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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Le squatter

Le 08 novembre 2017

Est-ce qu’il est mort parce que je ne pensais pas à lui ? Personne ne le sait, personne n’y songe, personne ne m’accusera jamais. Nous étions les meilleurs amis du monde, les plus proches et les plus intimes depuis plus de quarante ans. Toujours lui avec moi ou moi avec lui. C’est sa femme qui, au téléphone, m’a asséné la nouvelle et puis s’est tue comme si elle en avait trop dit. Elle reniflait, j’ai reniflé, c’était bien suffisant. Qu’ajouter d’autre ? Que j’étais anéanti, perdu, ivre de malheur et abattu comme un arbre qui, jamais plus, ne repoussera ? Inutile. Elle savait.

Ce samedi de novembre, au funérarium, des gens se réunissent en grappes sombres et parlent à voix basse. A l’intérieur du funérarium git un cercueil en bois blond. Est-il vraiment à l’intérieur de cette boîte ? J’ai du mal à le croire. Elle est probablement vide ou pleine d’un autre cadavre, un inconnu. Un homme grimpe sur une estrade pour s’adresser à la femme de mon ami et à ses enfants. Il prononce une suite magnifique de mots creux qui aurait bien fait rire mon ami en d’autres temps. Soudain, l’en vie me prend de lancer une vanne en pleine cérémonie, comme il aurait pu le faire. Quelque chose de drôle et d’explosif dont il avait le secret mais finalement, je n’ose pas car j’ai peur de choquer, de blesser et de mal faire. Et puis, je ne possède pas son sens de l’humour.

Après la cérémonie, je rentre chez moi. La ville fait comme s’il ne s’était rien passé, comme si elle ignorait que mon ami est mort. Dans la rue, je vois bien que les voisins font semblant de prononcer les mots de tous les jours : Bonjour, bonsoir et le temps qu’il fait. Je grimpe l’escalier jusqu’à mon appartement. Dans le salon, le cadavre de mon ami est là, couché de tout son long dans le canapé. Il est exactement à sa taille, le canapé. Comme s’il avait été fabriqué pour lui. Je me doutais bien que le cercueil était vide. Pendant plusieurs minutes, je reste dans le hall d’entrée, les clefs en main, sans oser m’approcher. J’ai peur. Des amis m’auraient fait une blague ? Impossible. La porte était fermée à clef et je suis seul à en posséder une. Une blague ? Il y a trente ans peut-être mais aujourd’hui, certainement pas. Nous sommes vieux et rangés des blagues vulgaires. Je n’ose pas m’approcher du cadavre car je trouille. Il est mon plus vieil ami mais la mort fait peur. Son visage est serein, ses yeux fermés, son teint jaunâtre. Les employés des Pompes funèbres l’ont habillé comme s’il était des leurs : chemise blanche, costume et cravates noires, chaussures cirées. Je pénètre plus avant dans l’appartement sans quitter le cadavre des yeux. Ma plus grande peur, c’est qu’il ouvre les yeux et prenne la parole. C’est absurde puisque j’aimerais tant que mon ami ne soit pas mort. Les heures passent mais le cadavre reste immobile dans le canapé. Il est tard, je suis fatigué. Je passe l’après-midi à tourner autour du cadavre, à vivre sans le quitter des yeux. Les heures passent mais je n’ose toujours pas m’approcher du mort. Quand vient le soir, rien n’a changé. Est-il possible de trouver le sommeil quand un cadavre git dans le canapé du salon ? Oui, si on verrouille la serrure à double tour et qu’on glisse un meuble très lourd devant la porte de sa chambre pour la bloquer. Dans mon lit, je suis à l’affut du moindre bruit mais il n’y en a aucun. Le squatter est silencieux. Au matin, il est encore là. Je comprends qu’il restera très longtemps dans mon canapé. Il ne va pas se lever et partir. Pour aller où ? Qui viendra le chercher ? Sa femme ? Certainement pas. Elle tente de poursuivre sa vie sans son mari, elle ne va pas s’embarrasser d’un cadavre. Les employés des Pompes Funèbres ? Non plus. Ils rédigent leur facture et ont déjà d’autres morts à fouetter. D’habitude, le dimanche matin, je m’assieds dans le canapé, devant la télé, pour siroter mon café en regardant les résumés des matches de football de la veille mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Je bois donc mon café debout, sans football et sans télé. Le cadavre ne semble pas se rendre compte qu’il dérange. Je passe mon dimanche à tourner autour du squatter comme s’il était devenu le centre de mon existence. Je n’allume pas la télévision et je ne mets pas à fond la musique que j’aime. Je mange en silence sur un bout de table. Paradoxalement, c’est moi qui suis mal à l’aise et pas lui. Lundi matin, rien n’a changé. Je pars au travail comme s’il s’agissait d’un lundi comme les autres. Au bureau, je ne parle évidemment à personne de mon squatter. Ma vie privée ne regarde que moi.

Le soir, quand je rentre harassé par ma journée de travail, il est toujours là, immobile et serein. Il commence à m’énerver sérieusement mon squatter. Je meurs de faim. Je mange en vitesse une horreur de plat surgelé, réchauffé au micro-onde. Après le repas, je m’ouvre une bière. Je suis sur le point de la boire debout dans le salon quand je me rappelle que je suis chez moi, que je paie le loyer et que j’ai le droit de boire ma bière assis dans le canapé que j’ai payé très cher. Je dépose le bout de mes fesses du côté de ses pieds et j’allume la télé. Petit à petit, mes fesses repoussent les pieds du cadavre et prennent leurs aises. Aucune réaction. J’en profite pour repousser ses pieds un peu plus encore. Ses jambes se replient comme un meuble IKEA. Quand débute la série que j’adore, je vais me chercher une autre bière que je sirote assis confortablement dans mon canapé. Je respire enfin car je comprends que la vie sera possible et peut-être même agréable malgré ce cadavre dans mon salon. Ce n’est qu’une question d’habitude

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Commentaires

Portrait de Thierry Robberecht
L'illustration est magnifique

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