semaine 50
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Le Connector

Le 10 novembre 2018

La Société Sinchrosoft a commencé à communiquer sur le Connector un peu avant Noël 2028. Une bonne date pour appâter les nantis. Des films publicitaires ont envahi tous les écrans de la planète. Le message publicitaire est simple : Fini d’être accroché à vos smartphones et à vos tablettes. L’heure du Connector a sonné : le Connectorest l’outil de communication du futur, celui qu’il faut absolument posséder ! Il est si facile à utiliser ! Il s’agit d’une minuscule puce électronique à implanter dans le cerveau du consommateur qui permet de téléphoner à sa petite amie ou à sa mère rien qu’en y pensant. Plus de touches à tapoter, plus de wifi à chercher. Le cerveau s’occupe de tout. Vous désirez revoir le massacre de Fort Apache de John Ford ? Il suffit d’y penser pourque John Wayne et Henry Fonda déboulent à cheval dans vosimages mentales. Après la vague de publicité, ce fut le bouche à oreille et le snobisme des bourgeois qui terminèrent le boulot.

- Quoi ! Tu utilises encore ton vieux smartphone ! C’est complètement dépassé ! Tu n’es pas encore passé au Connector ? Tu dois vivre avec ton temps !

Autre argument de vente : l’implantation du Connector dans le cerveau durait moins de cinq minutes et était sans danger. Seul bémol, l’opération, hors de prix, n’était pas accessible à tous les portefeuilles. Du coup, répondre au téléphone quand il sonnait devint un geste de pauvre ce qui eut pour résultat que beaucoup évitait de décrocher dans le métro, dans la rue, devant des amis. Le téléphone et la tablette devinrent des signes extérieurs de pauvreté, le Connector, un signe intérieur de richesse. Chaque Connector était verrouillé par un code. Celui qui possédait le code de son voisin était capable de lire dans ses pensées comme dans un livre ouvert. Le code Connector devint un argument pour draguer.

- Mademoiselle, voici mon code. Ainsi vous saurez quel type épatant je suis. Donnez-moi le vôtre.

- Le voici.

Cette innovation technologique ne fut pas sans conséquences sur la vie des citoyens. Des petits malins parvinrent à craquer le code de Connectors et à s’introduire dans la vie numérisée de milliers de consommateurs. Ils firent chanter ceux qui visitaient des sites dont les contenus étaient condamnés par la loi. Des pauvres attaquèrent des nantis en rue à coups de cutter dans le but de découper la boîte crânienne et arracher le Connector au cerveau de la victime. Le plus souvent ces agressions n’étaient pas couronnées de succès car les agresseurs ignoraient où chercher le microprocesseur dans un crâne humain. Le problème c’est qu’ils laissaient leur victime inanimée sur le trottoir dans une mare de sang, la cervelle à l’air. Des sociétés s’emparèrent des informations récoltées dans le cerveau des consommateurs. Certains reçurent des publicités concernant des entrepreneurs de Pompes funèbres alors que leur mère ou leur femme, leur mari ou leur gosse était encore tiède.

Ce fut la fin de la vie privée. En effet, le code du Connector se confiait d’ami en ami. Il suffisait d’être ami avec l’ami de n’importe quel individu pour pouvoir pénétrer dans son cerveau.

Très vite, le Connector devint la propriété des enfants. Les adultes offrirent l’opération à l’occasion d’un anniversaire, à la Noël ou à la St Nicolas. Comme souvent, les enfants des pauvres envièrent les enfants des riches. Il n’était pas rare qu’en classe, en plein cours, des élèves regardent un épisode des Simpson ou vérifient les affirmations du prof sur Internet. Comme une dizaine d’années plus tôt avec les téléphones portables, les enfants n’y virent que le cadeau et non l’outil de contrôle des parents. Les enfants ne sont pas méfiants.

Des couples se séparèrent parce que, pendant l’acte sexuel, un des amants se rendait compte que son ou sa partenaire désirait quelqu’un d’autre. Des hommes surprirent leur femme en train de visionner des films porno à table, en plein repas avec les enfants.

Au printemps 2030, des individus agressèrent des élus qui s’opposaient au néolibéralisme et au système du marché. On ignore pourquoi ces gens sans histoire se muèrent soudain en terroristes. On ne le sait toujours pas mais l’enquête n’est pas terminée, elle suit son cours.

Image: 
© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de Anne G
Peur du futur .... mais si je suis encore là, je ne ferai pas l'opération . Merci Thierry et merci Serge G
Portrait de Jacqueline
Et que devient le secret médical (déjà entamé ). Les médecins condamnés au GSM et à la tablette seront les pauvres ! Chouette ! Mais méfiez vous des dossiers trop informatisés trop partagés !

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