semaine 47

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Le portrait

Le 14 octobre 2017

Le peintre n’était pas un ami mais l’ami d’un ami d’un ami. C’est bien simple, on ne s’était jamais rencontrés. Elsa et moi, nous avions été invités au vernissage de l’exposition parce que le galeriste désirait ratisser large. Le vernissage avait lieu un vendredi soir dans une grosse galerie du centre de la ville mais nous n’avions pas pu nous y rendre. La faute à la baby sitter qui venait de se faire larguer par son mec et qui n’avait pas le cœur à garder nos enfants ce soir-là. Elle avait téléphoné pour prévenir qu’elle faisait faux bond et pourquoi.

- Je comprends, Anabelle, je comprends, courage, dans quelques jours vous n’y penserez plus, avait répété Elsa au téléphone. Bref, on avait fait une croix sur le vernissage. Pas grave, après tout ce peintre n’était qu’un ami d’un ami d’un ami et la télé proposait un bon film.

Le mardi de la semaine suivante, je suis passé devant la galerie où exposait le peintre ami d’un ami d’un ami. J’avais du temps, je suis entré. Des portraits étaient exposés, dans un style figuratif très énergique. De violents coups de pinceaux avaient été donné à la toile dans les tons fauves. Sous les coups, elle avait sorti ce qu’elle possédait de mieux, la toile : De la vie. La technique était précise, les couleurs hallucinantes. Les tableaux n’étaient pas réalistes mais, à partir des portraits de quelques hommes et beaucoup de femmes, on pouvait deviner la personnalité de chacun, on pénétrait au plus profond des modèles, dans leur intimité. Ce n’était l’image d’un être qui était exposé mais son souffle. J’étais impressionné et un peu flatté de faire partie des vagues connaissances de cet artiste. Après tout, il était quand même l’ami d’un ami d’un ami. La galerie proposait une trentaine de toiles du peintre.

Voyant que j’étais intéressé, une employée de la galerie m’a proposé le catalogue avec le prix des toiles. C’était cher mais je n’étais pas loin de craquer pour le portrait très sensuel d’une femme. J’envisageais déjà d’en faire cadeau à Elsa et j’imaginais l’accrocher dans notre chambre. Elsa serait ravie, j’en étais sûr. Avant de porter mon choix sur un portrait, j’ai poursuivi ma visite afin de ne rien rater. Au bout de la galerie, il me restait une salle à visiter. Dans cette salle, on n’avait accroché qu’un seul portrait mais il m’a estomaqué. C’était Elsa sans doute possible. Elle se présentait trois quart face dans des vêtements que je lui connaissais. Sur l’épaule nue, apparaissait la bretelle d’un soutien-gorge noir comme si elle venait de se rhabiller à la hâte. Le peintre avait remarquablement saisi son long cou fragile que j’aimais tant. Le cou d’Elsa s’exposait à présent à tous les regards, tous les baisers

Comment Elsa avait pu poser pour ce peintre qu’elle n’avait jamais rencontré ?

La jalousie s’est allumée en moi comme un réacteur prêt à décoller. Quand avait-elle posé ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ne m’avoir rien dit ? Entretenaient-ils une liaison ? La bouche du peintre sur le cou de ma femme, je la voyais, je la ressentais jusqu’au plus profond de mon être. Je voyais ses mains sur le corps de ma femme, les traces de peinture sur sa peau blanche. Dans ma tête, ils s’accouplaient sans honte sur le sol de l’atelier, devant la toile vierge. Quand se voyaient-ils ? Probablement pendant les week-ends où elle participe à des stages de méditation d’où elle revient rayonnante. Déjà quatre week-ends qu’ils s’aiment dans mon dos Il fallait absolument que je parle à ce peintre. Même ses mensonges pourraient apaiser ma douleur.

L’employée de la galerie a exhibé un grand sourire alors que je m’approchais d’elle.

- Vous avez fait votre choix ?

J’ai tenté de lui répondre le plus calmement possible.

- Avant d’acheter une œuvre, j’aimerais rencontrer l’artiste.

Le sourire de l’employée a disparu immédiatement : « Ah mais c’est impossible, cher monsieur, Alexis ne vient jamais dans la galerie et je ne peux pas dévoiler son adresse. J’ai répondu par une pirouette, une matière où je ne crains personne : « A l’inverse des vendeurs de voiture, un peintre ne reste jamais à côté de son œuvre pour la vendre ».

- C’est exactement çà, a répondu l’employée en retrouvant le sourire.

J’ai quitté la galerie en emportant le feu de ma jalousie. A la maison, Elsa m’a accueilli comme d’habitude. Je n’ai pas déclenché les hostilités tout de suite. Mes yeux ont cherché des traces de peintures sur son cou, ses bras et jusque sous les ongles de ses mains mais rien. Il y a probablement une douche dans cet atelier, me suis-je dit.

Vers 22h, j’ai dit à Elsa : « J’ignorais que tu connaissais Alexis, le peintre. »

- Je ne le connais pas.

- Tu mens, Elsa ! Un portrait de toi est exposé dans la galerie.

- Un portrait de moi ! C’est impossible !

Elle mentait avec tant d’aplomb, tant de brio et de naturel que j’ai automatiquement mis en doute tout ce qu’elle m’avait affirmé depuis les dix années que nous connaissions. Tout ce que nous avions vécu était souillé, à présent.

- Tu mens, Elsa et si tu mens, c’est que tu as quelque chose à cacher, tu couches avec ce peintre ! Tu me trompes, Elsa !

Des larmes lui sont venues aux yeux immédiatement.

- Je ne te savais pas si bonne menteuse, Elsa ! Quelle actrice ! Quelle manipulatrice ! Depuis combien de temps, çà dure, cette histoire ?

Ses larmes ont coulé de plus belle.

- Mais je te jure, je ne connais pas cet homme !

Je lui ai sorti mon sourire le plus ironique et le plus cruel : « Bien sûr, il a peint ton portrait à distance, en se connectant mentalement avec toi. Tu me trompes depuis combien de temps ? Depuis toujours ?

C’est à ce moment qu’elle s’est mise à pleurer avec plus de violence et qu’elle a ajouté une touche plus tragique à son jeu.

- Tu es dégueulasse ! Tu ne me fais pas confiance ! Je ne t’ai jamais trompé ! Je ne connais pas cet homme ! Tu salis tout !

Son visage était rougi par les larmes mais je gardais mon petit sourire en coin, celui qui fait mal.

Voyant qu’elle ne réussirait pas à me convaincre, que j’avais tout découvert et que les preuves l’accablaient, elle décida de battre en retraite vers la chambre.

Bien sûr, je ne l’ai pas rejointe. Un cocu garde sa dignité. Par contre, j’ai allumé l’ordinateur et je me suis mis à la recherche d’informations sur Alexis, le peintre. Google a affiché quelques tableaux et une photographie de l'artiste : un petit homme d’une quarantaine d’années râblé, musclé, presque chauve, un visage carré, des lèvres épaisses. Quelque chose d’animal émanait de lui, tout mon contraire, et je comprenais même les raisons pour lesquelles, Elsa s’était jetée dans ses bras.

Après mon petit voyage sur l’ordinateur, je me suis endormi sur le canapé du salon mais en voyant la gueule d’Elsa au matin, j’ai compris qu’elle avait pleuré toute la nuit. Evidemment, elle n’a rien a avoué et moi, je me suis drapé dans mon silence comme un sénateur qui vient de comprendre qu’est arrivée la fin de l’empire romain.

Je n’ai pas regardé Elsa, je ne lui ai pas parlé, j’ai nié son existence. Elle pleurait dans son coin et je suis resté dans le mien. Je suis parti au bureau à l’heure habituelle. Je savais qu’Elsa n’avouerait jamais rien mais il me restait une chance de la confondre : coincer le peintre. Me présenter comme amateur d’art, éventuel acheteur d’un certain tableau représentant une femme, le laisser parler du portrait d’Elsa, lui faire avouer sa relation avec elle. Ce type, ne m’ayant jamais vu, ne pouvait pas savoir que j’étais le cocu.

J’ai passé toute la matinée à préparer mon plan. A l’heure du déjeuner, je suis passé à la galerie. A l’entrée de la galerie, l’employée m’a reconnu et m’a souri.

- Alexis est là ? j’ai demandé.

- Il est passé ce matin mais il est déjà reparti.

- Bon, je vais jeter un coup d’œil aux tableaux, j’ai répondu, un poil déçu.

J’ai feint de regarder les portraits qui, évidemment, ne m’intéressaient plus. J’ai senti une petite douleur au cœur en atteignant la dernière salle de la galerie,  où se trouve le portrait d’Elsa, la preuve de sa trahison. Le tableau avait disparu. A sa place, était accroché une autre oeuvre, le portrait d’un con splendide et sûr de lui. J’ai immédiatement détourné le regard. Cette tête-là, je devais déjà la supporter tous les matins dans le miroir.

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