas Vanderstraat passa toute la journée du 12 à préparer son dossier. Il avait perdu ses parents très jeune, sa femme l’avait quittée pour un autre, ses enfants prenaient rarement de ses nouvelles, il souffrait d’arthrose et du rhume des foins et, au boulot, son supérieur hiérarchique l’avait dans le nez. Il avait ses chances. Une journée entière fut nécessaire à rassembler les documents médicaux, les certificats officiels et les preuves qu’il vivait l’enfer au bureau. Le matin du 13 novembre, Thomas Vandestraat sortit de chez lui, son épais dossier sous le bras. Il buta sur son voisin de palier, un homme qu’il détestait, qui lui demanda où il allait si tôt le matin. - Au Bureau des Consolations déposer mon dossier, répondit Thomas. La réponse arracha au voisin une grimace pleine de mépris. Evidemment, il n’irait pas au Bureau des Consolations, lui. Il n’en avait pas besoin, lui. Né dans une famille fortunée, il occupait un poste de directeur général dans l’administration. Sa carrière professionnelle et sa vie intime ressemblaient à une marche triomphale. Ses enfants faisaient de brillantes études et son salaire considérable lui avait permis d’acquérir une magnifique seconde résidence en Provence dont il montrait les photos à tous les habitants de l’immeuble et plus particulièrement à son voisin de palier. Aux yeux de cet homme à qui tout réussit, le Bureau des Consolations, c’est de l’argent gaspillé.

Une nouvelle ligne de bus a été créée spécialement pour relier le centre de la ville au Bureau des Consolations. Evidemment, il est bondé. Rempli d’orphelins, de rescapés du cancer, de dépressifs, d’handicapés, d’amputés, de cocus et de malheureux en tout genre mais personne n’empêchera Thomas de monter à bord. - Pardon, pardon, excusez-moi, pardon, désolé ! Dans le bus, tout ce monde porte un dossier sous le bras. Les dossiers des autres paraissent bien plus épais que celui de Thomas qui commence à penser qu’il n’aura aucune chance de voir aboutir sa démarche. Au bureau des Consolations, devant l’unique guichet, les malheureux du pays doivent patienter plusieurs heures avant de déposer leur dossier. Thomas a perdu tout espoir de voir aboutir sa démarche. Les autres semblent tellement plus malheureux que lui. Quand vient son tour, il reprend confiance car la préposée au guichet trouve sa candidature recevable et très intéressante. - Vous pensez que j’ai une chance ? demande Thomas, fébrile. L’employée du guichet ne peut rien confirmer. Ce n’est pas elle qui prend les décisions. Son travail consiste à enregistrer les demandes et à classer les dossiers. Thomas recevra une réponse par courrier d’ici une quinzaine de jours. Un mois vient de s’écouler et il est toujours sans nouvelle. Quand, excédé, il téléphone au bureau des Consolations, on lui affirme que la procédure suit son cours et qu’il faut attendre. Quand il sort de chez lui, son voisin de palier lui demande avec un petit sourire moqueur où en est sa candidature. - J’ai reçu d’excellentes nouvelles, répond Thomas. C’est un mensonge mais tout est bon pour lui river son clou, au voisin. Un matin, le courrier arrive, finalement. Une lettre de plusieurs pages qu’il met deux heures à parcourir et trois à comprendre. L’administration, vous savez ce que c’est : Sa communication n’est jamais des plus claires. En résumé, après avoir étudié attentivement le dossier du citoyen Thomas Vandestraat, le bureau des Consolations lui propose une somme d’argent et une assistance psychologique gratuite. Thomas est scandalisé. La somme proposée est dérisoire et pourquoi une assistance psychologique ? Il n’est pas fou ! Heureusement, à la fin de la lettre, il est écrit que, dans le cas où le demandeur ne serait pas d’accord avec la proposition du Bureau des Consolations, un recours est toujours possible en contactant le Service des Réclamations du Bureau des Consolations. Il n’y a pas une seconde à perdre. Thomas rédige sa lettre de réclamations le soir même. Il rappelle la perte de ses parents, la trahison de sa femme, sa solitude, son arthrose, ses soucis au travail et surtout son sentiment d’injustice à l’égard de son voisin de palier à qui tout réussit. Pourquoi cet homme et pas Thomas ? Il n’est pas meilleur que lui. Le courrier est posté dès le lendemain. L’attente et longue. Un mois, deux mois, quatre mois s’écoulent. Jusqu’au jour où le voisin de palier meurt dans un terrible accident de voiture sur une route de Provence. Thomas n’eut jamais la certitude que le Bureau des Consolations était impliqué dans l’accident de son voisin mais si c’était le cas : Quelle efficacité !

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