semaine 09
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Ouf !

Le 20 janvier 2017

On lui a dit tant de choses qu’elle ne sait rien. Oui, il a eu un malaise en rue, des passants l’ont secouru et ont appelé une ambulance. C’est grave ? Oui, non, peut-être, personne ne sait. Quand elle arrive à l’hôpital, tout le monde a le sourire. Bon Dieu ! Où achètent-ils ce sourire ? Elle veut le même à n’importe quel prix. On lui indique le chemin des « Soins intensifs ». Il faut suivre cette direction. Après le fleuriste tourner à gauche, puis à droite, encore à gauche et c’est là. Evidemment, elle se perd dans ces couloirs qui se ressemblent. Elle demande son chemin à un infirmier qui lui répond dans une langue inconnue. Il est d’origine étrangère. Normal qu’elle ne comprenne rien. Elle répète la question. L’homme répond les mêmes mots en articulant comme si elle était idiote. Elle ne comprend toujours pas. L’homme soupire et perd patience. A nouveau, il répète la phrase incompréhensible en lui indiquant une vague direction. Elle ne comprend toujours rien mais n’ose pas demander à nouveau. Elle préfère faire oui, oui, de la tête, plusieurs fois, comme un boxeur sonné écoute les consignes de son manager sans rien comprendre. L’infirmier répète mot pour mot ce qu’il a déjà dit et puis, s’éloigne, excédé par la bêtise de cette femme.

Les « Soins intensifs » se trouvent devant elle, à moins de vingt mètres. Elle comprend mieux la réaction de l’infirmier. Dans le service, l’humanité se divise entre les couchés et les verticaux. Les couchés, elle ne veut pas les voir. Elle préfère s’adresser à un médecin et à une infirmière debout au milieu du couloir, en grande conversation dans une langue incompréhensible. Elle s’approche d’eux et prononce le nom de son mari. Immédiatement, ils cessent de discuter. Admiratif, le médecin lui serre chaleureusement la main, l’infirmière aussi. Visiblement, son mari est quelqu’un par ici. Le médecin n’est pas d’origine étrangère. Il est blond avec des yeux bleus et pourtant elle ne comprend rien aux longues explications qu’il lui fournit. L’infirmière parle aussi une langue inconnue mais elle sourit. La femme ne veut comprendre que son sourire. De la main, l’infirmière lui montre une porte qu’elle ouvre. Son mari est là, couché, endormi. Sur un écran, s’affiche un score mais elle ne comprend pas qui gagne, qui perd ni même ce qui est en jeu. La femme veut prendre la main de son mari dans la sienne mais relié au marquoir, il n’est pas libre de ses mouvements. Lui n’a pas besoin de sourire ni de parler pour la rassurer. Endormi, il semble si serein. Son silence lui fait du bien, à la femme. Le silence, elle connait. La femme reste longtemps. On dirait que le temps s’est arrêté. Chaque fois qu’une infirmière pénètre dans la chambre pour vérifier le score, la femme demande des explications mais l’infirmière ne parle pas français et se contente de sourire. Elle sourit même en sortant de la chambre à reculons comme une vieille actrice de music-hall quittant la scène. De l’autre côté de la fenêtre, la ville retient son souffle elle aussi. Le soir tombe. Une journée perdue ou gagnée ? Elle l’ignore. Elle annonce à l’infirmière qu’elle s’en va mais qu’elle reviendra demain à la première heure. Sa réponse est incompréhensible mais elle garde le sourire. C’est déjà çà. Le lendemain, la porte de la chambre où se trouve son mari est verrouillée. Elle en parle à l’infirmière qui lui répond : « Il y a eu des complications. Il est mort cette nuit. On a transféré son corps à la morgue. ». La nouvelle est terrible. Quelque chose s’effondre au plus profond de cette femme qui vacille mais, ouf, quel soulagement de comprendre enfin les mots de l’infirmière.

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