semaine 48
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Theresa Van de Zande

Le 09 décembre 2016

Née d’un père flamand, musicien amateur et d’une mère italienne, professeur de solfège, Theresa suivit des cours de musique dès son plus jeune âge. Malhabile avec un instrument en main ou devant le piano, elle décida de devenir chanteuse lyrique parce que son professeur de chant décréta qu’elle avait du talent. Elle intégra le chœur de l’opéra où elle fit toutes ses classes. A vingt ans, elle débuta une carrière de chanteuse d’opéra en remplaçant à Londres une malade dans un petit rôle. On lui prédit une carrière honorable faite de second rôles dans l’ombre des stars quand, à vingt-cinq ans, sa capacité vocale se développa en modifiant le timbre de sa voix, sa tessiture et en élargissant son registre jusqu’à trois octaves. Theresa Van de Zande aurait pu connaître une carrière sans succès majeur mais aussi sans histoire si, un soir, un homme n’était pas mort pendant la représentation de Tosca de Puccini à l’opéra Garnier à Paris. Le médecin légiste fut formel : Le spectateur avait succombé à une attaque cardiaque provoquée par une trop grande émotion. Le cœur s’emballe, le rythme cardiaque s’accélère un peu, beaucoup, beaucoup trop jusqu’à ce que le cœur lâche. En un mot, la voix de Theresa l’avait tué. Dans les mois qui suivirent, après les représentations de Theresa, on compta un mort à la Scala de Milan, un autre à New York et un troisième à La Monnaie à Bruxelles. Cette fois, plus de doute, la voix de Theresa tuait par sa beauté et par l’émotion qu’elle suscitait chez certains auditeurs. Pas tous. La voix de Theresa ne tuait que les spectateurs les plus fragiles et les plus émotifs. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre chez les amateurs d’art lyrique. Commença alors une période de vaches maigres où Theresa chanta devant des salles vides car le danger de mort était trop grand. Les directeurs de salle hésitaient à l’engager parce que les réservations stoppaient net dès que le nom de Theresa apparaissait à l’affiche. Les plus vieux abonnés des Maisons d’Opéra se désabonnaient en apprenant l’arrivée de « la Diva assassine », surnom que lui avait attribué un journal anglais et qui est resté. Sans engagement, sans le sou, sans perspective, Theresa fut à deux doigts d’arrêter sa carrière pour reprendre la pizzeria familiale à Roulers quand un groupe de jeunes romantiques américains décréta que rien n‘était plus beau que mourir en écoutant Theresa. L’opéra, c’est magnifique, l’opéra en risquant la mort est l’expérience artistique ultime. Elle n’était plus seulement une cantatrice mais une espèce d’attraction qui fiche la trouille. Un grand Huit. Sa carrière repartit de plus belle. Elle chanta à Sidney, à San Francisco et à Pékin. A cette époque les parcs d’attraction tels que Disneyland connurent une baisse sensible de leur chiffre d’affaires. C’est la période que ses biographes qualifient de romantique. Elle sera suivie d’une période dite criminelle pendant laquelle la voix de Theresa sera utilisée pour commettre le crime parfait. C’est l’époque où on invitait aux concerts de Theresa les gens dont on voulait se débarrasser. On offrait des places à un oncle richissime, à une tante à héritage, à un mari encombrant ou à une femme acariâtre. Aux Etats-Unis, le phénomène fut si important que la police prit l’habitude d’ouvrir une enquête sur tous ceux qui achetaient plus d’une place pour un récital ou un opéra dans lequel chantait Theresa. On soupçonna de meurtre les spectateurs debout en train d’applaudir la diva à côté du cadavre d’un proche. Certains spectateurs, des victimes potentielles, furent tout heureux de découvrir que leur audition n’était pas parfaite. Pour échapper à la mort, des milliers de sourds se débarrassèrent de leurs appareils auditifs. La police fut vite dépassée quand on apprit qu’écouter un disque de la diva assassine sur un appareil de qualité pouvait tuer. On commença à mener des enquêtes sur le public qui achetait les disques de Theresa. Rien qu’à New York on en vendait mille par jour en plus des places pour l’écouter au Metropolitan Opera. Cette année-là, dans les familles, le malaise était palpable chez celui ou celle qui recevait un disque de Theresa pour Noël. Quelques mois plus tard, dans un communiqué, la police américaine reconnut que de centaines de crimes impunis avaient été perpétrés pendant cette période : « Les heures les plus noires de la Justice américaine » titra le New York Times. Après sa période criminelle, les biographes parlent d’une période « suicidaire ». C’est l’époque où devant les salles où se produit Theresa, on découvre des files infinies de gens pâles, malades, désespérés et pressés d’en finir. Ce fut une période étrange où, à la fin du spectacle, les vivants déçus, applaudissaient mollement la diva alors que les cadavres pétrifiés sur leur chaise paraissaient pleinement satisfaits du concert. L’entourage de Theresa réussit à lui cacher la vérité pendant plusieurs années. La désinformation fut très simple à organiser. Après tout, quand on enlevait les cadavres de la salle, Theresa se trouvait dans sa loge et son agent interdisait aux journalistes de poser les questions qui fâchent. Mais un jour qu’elle se promenait à Central Park en chantonnant, elle assassina son chien, quatre touristes belges et toute une famille d’écureuils. A la vue des écureuils poussant leur dernier soupir en agitant vainement leurs petites pattes, la diva éclata en sanglots et s’évanouit. Une ambulance l’emmena à l’hôpital. Au réveil, elle fut prise de doutes et de soupçons. Sa voix tuerait ? Vraiment ? Pas possible ! Pour en avoir le coeur net, elle chanta en présence d’une infirmière qui mourut aussitôt. Plus de doute à présent. Horrifiée par ses crimes, Theresa se donna la mort, le jour même dans sa chambre d’hôtel, en écoutant son dernier disque.

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