semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Maria

Le 20 août 2016

Maria est assez vieille pour connaître plus de morts que de vivants. Le jour elle fréquente les vivants. La nuit, les morts. Le matin, elle doit les repousser des deux mains avant de se lever. Pendant son sommeil, les morts se sont rapprochés d’elle pour se profiter de sa chaleur. Elle se réveille prisonnière de leurs bras et de leurs jambes. Ils ont très froid et les nuits sont glaciales en cette saison. Vers deux heures du matin, elle sent leur présence dans un demi-sommeil. Elle ignore d’où ils viennent mais ils envahissent sa chambre et son lit. Tout est bon pour s’introduire chez elle, surtout les souvenirs. Elle tente bien de leur donner des coups de pieds pour les éloigner, mais c’est inutile. Les morts de Maria sont tous là : sa mère, son père et tous les autres. Pas facile de donner de coups de pieds à sa mère. Au matin, elle grelotte parce qu’ils ont pris toute la place dans le lit et se sont emparés des couvertures. Au début, elle a vainement essayé de les jeter hors de sa chambre, mais les morts ne veulent rien entendre. Quand elle en met un à la porte, un autre en profite pour se glisser sous les draps. Ils sont très facétieux. Le matin la trouve épuisée. Elle s’accommode de leur présence comme d’un mari qui se retourne brutalement dans le lit conjugal et qui ronfle. Elle déteste quand ils se frottent contre elle. Ils sont froids et bruyants, surtout quand ils se querellent pour une place dans le lit ou un morceau de drap. Quand Maria sent que les morts ont investi son lit, elle tente de retrouver le fil du sommeil le plus rapidement possible. Elle s’y plonge pour avoir la paix. Parfois, elle a recours aux somnifères même si c’est très mal vu par sa mère qui craint une addiction de sa fille aux barbituriques. - Maria n’a jamais eu la moindre volonté, déclare la mère. Le père n’en pense rien mais il approuve de la tête comme toujours pour ne pas faire d’histoires. Certaines nuits, Victoria, une amie de Maria se joint à eux. Victoria est une amie d’enfance. Elle est morte d’un cancer du sein l’année précédente. Maria l’aime beaucoup mais ce n’est pas une raison pour apprécier cette compagnie nocturne Maria sait bien que les nuits où Victoria rejoint son lit, c’est que son mari, Antoine, le veuf, a accueilli une autre femme dans le sien. Victoria a du mal à accepter cette situation et vient chercher un peu de réconfort chez son amie. - Il dit qu’il refait sa vie ! Tu te rends compte, Maria ! Il refait sa vie alors que je suis encore tiède. Touche-moi ! Vérifie ! Je ne suis pas froide ! Touche ! Maria tente alors de lui expliquer que la nuit, elle aimerait reprendre des forces plutôt que vérifier la température des cadavres mais Victoria ne veut rien entendre. Le matin, les morts de Maria restent toujours couchés un peu plus longtemps qu’elle. Normal, ils n’ont plus d’activités professionnelles. Sa mère apparaît souvent quand Maria est sur le point de partir travailler. - Tu comptes sortir comme çà ? Mais ma pauvre fille, tu ressembles à une putain ! Maria travaille tard au bureau surtout parce qu’elle n’a pas envie de rentrer chez elle. Il arrive qu’elle prenne un verre ou deux ou trois avec Richard avant de rentrer. C’est un collègue célibataire avec qui Maria a couché une fois. Elle n’est pas amoureuse mais il est si gentil. Rentrer à la maison avec Richard n’est pas simple. Lui aussi vient, accompagné de ses morts. Avec les morts de Maria, çà fait beaucoup de monde dans la petite chambre. Pas facile de faire l’amour devant tous ces gens qui sont assis comme au spectacle et qui s’invectivent. - Qu’est-ce que tu fiches avec cette pétasse, s’indigne l’ex de Richard, disparue dans un accident de voiture - Pétasse, toi-même, réplique la mère de Maria qui critique beaucoup sa fille mais qui n’apprécie pas que des étrangers s’en chargent. ( C’est sa fille, merde !) Dans cette ambiance de combat de boxe, les amants perdent leur influx. Maria prétexte une migraine, Richard, une panne.

- C’est la première fois que çà m’arrive, s’excuse-t-il alors qu’on entend les morts qui ricanent. Au matin, Richard s’en va avec sa troupe. Maria se dit que cette histoire d’amour est un nouvel échec. Il ne reviendra jamais plus.

- Bon débarras, dit la mère.

- Peut-être mais je suis à nouveau seule, se plaint Maria.

- Tu n’es pas seule puisque nous sommes là.

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