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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Une fragile construction

Le 21 novembre 2017

Lundi 4 mars 2017, 06h00

Le premier lundi du mois est un bon jour pour accomplir sa tâche car Liliane ne prend jamais le train ce jour-là. Tous les premiers lundis du mois, elle prend congé pour visiter sa mère qui vit dans une maison de retraite. Un rituel. Liliane, il la connait mieux que personne.

Tout le dimanche, il a répété ses gestes. Rejoindre le quai du train qui part à 6h03 pour Paris, monter dans le wagon 5, ouvrir la porte du compartiment, se diriger vers les places 2 et 3,près de la fenêtre, vérifier qu'à la place numéro 2 se trouve bien l'homme qu'il cherche, sortir le couteau de sa poche et le lui planter dans le cou d'un geste sec, sans hésitation. Le couteau, il l’a gardé en main, dans la poche de son manteau pendant le trajet jusqu’à la gare depuis le moment où il a quitté son appartement et pendant le voyage en bus. Tout se déroule comme prévu. A part l'homme qu'il agresse, le compartiment est vide comme tous les jours. La résistance de la peau le surprend. Il doit s'y reprendre à deux fois avant de planter sa lame profondément dans le cou pour sectionner l'artère. La deuxième tentative est la bonne. Il a frappé de toutes ses forces. L'inconnu, assoupi ou surpris n'a pas bougé. Seul, le sang a giclé énergiquement sur la vitre mais personne n’a rien vu. A cette heure-là, sur le quai, les navetteurs marchent tête baissée. Son plan prévoit de quitter le wagon par l'autre sortie qui se trouve au bout du compartiment. Il agit exactement comme prévu sans un regard pour l'homme, sans se retourner. Au moment précis où il descend sur le quai, le train démarre en emportant le cadavre.


17 septembre 1996 04h57

La femme entre dans le compartiment et s’assied en face de lui, à la place numéro 3. Elle était déjà là hier et avant-hier mais c’est la première fois qu’ils se parlent.

- Je m’appelle Liliane, dit-elle en lui serrant la main.

- Moi, c’est Francis.

Comme tous les jours, ils sont seuls. Peut-être qu’un homme dort à l’autre bout du compartiment mais ils s’en fichent. Elle doit avoir une trentaine d’années, un peu plus peut-être, comme lui. Il la trouve jolie et très féminine. Il adore la façon dont elle écarte de son visage une mèche de cheveux blonds. Quand elle rit, elle ressemble à une petite fille.

Elle lui explique qu’elle prend le train très tôt parce qu’elle commence à travailler à 8h30. Elle occupe un poste de secrétaire à la Mairie de Paris. Il est fonctionnaire à Bercy, au Ministère des Finances. Ce soir, ils retrouveront les mêmes places dans ce compartiment pour le trajet du retour vers Le Havre mais ils auront moins d’intimité. Vers 19 heures, le train est plein d’inconnus. Ils échangeront probablement des regards mais des mots, non.


14 janvier 1996, 04h57

Aujourd’hui, c’est lui qui a fait le café mais elle a apporté les croissants. Ils sortent de leur sac les tasses, les assiettes, le sucre et le lait qu’ils possèdent en commun.

Ils prennent leur petit déjeuner en parlant de ce qu’ils ont fait la veille, de la mauvaise humeur du chef de bureau de Liliane et de la santé de son mari. Elle a deux enfants. Il n’a ni femme ni enfant mais il a Liliane. Francis pense qu’ils prennent leur petit déjeuner ensemble comme un vrai couple mais ne dit rien. Le moindre faux pas pourrait tout gâcher.

  1. septembre 1997 04h57

Aujourd’hui, il lui apporte des fleurs, des roses rouges, une douzaine. Elle rougit en répétant deux fois que ce n’est pas son anniversaire.

- Je sais bien, Liliane, mais il s’agit de notre anniversaire. Aujourd’hui, cela fait tout juste un an que nous nous connaissons et que nous avons rendez-vous tous les jours.

- C’est vrai que je passe plus de temps avec vous qu’avez mon mari, dit- elle en riant. 4 heures à l’aller et quatre au retour ! Il ne répond rien car son émotion est trop grande. Jamais, il n’a connu une telle intimité avec une femme. Une seule fois, une seule, leur mains se sont touchées par hasard. La brûlure, il l'a ressentie toute la journée.


12 avril 2001 06h03.

Toute la presse en parle, du TGV qui relie Le Havre à Paris en un peu moins de deux heures. Sur le quai, c’est l’effervescence. Des curieux sont venus voir la machine. On la prend en photo. C’est si beau le progrès ! Tout le monde a le sourire sauf lui. A cause du TGV, il passera moins de temps avec Liliane.

  • Ce n’est pas grave, lui dit-elle. Nous pourrons dormir plus longtemps le matin mais nous passerons quand même presque quatre heures ensemble. Il se force à sourire mais il a l’impression que le TGV lui ampute une partie de sa vie.

Vendredi 1er mars 2017 06h02

Liliane n’est pas là. Dans le wagon 4, la place numéro 3 est vide pour la première fois depuis plus de vingt ans.

Liliane serait malade ? Elle n’est jamais malade et même malade, elle va travailler car elle a bien trop peur de perdre sa place. Que se passe-t-il ? Qu'est-il arrivé ?

Il boit son café seul, sans un mot. Il a un drôle de goût son café. Le train quitte le Havre sans Liliane.

A Paris, sur le quai, il la voit qui descend du wagon 5 avec un homme, un gros type. Les yes yeux de Liliane croisent ceux de Francis. Tout de suite, elle se dirige vers lui. Il voit bien qu’elle est mal à l’aise.

- Je suis désolée Francis, je n’ai pas eu l’occasion de vous prévenir mais un de mes collègues vient d’emménager au Havre. Il prendra tous les jours le même train que moi. Francis reste impassible mais au fond de lui, quelque chose vient de s’effondrer, la fragile construction d’une vie.

  • Bonne journée, dit-il sans le penser.

  • Bonne journée, Francis. A bientôt, peut-être.

  • A bientôt ? où ? Quand ? Comment ? Revoir Liliane ? Il n'y croit pas. Le monde est grand et les inconnus si nombreux.


La police n’a jamais élucidé le meurtre du TGV Le Havre- Paris. Qui a tué Henri Vuillon ? Pourquoi assassiner un homme sans histoire ? Un modeste employé de bureau à la Mairie de Paris ? Les caméras de surveillance de la gare se sont révélées inutiles. A cette heure-là, sur les quais, les voyageurs se ressemblent tous. Ils sont gris et marchent tête baissée. Parmi les enquêteurs, personne ne comprend, personne ne sait.

Seule Liliane, de temps en temps, les rares fois où son mari, le visage tout rouge, halète sur son corps nu se demande si …

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