semaine 50
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Les survivants

Le 24 novembre 2018

Quand il s’est réveillé ce matin-là, sa femme ne se trouvait pas à ses côtés dans le lit. Son absence ne l’a pas inquiété. Elle avait peut-être décidé de faire un jogging ou de participer à une séance de yoga avec d’autres bobos du quartier. Elle lui en avait probablement parlé même s’il ne se souvenait de rien. Le café qu’il but debout dans la cuisine lui donna envie d’une cigarette mais les cigarettes comme sa femme manquaient à l’appel. Pas grave, il décida de sortir en acheter. Dans la rue, il ne croisa personne, pas même une voiture. La ville était plongée dans un silence lunaire. Décidément, toute la ville fait du yoga se dit-il en souriant. Dans le minuscule supermarché au bout de sa rue, personne non plus, pas même le patron. Assis sur un tabouret derrière sa caisse, son chien le remplace.

- Il n’y a personne, dit-il au chien.

- Oui, les affaires sont difficiles ces derniers temps, répondit celui-ci.

- Même les rues sont désertes, ajouta-t-il.

- Après les éléphants et les rhinocéros, les humains disparaissent, c’est dans l’ordre des choses, répondit le chien. Vous, les humains qui détruisez tout, l’avez bien cherché.

- Comment se fait-il que vous parliez notre langue ? demanda l’homme au chien.

- Dix ans à regarder des séries télé débiles avec l’épicier et sa femme dans le canapé du salon. J’ai eu le temps d’apprendre, répondit le chien.

A cet instant, un second chien s’adresse au premier en lui demandant où il faut ranger les palettes de bière. Son accent est épouvantable.

J’ai engagé un berger africain pour ranger les marchandises entreposées derrière, dit le chien au comptoir. Il travaille bien.

- Voilà votre paquet de cigarettes, Monsieur. Mais vous devriez arrêter de fumer avant de disparaître vous aussi.

- J’y penserai, répondit l’homme en mettant le paquet dans sa poche.

Dans la rue, toujours personne. Et aucune voiture ne roule. Inquiet, il appelle sa femme. Pas de réponse. Et si le chien du supermarché avait raison ? Si tout le monde avait disparu ? Il décide de retourner chez lui. Elle sera peut-être rentrée. Et s’il était le seul survivant ? La solitude le terrifie. En marchant, il appelle ses amis mais personne ne répond. Depuis qu’il est sorti de chez lui, il n’a parcouru que deux cents mètres mais il est épuisé. Il se demande si l’air qu’il respire ne l’empoisonne pas. Le soir tombe mais aucun réverbère ne s’allume. A présent, il pénètre sur le grand boulevard du centre. Il n’en croit pas ses yeux. Devant lui, deux carrefours plus loin, sous le feu de signalisation aveugle est couché un éléphant qui bouge encore. L’homme marche dans sa direction. La vie appelle la vie. Il s’approche de l’animal dont l’œil gauche, méfiant, fixe le nouveau venu. En se rapprochant, il se rend compte que des humains sont couchés là, entre les pattes de l’animal. Des hommes, des femmes et des enfants. Il s’approche encore. Un pauvre type est couché là sur un morceau de carton.  Le type lui fait signe d’approcher. Il reste de la place sur le carton. Notre homme est fatigué mais hésite. Que va-t-il se passer s’il s’endort ? Qui hante la ville désertée par les hommes ? Il est là, debout, en pleine réflexion quand s’abat derrière lui la trompe de l’animal. Il comprend qu’il s’agit d’une barrière protectrice. Entre les pattes de l’animal et derrière la trompe, il ne risque rien. Il se couche sur le morceau de carton et s’endort immédiatement.

 

Image: 

© Serge Goldwicht

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Commentaires

Portrait de François
Ce bon texte m'a fait penser à L'aveuglement de Saramago, le prix Nobel portugais de littérature.
Portrait de anonyme
La comparaison me fait rougir François. Merci.
Portrait de anonyme
La comparaison me fait rougir François. Merci.
Portrait de Jacqueline
Je ne connais pas Saramago mais je vais essayer de le lire si c'est aussi interpellant que les nouvelles de Thierry.

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