semaine 43
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Une journée de chien

Le 01 août 2016

Il est 13h30. Georgette est en retard. -Elle est toujours en retard, remarque Elvis qui s’impatiente. - A la radio, ils ont parlé d’une explosion dans un bus. J’espère qu’elle n’était pas dedans, répond Jeanne inquiète pour sa vieille amie. 13h34. Georgette sonne à la porte. - Désolée pour le retard mais il y a eu un attentat. - On sait, dit Elvis, ne vous excusez pas. - Les gens sont devenus fous, ajoute Georgette. - Elvis pense que les humains se déshumanisent, réplique Jeanne depuis la cuisine. Le dîner est presque prêt ! - Et les chiens s’humanisent, dit Georgette en caressant Elvis qui s’interdit de remuer la queue. Cà fait plouc. -Ouais, fait Elvis, on dirait qu’il y a comme un glissement de sens en matière d’humanité. - A table ! dit Jeanne en quittant la cuisine, un plat fumant dans les mains. - Cà sent bon, qu’est-ce que c’est ? - Des lasagnes végétariennes. J’ai fait la pâte et tout. - Tu ne cuisines plus jamais de viande ces derniers temps, remarque Georgette - C’est vrai. Je me l’interdis car Elvis déprime quand je fais de la viande. Elles s’installent à table. Jeanne dépose des portions dans leurs deux assiettes. - Elvis ne mange pas à table avec nous ? - Il n’en est pas encore capable. Dans quelques mois peut-être, d’après le vétérinaire. - C’est délicieux, fait Georgette, la bouche pleine. - Comment va Roger, toujours fan de foot ? demande Jeanne. - Oui, je crois que ses idées se simplifient dangereusement avec l’âge. Il classe tout en trois catégories : Victoire, défaite ou match nul. - C’est, en effet, une philosophie très simpliste, remarque Elvis depuis le canapé où il s’est couché. - C’est la sienne, répond Georgette, et puis, après un silence, elle ajoute : « j’aimerais tant que mon Rocky réagisse comme ton chien, Jeanne. Quand a-t-il commencé à parler ? ». - A la mort de Victor, après quarante ans de mariage. - Nous y sommes presque. Avec Roger, çà fera bientôt cinquante ans. Soudain, un bruit terrible se fait entendre. Quelque chose d’inconcevable. En même temps un souffle d’une violence inouïe fait trembler l’appartement. Sous le choc, les deux femmes restent immobiles et silencieuses alors qu’Elvis se précipite à la fenêtre. - Cà s’est passé sur la place Dumesnil, je crois, y’a de la fumée, les gens fuient affolés, y’a des blessés, des morts, du sang, j’entends des rafales de Kalachnikov ! C’est horrible ! Les deux femmes poursuivent leur repas. - On pourrait allumer la télé, dit Jeanne, on en saura plus. - Je préfère ne rien voir à la télé, c’est insupportable, dit Elvis, la gueule toujours fixée vers la rue. - Elvis a fait des terribles cauchemars après les derniers attentats, ajoute discrètement Jeanne à l’adresse de son amie comme si elle voulait excuser le chien. - Tout en parlant, elle ressert son invitée. - Il faut vider le plat ou je devrai jeter les restes à la poubelle. Georgette est rentrée en taxi. Elle a trop peur des transports en commun. Le chauffeur commente les évènements. - Les gens sont devenus fous, répète-t-il. A l’arrière, Georgette approuve mais ne dit rien. D’ailleurs, elle est arrivée. Au moment où elle introduit sa clef dans la serrure, Rocky se met à aboyer comme un beau diable de l’autre côté de la porte. Dans le salon, sur le canapé, Roger est couché, inconscient en face de la télévision allumée où une journaliste à la poitrine et au brushing inhumains répète en boucle depuis plusieurs heures les mêmes informations parce qu’elle ne sait rien. Malgré la télé allumée et les aboiements de Rocky, le vieillard ne bouge pas. -Serait-il possible que … ? se demande Georgette. En s’approchant du canapé, elle shoote involontairement sur des cannettes de bière vides qui filent dans tous les sens dans un terrible tintamarre. Roger ne bouge toujours pas. - Il est mort ? Finalement, elle lui touche l’épaule de l’index. Une fois, deux fois. De plus en plus fort. La troisième fois est la bonne. Roger bouge un bras, baille et ouvre les yeux. Visiblement, ce n’est pas encore aujourd’hui que Rocky va se mettre à parler.

Commentaires

Portrait de philibert
j'ai un ami qui a un chien qui s'appelle "elvis" j'ai même fait son portrait !

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